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Arguments pour une valeur-dignité circulante en lieu du fétiche argent

samedi 11 mars 2006, par Bernard Doray

« Ce qui te fait résister à la torture, ce ne sont pas les consignes d’une organisation ! Bien sûr que c’est l’amour que tu as pour les tiens ! »
Une ancienne prisonnière politique chilienne

« L’espace n’existe pas, il faut le créer mais il n’existe pas. » Alberto Giacometti

« La pensée ne s’exprime pas dans le mot, mais se réalise dans le mot. » Lev Vygotski

« Le sacré est un certain type de rapport des hommes à l’origine des choses tel que, dans ce rapport, les hommes réels disparaissent et apparaissent à leur place des doubles d’eux-mêmes, des hommes imaginaires. » Maurice Godelier

« Feuerbach résout l’essence religieuse en l’essence humaine. Mais l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux. » Karl Marx

Le présent texte est une esquisse, une série d’indications pour un travail à venir que l’on imagine collectif. Comme il fallait bien partir de quelque part pour un enjeu aussi vaste que celui qui nous occupe, j’ai pris pour fil la première partie de l’Idéologie allemande de Marx et Engels, intitulée « Feuerbach » [1] : parce que c’est un texte bien connu ; parce qu’il témoigne d’un acte philosophique (« régler nos comptes avec notre conscience philosophique d’autrefois » Marx, Préface Critique Économie politique - 1859) ; et parce que dans cet acte vif sont formulées des « pensées qui se réalisent dans les mots » (Cf. citation Vygotski, supra). Autrement dit, ce texte témoigne d’une situation théorique dans la forme générale de laquelle nous pouvons nous reconnaître aujourd’hui, où nous nous convoquons pour penser large, une fois acté l’échec des deux systèmes dominants (l’un mort avant que l’on sache s’il pouvait être amendé ; l’autre révélant tous les jours son caractère parfaitement inamendable).

Un document de travail sera distribué en réunion à qui le souhaite, mais il s’agira d’une trame, d’un document de travail semi - raffiné, un support pour une réflexion.

Le fait d’humanité comme un événement relatif et situable

Partons du plus simple : le fait de l’humain. Le projet communiste prenant pour objet le monde humain dans son ensemble, il est assez convenable d’avoir une réflexion actuelle sur cet objet-là : l’humain.

En matérialistes, Marx et Engels posent l’humain comme tributaire d’un état de nécessité et de possibilités qui est lié à « son organisation corporelle », laquelle l’amène à « produire ses moyens d’existence », et « sa vie matérielle elle-même ». Nous sommes là sur un terrain aujourd’hui très balisé, au moins par l’anthropologie (Cf. citation de M. Godelier supra), la paléontologie et la psychanalyse.

C’est la question du caractère « généraliste » de la forme humaine (P. Wilson), de l’impéritie et de la néoténie du petit humain qui renversent le rapport à la Nature : la Culture est au centre et la Nature tout entière devient une sorte de super-organe du monde humain. L’individu humain est d’une part un sujet qui, au cas par cas, s’arrime à la Culture, et qui, d’autre part, au niveau du genre, contribue à produire une société historiquement et continûment en formation.

Selon Marx et Engels, cette société est une forme sociale traversée par la division du travail et - donc - par des rapports sociaux, rapports que les humains vivent d’abord comme une seconde nature. Bien entendu, les rapports sociaux ne se résument tout de même pas à la division du travail. À moins de considérer, par exemple, la sexualité sous le seul angle du labeur reproductif de l’espèce... Quoi qu’il en soit, l’ensemble des rapports sociaux, c’est à dire le genre, c’est l’essence commune à chaque humain.

Question : comment définir un rapport social ?

Il y a une sorte de réalisme du rapport social. On peut figurer plus ou moins aisément des rapports de parenté par un ensemble de graphes bien lisibles qui semblent les faire exister comme une chose objective, aussi objective que, par exemple, une chaise en bois. Dans ce sens, le rapport social est un objet qui apparaît doté d’une véritable densité. Mais ce qui reste problématique, ce n’est pas la manière par laquelle on peut représenter par un signe net un rapport de parenté. C’est le rapport de parenté lui-même.

Car si l’on peut représenter un rapport de parenté par un trait continu qui relie des individus, il reste que la parenté, c’est avant tout l’espace d’une discontinuité entre les familles (alliance) et entre les générations (filiation), discontinuités dans lesquelles les « rapports » d’alliance et de filiation créent de la continuité symbolique dans les rapports entre famille (d’où les formes sociales subsumant la famille : clan, nation, etc.) ou entre les générations (la transmission subsumant la finitude des formes individuelles).

Donc, si « l’essence humaine est l’ensemble des rapports sociaux », le lien entre le sujet et son genre est d’abord un espace de discontinuités qui peuvent être dépassées sur un mode symbolique et pratique par l’existence de « rapports » entre les éléments séparés. C’est là la fonction de la symbolisation au sens strict [2].

Si la visée communiste est de recoder, pratiquement, cette division qui apparaît comme naturelle, dans un ordre culturel « volontaire » (Marx et Engels) et d’échapper ainsi aux aliénations religieuses et idéologiques, qui ont en commun de créer une relation de dépendance, de dette et de soumission des individus face à la grande forme de l’humanité-comme-genre projetée dans le ciel des idéalités partagées, alors, il faut rompre avec les fantaisies philosophiques de la « conscience pure » (Idem), et s’occuper de la matérialité du « Ciel » des idéalistes.

La matérialité du « Ciel »

Qu’en dit l’artiste ? « L’espace n’existe pas, il faut le créer mais il n’existe pas. » (Alberto Giacometti). Ce pourrait être la devise du projet communiste : faire du rapport social non pas un rapport naturel, aussi étranger à la conscience que le processus de la transmission génétique ou l’organisation d’une ruche pour les abeilles, mais un espace de la conscience où chaque sujet réalise son humanité dans un rapport approprié et éthique avec d’autres sujets.

Où se jouerait une telle « création » (« production » conviendrait mieux ?) de l’espace ? Pour Marx et Engels, les choses sérieuses commencent lorsque la « conscience pure » abdique devant la matérialité de son Ciel idéal. Le ciel apparaît alors entaché d’une matière qui supporte le lien entre les humains : les vibrations de l’air agité par les cordes vocales des hommes qui “commercent“ entre eux :

« Dès le début, une malédiction pèse sur "l’esprit" (la “conscience pure“), celle d’être "entaché" d’une matière qui se présente ici sous forme de couches d’air agitées, de sons, en un mot sous forme du langage. Le langage est aussi vieux que la conscience, - le langage est la conscience réelle, pratique, existant aussi pour d’autres hommes, existant donc alors seulement pour moi-même aussi et, tout comme la conscience, le langage n’apparaît qu’avec le besoin, la nécessité du commerce avec d’autres hommes... ».

La matérialité d’un organe d’émission des sons est évidemment la condition positive d’un langage humain véhiculé par la parole. Mais cet exercice actif, plein de positivité, suppose en préalable, la reconnaissance d’une négativité : l’écart entre soi et son semblable sans lequel le langage ne pourrait être, au mieux, qu’une production hallucinatoire du sujet. Cet écart, cette marque de négativité dans la rencontre d’un même, c’est en somme ce que signifie à Robinson la découverte de la « trace de pas » [3].

L’universalisme situé, espace de la dignité du sujet

S’il s’agit de refonder le projet communiste, c’est à dire un projet qui concerne l’humanité en général, il faut en prendre la mesure de cet objet, l’humanité, par exemple, en relevant ce qui semble avoir existé de tout temps dans la pensée humaine. Ainsi pour ce que Marx et Engels ignoraient à propos de ce qu’ils appelaient les religions de la Nature. Il n’est pas si évident que les humains aient attendu les matérialistes de l’ère moderne pour penser l’humanité dans l’humain, c’est à dire l’espace de la dignité d’humanité comme l’effet d’une finitude de la conscience, et de ce renoncement à la toute puissance du Moi que la psychanalyse appelle la castration symbolique. En témoigne le savoureux mythe de la création des hommes dans le Popol Vuh :

Le Popol Vuh, le grand livre Maya Quiché parfois considéré comme le document philosophique le plus ancien de l’humanité, explique que les premiers grands dieux avaient fabriqué des hommes de bois : des vraies bûches, violents, grossiers, incultes, qui ont entraîné la révolte de tous les autres êtres, y compris les pierres, qui les ont refoulés dans les arbres. Leurs descendants directs sont les petits sagouins que l’on aperçoit parfois au sommet des grands arbres. Puis les dieux ont créé des hommes de maïs, mais ceux-là étaient trop parfaits. Ils pouvaient tout voir et tout connaître. Ils n’avaient plus rien à apprendre, rien à désirer. Ils n’avaient ni le goût de la parole, ni l’envie de se reproduire. Alors, Alom, la Mère de ce petit monde et Qaholom, le Père, réfléchirent. Et ils embuèrent les yeux des humains « de sorte qu’ils ne pouvaient voir qu’autour d’eux. Ils ne voyaient que l’endroit où ils étaient. » [4]

À partir de cet acte salutaire s’est institué le langage, la différence des sexes (ces premiers hommes ont rêvé les femmes et leur rêve a fait exister leurs compagnes) et l’universalisme situé. Ainsi, depuis des millénaires, l’humanité a su que pour faire des hommes et des femmes véritables, actifs et désirants, il fallait « créer l’espace » : en l’occurrence, dans le Popol Vuh, en réalisant la consistance de l’air à travers la brume qui l’habite. Ce mythe vaut bien les concepts de finitude radicale et de castration symbolique...

La valeur-dignité

Qu’est-ce que le projet communiste peut porter qui vaille la peine et qui, sans lui, n’aurait que peu de chances de se réaliser ? Je conçois l’étoffe de ce projet à partir de balancements entre Wert (dans les texte de Marx = valeur au sens économique) et Würde (dignité), balancements que l’on retrouve dans le texte de Marx et que m’a indiqués Lucien Sève.

Remarque sur l’étroitesse du signifiant allemand wert, qui ne comporte pas la notion d’une affirmation active par laquelle la « marchandise B » réalise sa valeur en dehors d’elle, dans son identification à la « marchandise A » [5].

Assimilation de Wert à Würde dans le texte de réponse à Adolf Wagner « si l’on s’en tient au sens verbal, le mot : valeur (Wert, Würde)... »

Apparition du radical Würd- dans Le Capital, lorsque Marx évoque le premier renversement et « la domination nouvelle de la fin sur le moyen » : « L’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions correspondant de la façon la plus digne [würdigsten] à leur nature d’êtres humains. » [6]

Une tiercéité qui ne serait pas l’attribut d’un centre organisé autour du fétiche argent, mais une valeur-dignité circulante

Je (B.D.) veux croire que ceci anticiperait une perspective où l’élément de tiercéité dans « le commerce entre les hommes » ne serait plus exclusivement l’argent, mais un concept plus large de dignité - valeur. Je pense alors qu’il faut réfléchir autour du concept de dignité circulante. Il y a de la dignité circulante comme il y a de la monnaie circulante. Cela ne se décrète évidemment pas, mais cela existe, et il est essentiel de relever cette irrigation de « l’espace à créer » (Cf. supra), par les pratiques de dignité.

Études de cas

Cela peut paraître énigmatique, mais peut se penser au cas par cas d’expériences concrètes. J’ai relaté lors de notre précédente séance la contamination de dignité qui s’est organisée autour de la position professionnelle adoptée par un homme seul, Yuri Bandazhevsky qui a expliqué les effets médicaux de la contamination radioactive interne de la population biélorusse suite à Tchernobyl. Bandazhevsky n’est pas seulement une conscience en souffrance. Ce n’est pas seulement une belle âme. J’ai évoqué les effets pratiques absolument considérables de sa position.

Parmi les événements récents qui peuvent faire réfléchir à cette notion de dignité circulante :

1 Dans L’Humanité du 29 novembre dernier, l’article de Hervé Hubert, psychanalyste, qui était titré : « À l’origine de cette violence, le trou dans le lien social » (à propos de l’embrasement des banlieues). Cette approche impliquait une réflexion sur l’incapacité actuelle du monde gouverné par le profit privé à soutenir le travail de civilisation nécessaire pour « créer l’espace » approprié à la dignité des plus pauvres. La contagion de la violence a été en somme à la mesure de la contagion antérieure du déficit de dignité.

2 Rencontre à la Maison des Tilleuls au Blanc Mesnil avec les « femmes du Blanc Mesnil » qui ont déjà réalisé une œuvre photographique de grande qualité (avec Joss Dray) et ont fait un parcours personnel souvent impressionnant dans le sens de la réappropriation de leur condition. Projection d’un document vidéo tourné 10 jours plus tôt en Algérie avec des femmes apicultrices constituées en coopérative dans une zone extrêmement marquée par l’affrontement entre des idées émancipatrices et l’intégrisme (9 assassinats, dans cette zone, de résistants - anciens “patriotes“ - depuis le vote de la charte sur le concorde civile, hélas !). Ces apicultrices ont mis en place une chaîne de formation et de fourniture de ruches gratuites pour d’autres femmes désireuses de les rejoindre. Un mouvement généreux s’organise à l’enseigne de la fierté d’être femme de Si Mustapha (leur ville). Le contact entre les deux groupes, via le film, est immédiat. On refera une séance en grand groupe où l’on filmera, pour celles d’Algérie, les réactions des femmes du Blanc Mesnil aux paroles de leurs “sœurs“ d’Algérie. La dignité circulante pourrait, au passage, amener un soutien au commerce des apicultrices avec le premier monde...

Bernard Doray

Notes

[1Dans la traduction Cartelle / Badia E. S., 1966.

[2Symbole (sRbCl) n. m. 1380 ; lat. chrét. symbolum « symbole de foi », class. symbolus « signe de reconnaissance », du gr. sumbolon « objet coupé en deux constituant un signe de reconnaissance quand les porteurs pouvaient assembler (sumballein) les deux morceaux » (Le Robert).

[3Celle-ci, la trace de pas, indique bien une présence, mais une présence passée. Comme une signature, elle tient lieu de cet autre qui est momentanément aux abonnés absents. Il est d’emblée présent comme signe de son être, mais ce signe n’est pas la chose même. Avec cette rencontre, finis les bienfaits qui enchaînaient Robinson à la mère Nature et son oblativité bouche-trou. On passe de la loi de l’être à un autre registre, celui de la symbolisation.

Jacques Lacan a souligné que, de manière anecdotique la signification de l’empreinte est associée à une coïncidence sémantique paradoxale du mot « pas », du moins en français :
« La trace de pas montre (à Robinson) que dans l’île il n’est pas seul. La distance qui sépare ce pas de ce qu’est devenu phonétiquement le pas comme instrument de la négation, ce sont juste là deux extrêmes de la chaîne qu’ici je vous demande de tenir avant de vous montrer effectivement ce qui la constitue et que c’est entre les deux extrémités de la chaîne que le sujet peut surgir, et de nulle part ailleurs. » Jacques Lacan, séminaire 1961 - 1962, L’identification, séance du 6 décembre 1961, transcription, document photocopié. Tome 1.

Autrement dit, lorsque celui qui a cru être en vacance du pacte éthique pour cause d’assignation forcée sur son île est rappelé à l’ordre humain, il hésite. Qu’est-ce qu’un sujet pour un autre sujet ? La présence d’un double : Il (lui) n’est pas seul ? L’attestation d’un défaussement par rapport à cette illusion de mêmité : il (l’autre) est seulement un « pas » ? une absence ?

[4Pop Wooh - Popol Vuh, le livre du temps - histoire sacrée des Mayas quichés, présenté et traduit (depuis l’espagnol) par Pierre DesRuisseaux, Tryptique, Le castor astral, 1987, page 152.

[5« La langue des marchandises possède, outre l’hébreu, beaucoup d’autres dialectes et patois plus ou moins corrects. Le mot allemand Wertsein, par exemple, exprime moins nettement que le verbe roman vulere, vuler, et le français valoir, que l’affirmation de l’équivalence de la marchandise B avec la marchandise A est l’expression de la valeur de cette dernière. Paris vaut bien une messe (en français dans le texte) » Karl Marx, Le Capital, critique de l’économie politique, Traduction Roy, Op. cit., Livre I, Tome 1, pages 66 - 67.

[6Cité dans Lucien Sève, Marx et nous, Traduction personnelle de Lucien Sève

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