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2 / Ici, maintenant, chaque fois que possible

mardi 19 juin 2007

Au nom d’un désir souvent sincère d’alternative et d’émancipation, le communisme du XXe siècle a tenté de saisir la totalité humaine dans une forme coercitive, totalitaire d’organisation, tenté d’engloutir toute autonomie individuelle dans la fiction d’une autonomie collective censée être partagée par tous, État prolétarien, voire État du peuple tout entier exprimant sans médiation la volonté du grand nombre. Derrière cette fiction, on a tenté d’établir et parfois mis en place un pouvoir policier total et un flicage universel abolissant toute frontière entre le privé et le commun. Tous les pôles du mouvement d’émancipation sont concernés par cette aventure. Rien, en effet, ne les garantit contre des distorsions de même nature. On peut même parfois lire dans leurs théorisations et leurs pratiques les prodromes de processus analogues. Si l’on veut construire un mouvement alternatif concrètement émancipateur, il faut d’abord comprendre comment a pu fonctionner une telle affaire.

Une telle affaire a fonctionné au messianisme. La société rêvée est une société future. Elle se représente comme l’espérance et l’aboutissement providentiels d’une histoire jusque-là maudite, l’avènement d’un homme nouveau. Pour y parvenir, il faut une marche sacrificielle, un affrontement tellurique entre forces engagées pour ou contre la justice, pour ou contre la vérité, pour ou contre le bien. Le moment messianique est l’avènement de la classe sociale porteuse de ces espérances et de l’avant-garde qui la conduit. L’émancipation est l’au-delà dans lequel se dévoile la vérité même d’une humanité enténébrée par l’aliénation et l’obscurantisme.

Une telle affaire a fonctionné aux valeurs guerrières telles que les ont exaltées les sociétés impériales et patriarcales. L’avènement du monde nouveau est figuré comme un assaut. Ses vocables sont militaires : stratégie, lutte, combat, bataille, conquête, victoire ou défaite. Ses protagonistes sont des héros ou des traîtres, des planqués ou des militants. Mais contrairement à une idée répandue, la guerre ce n’est pas la continuité de la politique par d’autres moyens, c’est son désastre.

Sous cette configuration, le rassemblement se fait dans une ardente foi en la puissance du sceptre, baguette magique du pouvoir prolétarien dont on attend la suprême jouissance ou la puissance invasive. On espère le coït de la révolution (on sait depuis que la débandade fait aussi partie du scénario). La victime de l’injustice est représentée comme spontanément habitée par le désir de justice et de liberté, spontanément bonne et porteuse d’avenir. Impossible qu’elle trouve avantage à la soumission. Si elle ne se révolte pas, si elle n’est pas encore adhérente au Parti, c’est parce qu’elle est abrutie par les divers « opiums du peuple » qui brouillent sa conscience révolutionnaire. Dans cette fable, le Pauvre, le Prolétaire, le Sans Papier, le Paysan Sans Terre sont autant de figures christiques de la classe prolétarienne dont la mission historique est de sauver le monde. Sauf qu’en place de changer l’eau en vin, ceux-là sont invités à puiser leur énergie salvatrice dans l’amertume et le ressentiment.

Une telle affaire marche à la totalisation. La réalité sociale est représentée comme entièrement colorée par le capitalisme, à la façon dont une seule goutte d’encre souille la totalité du verre d’eau. Pas d’îlots de socialisme dans l’océan capitaliste ! Pas de dimension de l’existence qui n’exprime et que n’explique en dernière instance l’affrontement entre capitalisme et socialisme ! La référence n’est pas la liberté vécue, mais l’Eden espéré. L’Eden est tout ou n’est rien. Un des débats fondateurs du soviétisme consiste à déterminer sur l’étendue de quel empire il pourra s’étendre : totalité de la planète ou socialisme dans un seul pays. Mais aussitôt consacré terre promise, le seul pays devient tête d’empire. Et quand une liberté vécue comme bénéfique s’impose à la faveur d’un mouvement de l’histoire qui n’est pas conduit par son avant-garde légitime, il faut y lire une ruse de l’adversaire, un coup fourré pire encore que l’oppression brutale, puisqu’elle retarde et brouille le seul salut qui vaille, le salut total dans la société totalitaire.

Messianisme, conception militaire de l’action, totalisation. Cette triade n’est plus officiellement portée par grand monde. Elle traîne néanmoins dans bien des esprits et y dépose un curieux dilemme : mieux vaudrait attendre que les conditions du basculement global soient réunies avant de prendre toute responsabilité et de contracter toute alliance politique avec d’autres qui ne partagent pas cette attente. L’Eden à venir ne peut faire fonds que sur l’uniforme horreur du monde présent. La guerre salvatrice n’a de sens que si notre monde n’est qu’un vaste camp dont nous serions les prisonniers. La totale libération future répond à la supposée totale aliénation présente.

Parmi les vices de cette auto condamnation à la pureté impuissante et à l’amère observation d’un monde méchant, on trouve en premier lieu le mépris de notre unique trésor, cette existence limitée dans le temps où se vivront cent pour cent de nos joies et de nos peines, de nos bassesses et de nos grandeurs, où se joue la manche unique de notre liberté. Il y a un cousinage entre la passion triste du ressentiment, la rigidité héroïque de ce communisme du tout ou rien et la dureté des régimes instaurés par ceux qui le prônent.

L’émancipation travaille le présent. Elle se reconnaît dans les libertés existantes et dans les mouvements qui les ont rendues possibles. Les forces politiques qui s’en recommandent se réjouissent de tout ce qui apporte de la liberté, même si c’est en dehors de leur action et de leurs programmes, même si elles n’y sont pour rien. Ils font tout pour en jouir avec les autres et ne recherchent pas la vaine gloriole des mots ou des places. Les tenants du basculement global font remarquer que toute avancée émancipatrice se recale et s’articule avec les espaces contraints qui subsistent. Ils nous rappellent par exemple que le capitalisme sait utiliser à son compte les bienfaits de l’école gratuite, de la sécurité sociale ou du droit du travail, parfois jusqu’à en modifier sévèrement le sens. Des salariés gratuitement instruits par l’État, correctement soignés et connaissant les règles du jeu, sont aussi un avantage compétitif significatif pour les firmes capitalistes qui peuvent y puiser leur main d’œuvre. Mais l’émancipation du présent ne craint pas ces impuretés. Elle avance dans le réel et non dans les mythes. Elle ne dédaigne jamais une liberté possible au nom d’une vision puriste et totalitaire de la transformation sociale.

La liberté n’est pas d’abord un slogan ou un espoir. C’est une expérience, la situation actuelle dans laquelle on jouit toujours déjà de liberté. Trop souvent, les mouvements révolutionnaires, et singulièrement le mouvement communiste, ont sacrifié la liberté concrète à une éventuelle liberté future supposée plus désirable. Mais il n’y a que la liberté concrète qui puisse produire encore plus de liberté à venir. C’est toujours d’un espace où ils sont déjà libres que les salariés font monter l’agitation d’où sortira la grève.

Dans les actions qu’ils engagent pour de la liberté, les amis de l’émancipation veillent donc à ce que le bénéfice social attendu soit immédiatement vérifiable. Ils donnent la priorité aux actions qui élargissent concrètement et sans délai l’autonomie des personnes et des groupes. Ils se méfient des réformes ou des dispositifs qui remettent à demain et à la compétence supposée des pouvoirs publics ou de la technocratie les bénéfices qu’on en attend.

La gauche française de 1981 a fait une expérience peu convaincante en axant son « programme commun » sur la mise en œuvre de dispositifs anticapitalistes supposés émancipateurs plutôt que sur l’exercice concret de libertés économiques immédiatement palpables. Un gouvernement composé de socialistes et de communistes choisit alors d’élargir assez massivement la « propriété collective des moyens de production » en engageant l’étatisation « horizontale » des principaux établissements de crédit et d’une vingtaine de groupes industriels ou financiers. Dans le concret de la vie des gens, ces nationalisations passèrent pour ainsi dire inaperçues et la résistance à leur privatisation par la droite, à peine cinq années plus tard, fut somme toute très faible. À tel point que les mêmes forces politiques, quand elles reprirent le pouvoir, poursuivirent ces privatisations à un rythme soutenu. Qui, en France, sait dire aujourd’hui quelles furent les banques nationalisées, puis reprivatisées ? Et pourtant, ces mesures étaient censées nous changer la vie. Les nationalisations n’ont quasiment rien changé à la vie des gens, parce que concrètement ce sont en gros les mêmes oligarques qui ont dirigé ces entreprises, à peu près selon les mêmes dogmes, avant, pendant et après leur nationalisation. Il ne suffisait donc pas de les nationaliser, encore fallait-il se demander pourquoi, pour quels objectifs concrètement émancipateurs. En revanche, la création de l’école publique ou de la sécurité sociale ont institué des formes de propriété collective qui ont vraiment changé la vie, parce que ces formes sont indissociables des bénéfices concrets qu’on en tire. L’école de la République n’est pas seulement publique, elle est gratuite. La sécurité sociale n’est pas seulement une assurance mutuelle non capitaliste, elle assure la solidarité de la société face à la maladie. Tout le monde peut directement, immédiatement, concrètement, accéder à l’éducation ou au remboursement des soins.

Il n’est pas impensable qu’un jour un gouvernement décide de privatiser l’école ou la sécurité sociale, mais de forts indices laissent penser qu’il rencontrerait beaucoup plus d’opposition que lors de la privatisation des banques nationalisées par la gauche française. L’idée même de présenter l’Éducation nationale ou la sécurité sociale comme des « entreprises » (ce qu’après tout, elles sont aussi) apparaît aux yeux du plus grand nombre comme saugrenue, voire sacrilège. Leur fonction sociale, leurs usages, le bien qu’elles dispensent ont complètement submergé l’image que chacun s’en fait. Cette intériorisation réussie d’une fonction sociale spontanément pensée comme une part de soi, de son identité, de la façon dont vont les choses est un élément décisif du rapport de force. La sécurité sociale, l’éducation publique sont devenues des institutions. Ce qui a rendu possible l’inscription dans la durée de ces mécanismes émancipateurs n’est pas d’abord la forme collective de propriété pourtant indispensable à leur fonctionnement, mais l’expérience concrète de l’ouverture d’une liberté d’accès à des biens (éducation, santé) dont la jouissance est ainsi répandue sur tous. Ce qui l’a rendu possible, c’est ensuite le fait qu’on s’y est habitué, et puis qu’on a continué à y goûter sans y penser, et puis qu’on a oublié comment était la vie sans, et puis qu’on a cessé de pouvoir concevoir la vie sans. C’est par le concret, et seulement par le concret, que les libertés nouvelles s’inscrivent dans le cœur et le savoir-faire des gens, qu’elles s’instituent dans la vie sociale.

Conduire le vœu d’une alternative émancipatrice pour le présent et dans le concret est une nécessité si l’on veut éviter la face obscure de l’utopie, celle qui confie à un pouvoir vécu comme messianique la mission de construire un autre monde. C’est faire advenir l’émancipation à la politique, qui ne connaît que le réel. Or, dans un rapport donné, le réel est toujours limité. Abandonner le messianisme au profit de la liberté concrète, c’est forcément concentrer son action sur des objets concrets.

C’est pourquoi concentrer une action vraiment anti-capitaliste sur un secteur délimité par un besoin de l’existence est toujours un moyen plus sûr d’affaiblir durablement le pouvoir du capital que de troquer un conseil d’administration privé contre un conseil d’administration public au nom d’une foi abstraite dans la collectivisation des moyens de production dans un secteur économique qui restera marchand. Des blocages immédiats sont levés, des besoins vivement ressentis sont immédiatement satisfaits. Une telle option bouleverse davantage la vie, mobilise plus directement le grand nombre, ouvre sur un rapport plus différent aux biens produits et développe plus efficacement la maîtrise démocratique de la société sur son destin que ne l’a fait la nationalisation de telle ou telle banque. De préférence à une mixité de l’économie conçue comme une instillation de contrainte sociale dans le fonctionnement du marché, l’alternative émancipatrice agit pour une modification nette de la frontière entre les espaces sous contrainte capitaliste et ceux qui en sont libérés.

De la liberté ne peut pas être gagnée partout. Il y a des contraintes qu’aucun rapport de force actuel ne peut renverser. Il y en a d’autres qui sont trop massivement ressenties comme naturelles, voire comme utiles pour que des forces significatives se réunissent pour les affronter. C’est pourquoi l’émancipation ne vise pas à l’exhaustivité, ni à un renversement totalitaire de la contrainte. Elle renforce partout où l’occasion s’en présente les forces émancipatrices contre celles de la coercition.

Quels projets politiques écartent le pouvoir des oligarchies économiques sur un champ donné de l’existence et lui substituent réellement d’autres relations collectives dans lesquelles les pouvoirs et les biens seront mieux partagés ? Quelles inventions sociales permettent de faire goûter sans délai les avantages d’une telle modification ? Quel type d’objectifs sont de nature à mobiliser ainsi le grand nombre et à lui laisser le contrôle de la politique engagée ? Voilà des questions qui permettent de forger une stratégie non totalisante capable d’élargir vraiment, là où c’est possible, les espaces d’autonomie et de rompre pour un avantage réel les obstacles qui s’y opposent.

Le mouvement d’émancipation agit donc pour conquérir ici et maintenant des sphères inédites de liberté. Mais le présent qu’il cherche à libérer sans délai ne se résume pas à l’instant qui passe. Les espaces de liberté que nous parvenons à dégager, nous souhaitons aussi en jouir dans la durée et si possible les transmettre à notre descendance. Comment créer de l’émancipation durable ? Comment sortir de l’instant ? Difficile question. Nous savons qu’il y a de très brutales accélérations dans l’histoire, qui produisent des événements inédits et ouvrent brusquement des espaces de liberté très intenses. Et puis, le mouvement se fige, la révolution se glace, ces espaces se résorbent. On peut alors rêver à la mobilisation générale sans fin, décréter l’urgence perpétuelle, l’exception généralisée, la bandaison éternelle. C’est ce que d’aucuns ont appelé la révolution permanente. Le problème, c’est que ni la révolution ni la bandaison ne se commandent et jamais ne durent éternellement. On peut aussi, c’est plus sage, travailler à sédimenter assez d’expériences émancipatrices pour que leur accumulation produise de la réalité, s’inscrive dans le dur des institutions politiques et sociales qui organisent notre vie quotidienne.

Institutions : dépôt sédimentaire d’évidences qui constitue le socle de nos actions, l’horizon de sens de nos actes quotidiens et qui structure à la fois l’individu et la communauté. Répartir la satisfaction de son appétit en un ou plusieurs repas est une institution, le calendrier grégorien est une institution, découper la journée en vingt-quatre heures est une institution. Le droit de vote des femmes n’était pas une institution en 1789. Aujourd’hui, si. Dans la France de 1880, faire payer le patron pour assurer les accidents du travail n’était pas une institution. En 1946, le gouvernement de la Libération a institué la sécurité sociale. Aujourd’hui, faire payer le patron pour les accidents du travail est une institution. Une conquête sociale arrachée dans l’instant de la lutte est précaire. Une conquête sociale reconnue par une convention collective négociée au lendemain de la grève est moins précaire. Une conquête sociale reconnue par les jurisprudences constantes et des lois votées dans le sillage de la grève par des députés acquis au bien fondé de ses revendications est un peu moins précaire. Une conquête sociale inscrite dans la constitution, parce qu’elle reflète l’assentiment éclairé d’une majorité de citoyens, est encore un peu moins précaire. Mais cette conquête sociale reste précaire tant qu’elle n’a pas acquis pour le plus grand nombre le statut d’évidence dans la vie quotidienne, par la lente sédimentation des usages répétés.

Le mouvement d’émancipation est depuis toujours travaillé par un débat qu’il est impossible d’éluder. Les institutions, qui figent toujours momentanément un état donné du rapport de force, sont-elles amies ou ennemies de la liberté ? Le droit, technique savante si disponible à sa monopolisation par une caste de spécialistes proches des pouvoirs, n’est-il pas un piège « bourgeois » où meurt toujours l’énergie émancipatrice qui s’y embourbe ? À la différence des émancipateurs d’il y a un siècle, nous disposons pour répondre à ces questions d’expériences qui sont aussi des avertissements. Ainsi, depuis la révolution culturelle chinoise, on sait que même un prolétaire anarchiste peut raisonnablement préférer être jugé par un tribunal aristocratique savant plutôt que par une assemblée d’enfants déchaînés. Pourtant, l’affaire commence comme une histoire d’émancipation. Dans la Chine communiste naissante, Mao Zedong perçoit que le grand nombre est peu à peu dépossédé par les oligarques du parti de sa vocation à la politique. Il lance les « gardes rouges » contre cette captation de la politique par le petit nombre. Mais il le fait sans aucune forme, sans donner à ce mouvement d’autre corps que l’énergie brute d’une histoire quasiment sans parole, si ce n’est la désolante compilation de lieux communs révolutionnaires qu’est le « petit livre rouge ». Révolution déconstituante, mystique, prise dans le fantasme halluciné de l’abolition immédiate de la frontière qui séparera toujours la liberté que nous voulons et la contrainte constitutive de la condition sociale. C’est la mise à mort de toute forme de droit et de toute forme d’institution représentative. Et au contraire de l’effet escompté, cette mise à mort institue l’arbitraire absolu d’une énergie sans parole qui abolit toute liberté possible, la liberté des enfants persécuteurs comme la liberté de ceux qu’ils persécutent, seuls restant indemnes le monarque et les siens. C’est pourquoi lorsqu’à l’horizon se profilent des révolutions culturelles de cet ordre, les amis de l’émancipation se retournent vers le droit et les institutions. Ils ne sont pas anomistes.

Pour autant, ils ne fétichisent ni le droit, ni les institutions, ni les juges. Ils savent aussi d’expérience que le droit est par nature ambivalent : il peut donner force de loi à la politique d’aryanisation nazie comme à l’interdiction de toutes les discriminations, il peut dire l’esclavage, le droit de cuissage ou le pouvoir hiérarchique de l’entrepreneur mais aussi la liberté d’opinion, le droit de grève, le droit à une vie familiale normale. De plus, cette ambivalence n’est pas équilibrée. Elle penche naturellement du côté des oligarques, car le droit est aussi une technique savante qui sécrète une caste de spécialistes supposés détenir la compétence exclusive de dire le droit. Cependant, l’ambivalence du droit n’est pas abolie par ce déséquilibre. Ces tendances aristocratiques peuvent être combattues au sein même du droit. C’est pourquoi les amis de l’émancipation sont partisans de l’ouverture maximale du droit et des institutions à l’intervention du plus grand nombre de citoyens, partisans de la politisation du droit. Cette « politisation du droit » ne désigne pas la substitution de la politique au droit, ni la soumission du droit à une quelconque idéologie politique, mais l’ouverture des processus de production et d’application du droit à la critique publique et à la participation active du plus grand nombre de citoyens possibles, ce qui signifie démocratiser le droit, se hâter de le rendre populaire.

Car la conception et le fonctionnement des institutions politiques sont largement fonctions du projet politique qui les a fait naître et de la nature des forces politiques qui les investissent. En France, il y a eu un secrétariat d’Etat aux questions juives parce qu’un fort mouvement antisémite a emporté la liberté politique. Il n’y en a plus parce que ce mouvement a été heureusement défait. Il y a aussi eu un ministère chargé d’organiser un système de libre accès aux soins et l’institution de la sécurité sociale existe encore parce qu’elle reste massivement désirée. Certains oligarques démocrates-chrétiens ont eu l’idée de donner vie à un marché unique à l’échelle de toute l’Europe occidentale, en s’affranchissant des contraintes que la souveraineté populaire et le principe électif font habituellement peser sur les gouvernants. Ils ont inventé la Commission européenne, qui existe toujours parce que ces oligarques dominent toujours la scène politique européenne. Contrairement à ce qu’affirment ceux qui les fétichisent pour les adorer ou pour les abattre, les institutions gouvernementales et le droit qui se présentent comme placés au dessus du peuple ne sont pas pour autant « au dessus » de la politique. Ils sont le précipité institutionnel des projets qui les portent, la forme de ces projets lorsqu’ils se réalisent concrètement dans la durée. Les partisans de l’émancipation s’emploient donc à supprimer les institutions inutiles à la liberté, à réformer celles qui peuvent l’être, à inventer celles qui instituent des libertés et font encore défaut.

Ils veulent créer les rapports de force nécessaires pour instituer durablement de la liberté, ce qui veut dire produire des espaces, des conceptions et des pratiques émancipatrices qui soient assez profondément et durablement hégémoniques, assez profondément et durablement ancrés dans la réalité quotidienne pour devenir des évidences partagées, des horizons communs de sens.

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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