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5 / Le plus grand nombre

mardi 19 juin 2007

Il n’y a pas d’État émancipateur, ni d’État communiste, ni de bon État. Il n’y a, au mieux, que des institutions politiques qui, parce qu’elles sont démocratiques, sont perméables à leur dépérissement. C’est pourquoi, du point de vue de l’émancipation, la meilleure forme possible de pouvoir politique est la démocratie, sans adjectif. Cependant la démocratie est encore une forme de pouvoir. Pour ce versant d’elle-même, elle reste le symptôme d’une démission ou d’une infirmité de la liberté. Nous n’en avons besoin que dans la mesure de nos incapacités à être pleinement libres, pleinement autonomes. La conquête du maximum d’autonomie s’inscrit donc dans la tension démocratique. Elle est la condition par laquelle les institutions politiques hétéronomes sont rendues périssables, le chemin par lequel la démocratie s’approfondit en tant qu’elle est une forme d’organisation politique ouverte à l’intervention du grand nombre, le chemin par lequel elle dépérit en tant que pouvoir. La démocratie est une forme de pouvoir qui, lorsqu’elle est fidèle à ses deux objectifs constitutifs qui sont l’immanence de l’action politique à la collectivité et l’égalisation des conditions politiques, contient les conditions de son propre dépassement.

Immanence de l’action politique : la collectivité politique ne reconnaît aucun principe d’action, aucune autorité qui lui soit extérieure ; la démocratie est une conquête permanente d’autonomie politique. Egalisation des conditions politiques : la politique a pour objet la contestation des inégalités dans la distribution des places, des pouvoirs et des savoirs ; la démocratie est une contestation opiniâtre de toutes les formes de confiscation des pouvoirs et des savoirs par le petit nombre ; elle exerce une pression constante contre les structures sociales qui pérennisent l’hétéronomie

Parce qu’il n’y a de liberté durable que partagée, c’est-à-dire établie dans l’égalité de tous à être libres, la captation oligarchique des pouvoirs institués est un obstacle constant à l’émancipation. Toutes les activités humaines portent de l’inégalité possible. Le commerce fait des riches et des pauvres. L’éducation fait des savants et des ignorants. La technique fait des experts et des béotiens. Arrive un jour où certains de ceux qui sont favorisés parce qu’ils sont riches, savants, experts veulent devenir privilégiés, en attachant à leur position des prérogatives spéciales. Alors, comme la plupart des privilégiés, ils vivent dans la crainte de perdre leurs privilèges et dans le désir d’en acquérir de nouveaux. Pour se prémunir contre d’éventuelles réformes égalitaires, ils s’appliquent à monopoliser les fonctions publiques de gouvernement, à devenir des oligarques.

Les mouvements communiste et anarchiste n’ont pas vraiment pris la mesure de cette question. Ils ont cru qu’il suffisait de dissoudre dans la révolution les oligarchies en place pour en finir une fois pour toute avec le phénomène oligarchique. Un peu comme on dissout des illusions. Dans Les Justes, Albert Camus fait déclarer à Stepan : « Nous tuerons le Grand Duc et nous abattrons la tyrannie ». Tuer le Grand Duc, raccourcir les aristocrates, exproprier les expropriateurs, dékoulakiser la Russie soviétique devait suffire pour ouvrir à la voie à l’auto-constitution d’une société enfin libre. L’histoire s’est chargée de préciser où étaient les illusions... Dans toutes les révolutions égalitaristes qu’à connu le XXe siècle s’est mise en place une nomenklatura nouvelle par sa composition mais non pas moins acharnée à défendre ses privilèges matériels et symboliques. Une des leçons de ces déconfitures, c’est que l’égalité politique est un combat constant contre les candidats sans cesse renaissants à l’oligarchie. Il n’y a pas de mode de production, pas de structure sociale, pas de régime politique qui garantisse définitivement l’absence d’oligarchie. Il n’y a, au mieux, que des rapports de force qui lorsqu’ils sont traduits en constitutions politiques égalitaires compliquent la vie des aspirants oligarques en donnant une extension maximale aux droits politiques de chacun, le maximum d’autonomie politique au plus grand nombre possible de citoyens.

La lignée démocratique occidentale s’est longuement interrogée sur une question fondamentale : qui est le sujet de l’émancipation politique ? Selon la tradition héritée des révolutions française et américaine, l’égalité aurait vocation à s’établir au sein de communautés politiques singulières délimitées par les frontières des nations : les peuples. L’idée est bonne. De même qu’il y a une histoire de la captation des pouvoirs politiques par Léviathan, il y a aussi une histoire de sa contestation par les peuples. Cette histoire est celle de la souveraineté populaire, qui est un des sens du mot démocratie. Sauf que de la souveraineté populaire à l’autonomie politique, il y a plus qu’un pas. La souveraineté désigne la source du pouvoir (le peuple français est réputé souverain de la République), mais elle n’interdit pas la représentation d’où découle la délégation de pouvoir. Avec le triomphe de la souveraineté populaire est venu celui du gouvernement représentatif, fondé sur le principe de l’élection des gouvernants. Les amis de l’émancipation apprécient ce mouvement. Ils préfèrent que le pouvoir soit réputé venir d’en bas plutôt que de tomber d’en haut. Ils se réjouissent d’avoir vu leurs ancêtres imposer, souvent héroïquement, que les dirigeants soient régulièrement soumis au vote populaire et non plus désignés selon le principe héréditaire. Ils considèrent cependant que la démocratie ne s’épuise pas dans l’exercice du pouvoir au nom du peuple par des représentants élus. Ils pensent même que cette forme de régime favorise la constitution d’oligarchies nouvelles, à commencer par celle des chefs de partis, notables locaux, hauts fonctionnaires pour qui la politique est une « carrière » à laquelle ils se croient naturellement destinés. Monopolisant ces fonctions depuis plus d’un siècle, ils ont érigé leur « expérience » en critère de compétence. Une « classe politique » est née. Elle est fatalement sécrétée par le principe électif quand il se présente comme unique forme légitime d’intervention du peuple dans le gouvernement de la collectivité. Et cette classe politique tendra non moins fatalement à se constituer en oligarchie.

À cela s’ajoute que les peuples, en tant que sujets de la politique, correspondent de plus en plus mal aux collectivités réelles vivant sous l’autorité de tel ou tel État. Les Terriens bougent et dans tous les pays du monde vivent beaucoup d’individus qu’on qualifie d’étrangers. Comme l’étranger n’est pas membre du peuple, quoique souvent il appartienne sous un autre rapport à sa partie la plus populaire, il est soumis au pouvoir de l’État où il vit sans contribuer, contrairement aux citoyens, à en établir les lois. Il en est sujet, comme on était sujet du roi sous le régime monarchique. Seulement, il arrive qu’il ne s’en accommode pas et qu’il s’obstine à citoyenner en dépit des intimidations qui lui sont faites. Beaucoup de ces étrangers citoyennants participent au mouvement de l’émancipation et les nationaux émancipationnistes s’en réjouissent. Les uns et les autres conçoivent sans peine qu’on puisse avoir une pluralité d’appartenances citoyennes, parce qu’on peut fort bien se trouver concrètement engagé dans le devenir de plusieurs communautés politiques. Il y a donc de la citoyenneté hors du peuple comme il y a de la citoyenneté hors de l’État.

Faut-il alors considérer comme sujet politique la collectivité la plus universelle possible, c’est à dire l’humanité tout entière ? Certains amis de l’émancipation affirment qu’elle est le sujet ultime de l’histoire de la liberté humaine. L’espérance est louable, mais quand on en vient à la question de l’exercice concret des pouvoirs et de l’attribution des fonctions qui permettent de l’exercer, l’humanité est introuvable. Ses intérêts sont multiples et contradictoires. Elle n’a pas de voix. Elle n’agit pas par elle-même. Elle n’est ni une force politique, ni une compétence juridique. En tant que réalité politique, elle est tout au plus le nom que brandissent ceux qui prétendent la représenter et, à ce titre, exercer ses pouvoirs en ses lieux et places. Concrètement - et la politique est affaire concrète - l’humanité n’est ni un sujet, ni une collectivité politiques. On peut le regretter, et parmi les amis de l’émancipation, nombreux sont les cosmopolites qui appellent de leurs vœux une telle communauté politique mondiale. Pour l’heure, les identités politiques ont trop affaire avec les langues et les histoires particulières pour qu’un tel vœu débouche sur autre chose que l’empire commercial et militaire, duquel l’émancipation n’a rien à gagner. Il y a certainement des problèmes politiques communs à toute l’humanité, mais il n’y a pas d’unité politique de l’humanité. L’humanité n’est pas à ce jour un sujet politique.

Convaincus que ni le peuple, ni l’humanité pensée sous la forme d’un peuple planétaire, ni la classe ouvrière, ni aucune de ces totalités subjectives universelles ne sont le sujet politique de l’émancipation, certains auteurs à la suite de Toni Negri, parlent de multitudes pour évoquer les acteurs de l’émancipation. Cette expression a l’avantage d’ouvrir le champ à une émancipation qui ne se paye d’aucune sujétion étatique, qui n’est pas prédéterminée par un État, mais se pense sans référence à quelque forme de pouvoir politique que ce soit. Elle ne réduit pas la pluralité des pôles d’émancipation à une figure fictive unique. Elle n’est donc pas conduite à s’instituer dans une forme fatalement représentative de gouvernement, ce qui laisse la porte ouverte à la participation active du plus grand nombre aux affaires communes. Mais les multitudes ont les défauts de leurs qualités. Dans leur refus opiniâtre, systématique et totalisant de se constituer en peuple, elles retrouvent en négatif l’unité qu’elles dénoncent. Elles ne votent pas, parce qu’elles ne savent pas se transformer en corps électoral quand l’occasion s’en présente. Elles ne gouvernent pas non plus. Elles sont donc incapables de contester aux gouvernants les fonctions publiques de gouvernement. Elles prétendent au pouvoir constituant, mais ne constituent rien hors de leur propre mouvement qui, comme tous les mouvements, ne dure que le temps du flux. Cette limite a pour effet de laisser à l’Etat le soin de gérer le reflux. Privées de forme institutionnelle, incapables de s’en donner, il leur est impossible de constituer de l’autonomie politique dans la durée. C’est pourquoi au final leur champ d’action se limite à la sphère que l’État veut bien leur laisser.

Il y a néanmoins beaucoup de vrai dans l’invocation des multitudes : ce qui rend possible l’expansion maximale de la liberté politique, ce n’est jamais d’abord la forme démocratique du gouvernement, ni le règne du droit, mais le citoyennage autonome du corps politique qui les précède et les déborde toujours. Il a bien fallu que les esclaves bousculent le droit de propriété et la constitution fédérale américaine pour que l’esclavage soit aboli aux États-Unis. Il a bien fallu que les salariés retirent au marché capitaliste la gestion et le financement de l’accès aux soins pour que la sécurité sociale soit instituée. Mais précisément, parce que l’esclavage était bel et bien institué, il n’aurait pas été concrètement aboli sans l’adoption d’amendements de la constitution américaine. La sécurité sociale n’était pas simplement un souhait populaire. Elle était aussi un vœu privé d’espace institutionnel pour s’imposer à tous et elle n’aurait pas vu le jour sans la création d’institutions dévouées à cette fonction. L’inscription de ces mouvements dans les institutions politiques et dans le droit est en soi même un bien précieux. Elle constitue et crante un nouvel équilibre entre la contrainte et la liberté. Elle en fait la norme pour tous et protège de ce fait les nouveaux espaces d’autonomie. C’est pourquoi les partisans de l’émancipation ne jugent pas mauvais par principe que la collectivité se dote d’institutions gouvernementales et judiciaires capables de régler les conflits et d’instituer des libertés.

À la différence des républicains qui sont les amis du peuple pour le plus grand profit de ses représentants, à la différence des mouvementistes qui sont les amis de multitudes inaptes à instituer durablement de nouveaux territoires pour la liberté, ce texte, quand il nomme le sujet politique de l’émancipation, le désigne comme étant le grand nombre ou le plus grand nombre.

On a dans l’actualité politique française un exemple démonstratif de ce qu’indique ce choix terminologique. En 2005, le Parlement a voté une loi reconnaissant « le rôle positif de la colonisation ». Un grand nombre de républicains favorables depuis toujours au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ont été choqués. Un grand nombre d’habitants des Antilles ont pensé qu’on insultait la mémoire de leurs ancêtres esclaves. Un grand nombre de jeunes ayant une ascendance dans les anciennes colonies y ont vu confirmation que l’inégalité entre les races, qui fut au principe de la politique coloniale, est au principe des politiques publiques discriminatoires dont ils s’estiment aujourd’hui les victimes. Un grand nombre d’enseignants ont refusé d’enseigner des contrevérités à leurs élèves. Tous ces grands nombres pris isolément peuvent paraître négligeables du point de vue statique et statistique de la représentation politique ou de l’audimat. Mais lorsqu’ils se retrouvent autour d’enjeux concrètement émancipateurs, ils forment une force politique potentiellement majoritaire, voire hégémonique. Ils sont un grand nombre se constituant dans une dynamique qui en fait chaque jour un plus grand nombre. Devant ce plus grand nombre en train de se constituer, la droite française au pouvoir a préféré faire censurer sa loi par le Conseil constitutionnel, donnant ainsi une inscription institutionnelle limitée mais adéquate à la dynamique populaire enclenchée. Cet exemple nous montre que le grand nombre n’est pas une majorité à proprement parler. Il ne se constitue ni dans les urnes, ni dans les sondages, mais dans l’association de forces politiques autour d’objectifs concrets d’émancipation.

Le grand nombre n’est pas non plus une totalité subjective universelle. Contrairement à la classe ouvrière dans la pensée marxiste-léniniste, il n’est pas enclos dans son essence objective, prédéfini par une nature qui le porterait à produire naturellement de l’émancipation, à ne pouvoir produire que de l’émancipation. Il tend toujours à s’accroître, ne trouvant de limite que dans les individus ou les collectivités humaines engagés contre l’émancipation. Il n’exclut personne par principe. Les formes qu’il prend ne sont jamais déterminées à l’avance. Ce n’est pas une substance, mais une dynamique de rassemblement, une force politique dont la vocation est de faire valoir sa volonté comme dans le cas de la loi colonialiste retirée par la droite française, mais aussi d’occuper les fonctions publiques de gouvernement, de politiser les administrations d’Etat. C’est le sujet démocratique par excellence. Les amis de l’émancipation militent pour que le plus grand nombre de personnes possible exercent directement les fonctions publiques nécessaires pour rendre la justice et administrer les affaires communes.

Dire que le grand nombre est le sujet politique de l’émancipation, c’est s’interdire de le sanctifier, refuser d’en faire le souverain fictif d’une unité fictive de pouvoirs bien réels qui au bout du compte transforment les citoyens en brebis dociles. Le grand nombre ne porte pas de la liberté par nature, parce qu’il n’a pas de nature. On a même vu des grands nombres se constituer autour d’objectifs oppressifs dans des dynamiques aboutissant à la tyrannie. L’émancipation est un vœu dont la réalisation est plausible, mais qui n’est pas davantage inscrite dans l’essence du grand nombre que dans les gènes de la société. Cependant, il n’y a pas d’émancipation possible sans la mise en mouvement du plus grand nombre, parce qu’elle en est une condition non suffisante, mais absolument nécessaire. Toute tentative de libérer le grand nombre malgré lui se retourne inéluctablement dans son contraire. Toute avancée politique émancipatrice a pour sujet un grand nombre inscrit dans une dynamique qui le pousse à devenir un plus grand nombre encore. Non pas un grand nombre défini par sa seule quantité, un grand nombre mobilisé pour l’émancipation, un grand nombre politisé par l’émancipation.

Cette force est le parti de l’émancipation, non pas au sens des organisations politiques que nous connaissons, mais comme parti pris collectif conscient, comme constitution de l’unité non contraignante des divers pôles d’émancipation qui y participent. Ce parti n’est pas celui d’une communauté localement majoritaire (les Républicains dans la République, les descendants d’esclaves ou de colonisés dans les cités ghettos, le corps enseignant dans les salle des professeurs, etc). Il est constitué de telle sorte qu’il tend à devenir le parti du plus grand nombre de personnes possibles, le parti de tous ceux qui subissent les contraintes inutiles que leur imposent les pouvoirs, sans jamais dissoudre les causes particulières qui amènent les uns et les autres à s’inscrire dans une perspective émancipatrice.

C’est ainsi que le temps d’une élection, le grand nombre peut aussi devenir une majorité électorale, parce qu’après tout, compter les opinions peut être un moyen honnête et pacifique de cranter les rapports de force, et éventuellement d’élargir les frontières de la liberté. Les amis de l’émancipation se veulent radicalement démocrates. Ils sont donc aussi démocrates dans ce sens tout à fait classique et partagé : le respect des majorités électorales. Ils n’éprouvent aucune réticence à reconnaître cette forme de la démocratie chaque fois qu’elle s’exprime. Cependant, ils ne l’idolâtrent pas et pensent qu’on peut aller plus loin, beaucoup plus loin. Ils reconnaissent que l’exercice des pouvoirs politiques par des représentants élus par des majorités est clairement préférable à toute autre façon d’exercer un pouvoir hétéronome. Mais ce vers quoi ils tendent, c’est l’autonomie politique de la collectivité, la libre association de ses membres. C’est pourquoi la représentation n’est pas leur horizon politique. Ils peuvent s’y résoudre quand elle est inévitable. Ils la défendent toujours contre la dictature. Ils reconnaissent qu’il est bon de prendre des précautions quand on vise à la dépasser. Mais ils n’en font jamais un fétiche devant lequel il faudrait s’incliner. Ils l’évaluent pour ce qu’elle peut servir à la liberté. Ni plus, ni moins.

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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