Accueil > OLD > EMANCIPATION. Livre en ligne de Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

1 / Un libre projet

mardi 19 juin 2007

L’émancipation est d’abord l’invention d’un vœu et plus précisément l’invention d’un vœu politique. Des hommes et des femmes réunis disent ensemble : « Voici le genre de vie en société qui nous convient », et ils tentent de le faire advenir. L’émancipation n’est donc pas une théorie à mettre en application. Elle n’est pas une vérité que nous lirions, cachée dans les cieux ou dans le soubassement de l’histoire humaine, et que nous aurions à mettre à jour en interprétant les textes prophétiques des fondateurs. Les acteurs de l’émancipation ne sont ni des prêtres, ni des savants, ni les fidèles d’une religion nouvelle. Ils s’appuient plus modestement sur une évaluation qu’ils pensent raisonnable, jugeant que des expériences historiques dans lesquelles ils reconnaissent ce qu’ils nomment émancipation sont politiquement préférables à la situation présente ou à d’autres options politiques. L’émancipation n’est le fruit d’aucune nécessité historique. Chacun sait qu’un conflit nucléaire peut survenir et engloutir l’histoire humaine. Les espérances émancipatrices seraient du naufrage. Leur seule vraie justification est que nous en avons envie et que ce projet nous paraît réalisable.

Cela signifie notamment que les politiques d’émancipation ne sont pas dictées par la nature des choses ou par des raisons qui s’imposeraient à tous. L’option politique de l’émancipation est un choix que des hommes et des femmes déterminent en fonction de leur expérience, de leur pensée, de l’idée qu’ils ont de leurs intérêts, de ce qu’ils attendent de la vie en société, de leur place dans l’histoire, de leur capacité à s’imaginer autrement qu’ils sont. La légitimité de cette option n’est pas donnée d’avance. Elle est à construire politiquement et démocratiquement.

Ceux qui font un autre choix ne sont pas des gens qui se trompent. Ils ne sont pas non plus des traîtres engagés contre le bonheur de l’humanité. Tout simplement, ils veulent autre chose, par exemple une société fondée sur les valeurs traditionnelles ou sur la libre entreprise. Et ils étayent ce voeu grâce à d’autres raisons. Certains croient que le capitalisme est indépassable parce que l’homme est cynique et cupide par essence et qu’il faut faire avec, ou encore que Dieu a ordonné à l’homme de vivre soumis et qu’il vaut mieux s’en accommoder. Il est vain d’affirmer qu’ils sont dans l’erreur. Si l’on pense que l’essence de l’homme est le monde de l’homme, il est même assez raisonnable d’affirmer que dans le capitalisme contemporain, l’homme est par essence cupide et cynique. Si l’histoire de l’humanité, c’est l’histoire du monde de l’homme, il n’est pas absurde de constater qu’il a été plus souvent soumis que libre. Mais on peut aussi constater que la cupidité et le cynisme ne sont pas les deux seules modalités de la psyché humaine, que la soumission n’est pas forcément l’horizon des rapports humains, qu’il est aussi possible, dans ce monde-ci, de faire des expériences qui permettent de construire autrement que sous forme de vœux pieux ou d’espérance eschatologique des affects généreux et désintéressés, des rapports humains émancipés et libérateurs. Bref, on peut raisonnablement vouloir une alternative émancipatrice aux dominations que nous connaissons aujourd’hui.

Le fait que le vœu d’émancipation ne soit pas pré-déterminé par une quelconque nature des choses ne signifie donc pas que ceux qui l’embrassent bricolent les idées au hasard, que leurs options naissent par caprice et que leurs théorisations sont de simples fantaisies de l’esprit. Ils savent en effet que les visions du monde sont multiples, et que dans les visions du monde des oligarchies dominantes, il n’y a pas de place pour leurs projets, parce que toute alternative à l’état des choses existant y apparaît comme une absurdité logique, un enfantillage, un danger pour l’ordre établi, une catastrophe anthropologique... Aussi éprouvent-ils le besoin de produire les représentations, de concevoir les institutions, d’inventer les mots qui rendent pensables et dicibles leurs projets. L’émancipation fait émerger des représentations morales estimables sur lesquelles s’appuie et se communique le désir de liberté. Ceux qui s’inscrivent dans cette perspective préfèrent la solidarité à l’individualisme, la générosité à la défense de la propriété, le désintéressement au calcul, la joie au ressentiment. Ils défendent ces valeurs et plaident pour elles.

Cependant, c’est le conflit politique, et non pas une quelconque vérité préexistante, qui décide de la capacité de ces valeurs à faire civilisation et à s’inscrire positivement dans la construction de l’humanité. Elles puisent dans la vie de la société et en retour l’alimentent. Il y a un intense va et vient entre la réalité sociale et ce que nous sommes. Nos idées, nos désirs, nos solidarités concrètes prennent racine dans les mouvements de cette réalité. Il y a pour les opprimés des raisons particulières à vouloir bouger leur monde. L’examen des frictions qui traversent la réalité sociale permet de les transformer en leviers utiles pour l’émancipation humaine.

C’est depuis leur expérience de la réalité sociale que le mouvement d’émancipation développe, chaque fois que nécessaire, les théorisations correspondant au champ sur lequel il agit. Ces théorisations sont toujours datées et situées. Ainsi, l’option communiste, qui a porté une grande part du mouvement alternatif des derniers siècles, est née et s’est nommée dans le monde occidental en proie à la révolution industrielle, à l’émergence d’un humanisme rationaliste et à la conquête impériale du monde. Elle s’est développée dans une classe ouvrière blanche et majoritairement masculine confrontée à l’essor du capitalisme et à une féroce exploitation. Cette situation concrète a inspiré des théorisations d’une haute qualité qui constituent un exceptionnel patrimoine de réflexion critique, mais qui portent la marque et les limites de leurs conditions de naissance. Ce corpus de pensée constitue, avec d’autres, un aliment théorique roboratif, mais il n’est pas l’identifiant de l’émancipation, parce que l’émancipation ne s’identifie pas par une théorie. L’émancipation s’identifie par des vœux politiques qui précèdent et débordent toute théorie constituée.

Pour aider à visualiser cette optique, donnons à la vie en société la figure d’un paysage immense et divers offert à notre désir de voyage. Les alternatives émancipatrices sont quelques uns des chemins qu’il est possible de tracer dans ce paysage, parce qu’on veut marcher ici, et non là, aller dans la vallée que cache cette crête montagneuse et dont on nous a parlé en bien plutôt que dans l’épaisseur de telle forêt où dit-on règnent les bêtes féroces. La théorie des partisans de l’émancipation, c’est de penser le chemin qu’ils doivent tracer pour avancer dans les lieux qui leur plaisent. La théorie est d’une importance décisive, parce que mal pensé, puis mal tracé, le chemin peut conduire aux sables mouvants, s’interrompre devant une falaise ou s’effondrer dans un gouffre. La théorie imagine des techniques utiles pour vaincre des obstacles apparemment infranchissables, un pont sur ce torrent, des lacets au flanc de ce pic abrupt... Mais le paysage n’est ni vrai, ni faux et le chemin pas davantage. Le chemin n’est qu’un parmi d’autres chemins possibles. Dans les autres chemins possibles, il en est qui ne sont pas d’émancipation, car certains promeneurs s’accommodent de la soumission et d’autres sont animés par des buts sans rapport avec la politique. Et il en est qui sont d’émancipation sans se ressembler. Si le chemin doit en effet être raisonné par ceux qui le tracent, raisonné en tenant le plus grand compte des accidents du paysage, cela ne signifie pas que la raison naisse de ce paysage accidenté. Le chemin monte, c’est vrai, quand il rencontre une colline, mais la raison pour laquelle il monte n’est pas la colline. La raison en est que des humains veulent monter sur la colline.

S’il est utile d’insister sur cet aspect des choses, c’est par suite de ce qui s’est produit dans un mouvement communiste aux théorisations placées sous la bannière de l’émancipation humaine mais aux pratiques qui en furent souvent bien éloignées. Tel qu’il a été majoritairement porté par les esprits, le communisme s’est vécu en accoucheur d’une société nouvelle qu’il se représentait comme inscrite dans les gènes de l’histoire humaine. Porteur de cette vérité, le parti ne pouvait ni se tromper, ni nous tromper. Il avait l’athéisme parmi ses dogmes, mais fonctionnait comme une église, avec ses livres révélés, ses pontifes à la parole infaillible, ses liturgies, ses thuriféraires, sa mystique, sa foi du charbonnier, ses saints, ses inquisiteurs et ses bûchers. Du grand soir apocalyptique dont il appelait l’avènement, il attendait la parousie des lendemains qui chantent. Rien ni personne ne devait entraver la mission. Tant pis pour les victimes collatérales. L’histoire reconnaîtrait les siens.

Des remarques de même nature peuvent s’appliquer à d’autres courants qui concourent au mouvement d’émancipation. La façon par exemple dont certaines familles écologistes s’arriment aux savoirs d’experts pour y déchiffrer comme à livre ouvert ce qu’ils nous disent être la seule politique possible ressemble beaucoup, avec des conséquences jusqu’à présent beaucoup moins dramatiques, à la croyance en une prédestination de l’histoire.

Le mouvement d’émancipation n’exige de personne l’abandon de sa foi en Dieu. Il observe même qu’elle peut contribuer à tracer le chemin. Mais il est radicalement areligieux. Il produit des théories et se rit des dogmes. Il fait des choix, mais n’impose pas de ligne. Il construit des rassemblements raisonnés, jamais des églises. Celui qui s’éloigne ou change d’avis n’est pas un apostat. Les sociaux-démocrates ne sont pas des traîtres et les libéraux ne sont pas ordures. Même s’il y a chez eux des ordures. Comme partout. Comme chez ceux qui se réclament de l’émancipation.

Ce qui provoque la confrontation entre ceux qui veulent continuer l’émancipation et d’autres qui la pensent illusoire n’est pas de l’ordre de la vérité, ni de la morale, c’est de l’ordre de la politique. La formulation, la défense et l’illustration publiques du désir d’alternative émancipatrice introduit un conflit politique avec les mouvements politiques qui formulent des vœux contraires ou différents. Ces conflits sont un élément constitutif de la démocratie, dans le sens où il n’y a de démocratie que dans et par le conflit politique. Par conflit politique, il ne faut pas seulement entendre le « débat politique » sur le modèle policé de la discussion parlementaire, ou sur son avatar dégénéré, le débat télévisuel, parce que les forces politiques en conflit posent souvent face à face des visions du monde trop incompatibles entre elles pour qu’elles soient en mesure de dialoguer. Le mode de vie normal des sociétés complexes n’est pas seulement d’être politiquement diverses, mais d’être politiquement hétérogènes. C’est donc dans et par des conflits où se jouent la définition même de la collectivité politique et de ses règles fondatrices que se construisent sans cesse, se nouent et se dénouent, se jouent et se rejouent l’identité de ces collectivités. On ne voit pas qu’il puisse en être autrement, sauf à imaginer des groupes assez unanimes pour n’avoir pas de conflits ou assez homogènes pour donner à ces conflits des formes pré-définies et acceptées par tous, par exemple la forme d’une simple discussion. Disons même que cette perspective unanimisme à la fois très peu probable et franchement inquiétante. Le prix à payer est en effet toujours l’exclusion hors de la communauté de ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas accepter ces formes prédéfinies, ni discuter selon ces règles. Le mouvement d’émancipation ne réduit pas l’action politique à la discussion politique. Il ne s’interdit donc pas une bonne grève, une manifestation, une occupation d’usine ou d’université, le blocage d’une route, l’arrachage de plants d’OGM, le rétablissement du courant chez une vieille dame trop impécunieuse pour payer sa note d’électricité. Il ne s’interdit pas non plus d’investir une révolution populaire de son désir de liberté.

Pour autant, l’émancipation n’a pas la religion des coups de force, parce qu’elle est sans force quand elle n’emporte pas la conviction éclairée et profonde du plus grand nombre des membres de la collectivité. Le vœu politique émancipateur de ceux qui voulaient l’alternative au capitalisme s’est autodétruit chaque fois qu’ils ont cru pouvoir s’imposer à ce grand nombre par la force, au nom d’une prétendue supériorité théorique, morale, voire eschatologique. La seule force politique disponible pour faire triompher leur projet est celle du grand nombre. Pour que l’émancipation ne reste pas un vœu, il faut précisément que ce voeu se répande dans le grand nombre, qu’il s’alimente de ses pensées, qu’il y vive sa gestation. Du point de vue de l’émancipation, la démocratie comprise comme lieu où se choquent les vœux politiques antagoniques n’est pas « la meilleure des voies possibles » pour réaliser des projets émancipateurs, elle en est la modalité même.

D’ailleurs, comment espérer imposer des transformations aussi profondes, qui bouleversent à ce point nos modes de vie, nos habitudes et nos croyances sans que se constituent des rassemblements majoritaires, hégémoniques peut-être, pour opérer collectivement ces bouleversements ? Pour triompher des dominants, dont on sait combien ils sont acharnés à conserver leurs privilèges et déterminés à les défendre par tous les moyens possibles, il faut parvenir à ce que les esprits saisissent l’absurdité, l’inutile malfaisance et parfois le ridicule de leur pouvoir. On a connu, sous l’effet de mouvements populaires, des renversements conduisant des militaires à refuser de tirer sur la foule, des dictateurs à fuir précipitamment, des fortunes à s’effondrer en un soir, parce que plus personne, pas même ces militaires, ni ces dictateurs, ni ces milliardaires n’y croyaient plus. De la même façon, pour imposer durablement des structures qui garantissent l’égalisation des conditions, le libre accès à certains biens nécessaires, le démantèlement d’inutiles appareils de coercition, il faut que le plus grand nombre ait acquis la conviction collective profonde, mûrie, nourrie d’expériences pratiques répétées que de telles structures sont viables, souhaitables, bénéfiques. Construire de telles convictions est l’axe de l’action proprement politique du mouvement d’émancipation parce que c’est là d’abord que se constitue toute modification durable du rapport de force en faveur de la liberté, c’est de là que naît l’énergie et la possibilité même du mouvement.

En se libérant de la charge d’incarner la vérité de l’histoire, le vœu politique de l’émancipation s’écarte des entraves du dogmatisme. Il choisit de s’alimenter à la multitude des pratiques et des perspectives qui mettent concrètement en cause l’ordre existant. Faire en sorte que le vœu politique de l’émancipation soit partagé par le plus grand nombre implique en effet la confrontation des expériences, des informations et des arguments. Se trouve alors placé au cœur de l’action pour la liberté le travail sur les mots, la production du langage politique de l’émancipation. Ce travail devient par lui-même un enjeu politique essentiel. Or, dans le même temps, des puissances capitalistes considérables se sont emparées des nouveaux instruments dont nous disposons pour échanger nos savoirs, nos idées et nos vœux. La conduite de l’information et des principaux moyens de communication est aujourd’hui sous la prédominance de grands groupes du capitalisme financiarisé dont l’action est structurée autour d’un double objectif : la meilleure rétribution possible des actionnaires ; la reproduction générale du système. Le déni d’intérêt général qu’implique cette logique est redoublé par le système publicitaire qui en dernier ressort assujettit à la rentabilité immédiate des annonces toute la communication diffusée par les supports gratuits que sont les chaînes de télévision les plus vues ou les grands moteurs de recherche sur internet.

Cette situation place au premier plan des conditions d’une politique émancipatrice le rétablissement de la fiabilité du débat démocratique. La Confédération helvétique, dont la constitution est sans doute aujourd’hui une des plus démocratiques de la planète, a vécu en 2006 un épisode très significatif. Une votation initiée par le parti socialiste proposait qu’une partie des énormes bénéfices réalisés par la Banque nationale suisse soit réquisitionnée pour contribuer à l’équilibre des caisses de retraite. Par sa procédure institutionnelle comme par son contenu, ce référendum d’initiative populaire présentait une occasion démocratique d’imposer la volonté du grand nombre à une redoutable puissance financière et technocratique. Le simple fait qu’il y ait aujourd’hui des États constitués de telle sorte que des initiatives de cette eau soient tout simplement possibles est un bel encouragement pour les amis de l’émancipation. Elle présuppose que les uns et les autres, les tenants des principales institutions du monde économique comme ceux qui y sont asservis puissent faire entendre leurs voeux politiques respectifs et tenter d’en convaincre le plus grand nombre. Sauf que le quasi monopole des puissances financières sur les grands médias s’est immédiatement traduit par une déferlante d’arguments et d’informations favorables à leurs thèses, tandis que la défense du voeu présenté par la gauche en était quasiment réduite aux préaux d’école et aux discussions de comptoir. 42 % des Suisses votèrent néanmoins pour la proposition socialiste. Vu sa nature et son environnement, ce n’était pas rien. 58 % adoptèrent le point de vue des banques. On ne peut préjuger de ce qu’aurait été le résultat avec des médias libres du pouvoir financier. Mais il est tout à fait certain que l’emprise de la puissance capitaliste sur le débat politique menace d’un déséquilibre mortel le savant édifice constitutionnel de la république helvétique, dénature ses plus belles innovations démocratiques et invite à reprendre le chantier pour l’approfondir.

Cet épisode est l’éclairant symptôme d’une implosion démocratique qui n’est pas une spécialité suisse. Il nous rappelle que la question des formes de propriété et de fonctionnement des médias est désormais un des enjeux primordiaux de la liberté politique. Car si les amis de l’émancipation veulent bien reconnaître que leur vœu n’est pas une vérité à laquelle chacun devrait révérence, il n’ont aucunement l’intention de se satisfaire d’une situation où seuls les vœux contraires auraient les moyens de s’adresser efficacement au grand nombre. Est-il longtemps soutenable que l’information et la diffusion des idées soient soumises à la règle totalement hétérogène de l’augmentation du taux de profit ? L’information et le débat télévisés peuvent-ils continuer à être arrimés à leur capacité d’attraction pour la publicité sans graves effets sur leur fiabilité et celle des institutions démocratiques ? La démocratie fonctionne à la liberté de penser et d’exprimer ses opinions. Ce champ ne doit-il pas être réaménagé de fond en comble sous la forme d’institutions constituées selon des règles où primeront l’égale liberté d’expression et la simple possibilité d’une déontologie professionnelle ?

Les enjeux politiques liés à l’échange et à la confrontation des opinions passent désormais largement par internet. Le réseau mondial se trouve même placé au cœur de la crise démocratique liée à la monopolisation de l’information et du débat par le capitalisme financiarisé. D’un côté, il ouvre un champ immense au partage autonome des opinions. De l’autre, il enfante des créatures tentaculaires dont les pouvoirs potentiels de contrôle se déploient peu à peu par la conjonction de la surveillance policière et de la propriété capitalistique des grands moteurs de recherche. En seulement huit ans d’existence, Google est devenue une puissance économique de premier ordre. L’innovation technologique qui a permis cette concentration de puissance est véritablement fascinante. Elle élargit brutalement l’accès du grand nombre à l’information, sa capacité à se constituer en collectivités concrètement reliées et finalement ses moyens d’interventions sur le monde. Elle permet aussi à Google de dresser en finesse le profil de chacun des centaines de millions d’utilisateurs, selon qu’il clique sur tel ou tel lien, à telle ou telle heure, de tel ou tel endroit. Cette entreprise privée nous assure de sa bonne foi démocratique dans la gestion des renseignements que met à sa disposition le service public universel dont elle nous donne l’avant-goût. Mais c’est la seule garantie dont nous disposons. Or depuis que Google est coté en bourse, cette pétition de principe est surplombée par une nécessité d’une toute autre nature et qui tient les commandes : assurer une rémunération concurrentielle des capitaux investis. La foi du charbonnier ne suffit pas à nous convaincre que par une prédisposition vertueuse unique en son genre, l’action Google serait conduite à refuser la valorisation commerciale d’informations qui sont à sa main. Sans parler de la tentation d’user pour son propre compte de ce formidable patrimoine inquisitorial.

On le comprend sans trop de peine, le plus sûr serait que la mutualisation planétaire de l’information ouverte par ces technologies ait pour support non les appétits du petit nombre des actionnaires, mais la mutuelle des milliards de personnes morales et physiques qui l’utilisent. Chantier pour une forme totalement inédite de collectivisation qui sollicite à nouveaux frais l’imagination juridique, politique, administrative, économique des partisans de l’émancipation. Chantier de première importante si l’on veut accélérer la constitution d’un plus grand nombre d’humains engagés dans la réouverture de l’histoire de la liberté.

Ici, l’exigence d’une forme de vie politique indissociablement liée à la confrontation des options différentes conduit à affronter sans faiblesse et jusqu’au bout les pouvoirs considérables qui ont privatisé à leur profit les principaux moyens par lesquels se transmettent les opinions et naissent les nouvelles évidences. Mais cet engagement radical ne tire aucune force de la croyance dans la supériorité « en soi » de l’émancipation. Au contraire. Pour ceux qui se voient en accoucheurs de la vérité de l’histoire, dans un mois, dans un an, si c’est écrit, on peut toujours attendre. Mais quand on lit la légitimité de l’émancipation dans le désir qu’on en a et nulle part ailleurs, alors, oui, il faut tout de suite s’attaquer aux obstacles qui concrètement empêchent de se constituer librement en plus grand nombre. Et toucher à ces obstacles-là, par exemple la concentration des médias entre les mains de formidables puissances économiques délibérément engagées contre l’émancipation, c’est porter le doute en plein coeur du système des pouvoirs.

Lire la suite

Retour au sommaire

P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0