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CODICILLE : UN PROGRESSISME POST-PROMETHEEN

mardi 19 juin 2007

Au commencement, le feu était entre les mains des dieux impassibles. Avant chaque aube, Apollon l’invitait sur son char pour franchir avec lui le gué du jour et y répandre la lumière. Les nuages ensemencés d’éclairs répondaient à l’appel des sols secs. Du Vésuve à l’Etna, on voyait certains soirs étinceler la forge éruptive d’Héphaïstos-Volcan. Les animaux paissaient. Puis vint l’humain inventé par un bon gros bêta nommé Prométhée. Et il se trouva que le géant s’éprit de sa créature, voulut l’armer et décida pour elle de dérober la braise dans l’âtre des dieux. L’affaire prit du temps. Quand elle fut chose faite, les humains s’étaient multipliés, disséminés. Certains avaient été maintenus dans la tourbe et les marécages. D’autres s’étaient hissés sur leurs épaules pour approcher la lumière. Tout en haut de la pyramide agitée qu’ils faisaient ensemble, il y avait le Tyran. Sans songer à mal et pensant qu’il en partagerait amicalement l’usage, l’ogre débonnaire lui confia le tison.

L’homo occidentalis tente de mesurer ce qu’il nomme progrès et la mesure la plus communément admise, le Produit intérieur brut, indique presque exactement l’allure à laquelle nous consumons les conditions mêmes de notre bien-être et de notre grandeur. Les pays dits « les plus avancés » sont ceux dont les habitants prennent leur bain dans l’eau potable, brûlent avec la plus vive ardeur les roches et les huiles carbonées dont les ères d’avant l’humanité avaient accumulé le rare dépôt, s’arrogent le monopole des armes de destruction massive, leur entassement, leur usage dévastateur, et dérèglent sciemment le climat. Contrairement aux dieux à qui le feu fut dérobé par le géant, nous sommes sujets à la souffrance et la fuyons. Ceux qui courent plus vite usent de la puissance conférée par Prométhée pour marcher sur les autres et sur leurs propres enfants. On dit qu’ils sont à la pointe du progrès.

Ce texte a pour titre « Émancipation ». De la première ligne à ces mots, il appelle à des progrès dans la liberté humaine. Même si c’est de façon critique, il s’inscrit délibérément dans des histoires et des pensées qui croient possible de progresser dans la liberté. Cependant, quand nous touchons à l’essentiel, c’est-à-dire à la signification que nous tentons de donner à notre existence bornée par la mort, la figure du progrès semble perdre sa pertinence. Notre existence a ses généalogies. Elle se déroule dans le temps, avec un début et une fin. Mais notre capacité à l’habiter de sens part à nu pour chacun d’entre nous. Tout ce qui touche à ces fonctions-là répond à la même règle. Ainsi, il y a bien une histoire, peut-être même un trajet entre Phidias et Donatello ou Rodin, mais on eut fort étonné le sculpteur florentin comme le maître français si par inculture ou paresse du cœur, on leur avait annoncé qu’ils étaient en progrès sur l’auteur de l’Athéna chryséléphantine.

L’émancipation comporte à coup sûr des aspects cumulatifs, progressifs, qui sont clairement discernables. Quand à la liberté d’aller et venir s’ajoute celle de manger à sa faim, puis celle de pratiquer la religion de son choix, de n’en pratiquer aucune ou plusieurs à la fois, puis celle d’aller à l’école même quand on est sans moyen, puis celle de construire son foyer sans le soumettre aux normes du mariage patriarcal, puis celle de projeter autant que possible sa perspective biographique dans une société protégée des guerres, puis celle de placer en dehors de la subordination une portion croissante de son temps et de son activité, puis celle de prendre une part active et déterminante aux affaires de la cité, quelque chose de la liberté s’élargit, progresse, ce quelque chose qui est ici décrit sous les métaphores d’espaces et de frontières : davantage d’espace pour la liberté ; recul de la frontière qui borne l’autonomie. En ce sens, l’émancipation est en effet un mouvement progressiste. Et notre proposition invite même à lui ouvrir radicalement tous les espaces possibles.

Mais ces nouveaux espaces que nous désirons parcourir ne sont pas encore de la liberté en exercice. Ou plutôt, ils le sont dans le libre mouvement qui en ouvre la frontière, en tant qu’il faut exercer sa liberté pour œuvrer à leur élargissement, mais non pas comme résultat. Comme résultat, on doit encore les habiter de liberté vécue. Et cet accomplissement, sans quoi le but n’est pas atteint, est un enjeu non progressif, un enjeu placé tout entier devant la responsabilité immédiate de chaque individu, de chaque collectivité humaine, de chaque époque. La liberté qui traverse Nelson Mandela dans sa cellule du bagne de Robben Island et qu’il décrit dans ses mémoires avec tant de force et de précision est un enjeu tout entier placé devant lui, ni plus ni moins quand c’est entre les murs du cachot que lorsque s’ouvre la prison et qu’il sort. Son infime espace de liberté, cette infime potentialité, le prisonnier Mandela nous raconte de façon saisissante comment il travaille à l’investir de liberté effective, une liberté qu’on a spontanément envie de dire spirituelle, mais qu’il qualifie, lui, de « politique », négligeant à raison la distinction classique chère aux classes dominantes. Le même travail, la même responsabilité se trouvent à nouveau placés devant lui quand il sort de l’enfermement. On comprend bien que l’élargissement spatial, la prison qui s’ouvre, la joie d’en sortir et de marcher librement dans la rue font partie de la liberté et l’accroissent. Mais justement cet élargissement, tout effectif et concret qu’il soit, cet élargissement concrètement progressif - davantage d’espace où marcher -, n’est encore malgré tout qu’un potentiel de liberté. Mandela libéré n’est pas exonéré, par cet élargissement, du travail qui s’était déjà présenté à lui dans l’étroitesse de sa geôle. On peut même gager que le succès politique de son engagement contre l’apartheid tient à l’étonnante autorité que lui donne sa capacité à saisir en toute occasion la liberté qui se présente. Elle l’empêche de jamais reporter à demain cette responsabilité de tous les instants et la joie qu’on en retire souvent lui épargne le ressentiment. Le triste apartheid en tout cas n’y a pas survécu. Bien sûr, dans cette affaire, Mandela n’est pas seul. Son engagement individuel s’articule organiquement à de puissants mouvements collectifs qui lui donnent son efficacité historique et sa signification proprement politique. Mais cette articulation est à l’évidence colorée par la façon si singulière et nouvelle dont le dirigeant sud-africain figure dans ses pratiques la perspective politique de libération.

Un peu comme la lumière qu’on peut décrire à la fois sous la forme d’une onde ou comme un faisceau de particules et qui du coup répond à deux logiques hétérogènes, la liberté est toujours à venir et toujours déjà là. En tant qu’elle est une expérience effective, insolite, singulière, toujours proposée, chaque fois nouvelle, elle échappe aux évaluations comptables et l’idée de progrès n’en raconte rien. Mais dans la mesure où elle est à faire, à construire, à déblayer, elle repousse en effet sa limite et progresse. Une liberté qui ne serait qu’intérieure serait boiteuse. Le progressisme révolutionnaire classique dénonce à juste titre les hypocrites plaidoiries des églises et des classes dominantes en sa faveur, mais il en oublie, lui aussi, que la liberté a deux jambes. Sa liberté aussi est boiteuse. Sa polarisation unilatérale sur l’urgence d’ouvrir l’enclos, sur l’extension quantitative du champ libre lui fait négliger ce qui même dans l’enclos du moment nous place devant la responsabilité de goûter la liberté. Du coup, il oublie la joie de cette liberté déjà là et souvent même la nie. Il s’abandonne à la frustration, se laisse mener par le ressentiment. Tout est permis pour sortir de ce noir univers : violence, terrorisme, cruauté, mensonge. Aucun compromis, aucune alliance dont sortirait une possibilité limitée mais effective d’émancipation n’est acceptable. En dehors de toute manigance, avec la plus pure des sincérités, on a vu qu’il était possible de tuer la liberté au nom du progrès des libertés. La proposition énoncée dans ce texte tourne le dos à ce progressisme-là, dont on voit à quelques combats passés ou en cours combien il annonce un monde amer.

La place essentielle des aspects non progressifs de l’émancipation conduit à affirmer très vigoureusement la nécessité des précautions à prendre afin de ne pas étouffer, pour un progrès futur, les libertés actuelles. Quand ce texte oppose un ferme refus à toute mise en cause de la démocratie, y voyant la forme la plus dépérissable de l’État, l’exercice le moins liberticide de pouvoirs néanmoins coercitifs, quand il appelle à une institutionnalisation appropriée des libertés acquises, quand il refuse les sables mouvants d’une révolution permanente incapable à jamais de nous laisser le temps d’aimer la vie ou quand il signale la constante nécessité de travailler les instruments culturels de la liberté, c’est parce qu’il se place toujours aussi du point de vue où la liberté n’est pas progressive, où elle est un bien fragile à conserver, à consolider hic et nunc faute de quoi au lieu du progrès, on a la fuite en avant, et plutôt que la bonne jouissance, le fiel du ressentiment.

Mais surtout, surtout, il y a la leçon d’Antigone.

À l’aube de la démocratie, les citoyens d’Athènes sont invités à se rendre au théâtre pour y éprouver comment tient une société d’hommes libres. Sophocle leur y montre une figure de la liberté tellement saisissante, tellement paradoxale qu’elle laisse jusqu’à présent son trouble et sa lumière dans nos cœurs. Antigone, la fille d’Œdipe, refuse d’obéir au roi Créon quand il lui interdit d’honorer de rites funéraires la mort de son frère Polynice, qui a trahi la liberté de sa patrie en s’alliant à ses ennemis. La liberté que prend Antigone condamne la jeune fille, mais elle met en crise le pouvoir de Créon. À la volonté de maîtriser l’univers et d’augmenter à jamais la puissance des sociétés, la fille d’Œdipe rappelle la piété que nous devons à la passion d’amour, aux rythmes de la nature, à la mort et à tout ce qui échappe sans rémission aux prétentions démiurgiques. Il y a toujours un moment où l’option de la liberté rencontre l’obstacle insurmontable de notre finitude, la nôtre et celle de l’univers. Alors Antigone retourne la situation et lui donne sens. Elle ramasse en elle toute la liberté qui nous reste possible quand la mort se présente et dit à Créon : je m’incline devant la mort sans aucune autre considération, ni morale, ni politique, parce qu’ici ton pouvoir s’éteint, ici nous sommes égaux, ici seule nous reste la liberté de célébrer ce qui est tel que c’est. Créon a foi dans la politique et dans le progrès et dans leur intime cohérence. Il refuse d’entendre la voix de la jeune fille. Il l’emmure et cet emmurement le détruit à son tour. Celui qui croit ensevelir Antigone sombre inévitablement dans la tragédie.

La piété d’Antigone ne ressemble en rien aux liturgies des hiérarchies sacerdotales qui généralement ne sont pas composées de jeunes filles rebelles, mais plutôt de vieux mâles appliqués à conforter les pouvoirs. Antigone s’élève pour la liberté depuis une place, la mort, d’où la liberté semble irrémédiablement absente. Elle ouvre sa perspective, mais de façon paradoxale, en creux, rappelant à Créon cette contrainte ultime qui leur est à tous deux supérieure. Antigone s’appuie sur cette contrainte non par goût de la soumission - elle est la liberté même -, mais comme principe d’égalisation, comme invitation à l’égale liberté de tous. Elle met de la liberté, de la créativité et du sens dans la nécessité de faire alliance avec notre finitude. Elle la politise.

L’émancipation, nous le savons désormais, ne se joue pas dans un cadre qu’on pourrait distendre à l’infini. La liberté âprement revendiquée par la famille McDonald qui déplace ses gros enfants dans les trois tonnes d’acier de sa 4/4 chaque fois qu‘ils ont cent yards à parcourir distend le cadre jusqu’à le rompre. La liberté de se passer du capitalisme pour organiser notre activité et produire nos richesses, quand elle conduit à vouloir mettre au monde le Frankenstein de l’homme nouveau, distend le cadre jusqu’à le rompre. A l’inverse Nelson Mandela enfermé dans le cadre momentanément infranchissable de sa geôle prend en compte, sans attendre, le corps du conflit, non pas simplement son âme, cette perspective abstraite de justice et de liberté d’où peuvent aussi sortir la névrose d’affrontements impitoyables et suicidaires, mais son inscription corporelle, physique dans une géographie, une histoire, des gens, c’est-à-dire le cadre indépassable où se jouera l’émancipation. Dans ce qu’il nomme « politique », il y a notamment son inlassable conversation avec les brutes racistes qui le détiennent, son refus de jamais les exclure de sa perspective d’émancipation, son obstination à les penser comme membres potentiels du « plus grand nombre » qu’il faudra concrètement constituer pour que cette libération prenne corps et ne s’effondre pas dans une tuerie sans fin. Ça n’abolit pas les divisions ni les conflits, mais ça opère en effet le miracle de rendre possible la constitution d’un plus grand nombre de Noirs et d’un plus grand nombre de Blancs et d’un plus grand nombre de Sud-Africains réunis par l’objectif d’une Afrique du Sud sans apartheid. Des innovations politiques comme la commission Justice et vérité dirigée par l’évêque Desmond Tutu étaient de la même inspiration. Rien n’est abandonné de la perspective de justice. Les crimes doivent être sus et flétris. Mais la sentence se rétracte dans la flétrissure et prend en compte la limite, le cadre qui ne peut être distendu à l’infini sans se rompre. La commission Justice et vérité tient compte du fait que l’horizon spirituel indéfini de la liberté n’est rien sans le corps fini dans lequel elle s’incarne et devient effective, c’est-à-dire la société percluse d’injustices et de ressentiments qu’a produit l’apartheid. Elle assume et transfigure la limite avec une inventivité et un savoir-faire politiques vraiment admirables. Elle peut d’ailleurs être utilement rapprochée du traitement impérial des crimes contre l’humanité. L’empire officie nimbé de rigueur et de vertu : le crime contre l’humanité est banni de toute la surface du globe ; partout il est activement poursuivi et durement châtié. Mais dans le concret, la sentence inaltérable ne s’abat jamais que sur les ennemis de l’empire. Son unilatéralisme provoque inévitablement une rancoeur propice aux nouveaux crimes. Et il ne peut en être autrement parce que qui veut faire l’ange fait la bête.

C’est dans l’optique d’une humanité commune et réunie qu’est proposée cette déviation du progressisme. En effet, la vieille formule rationaliste et cumulative du progrès conduit aussi à passer en pertes et profits la réalité charnelle, c’est-à-dire l’existence même, de ceux qui s’opposent au projet progressiste tel qu’une communauté l’a formé pour son compte. La liberté américaine de brûler des hydrocarbures s’exerce aux dépends aujourd’hui de l’Irak et demain de notre postérité. La liberté des Iraniens, quand ils renversent une monarchie assujettie à des intérêts étrangers, s’est largement construite dans des références religieuses que certains utilisent aussi pour anathémiser tous ceux qui n’en font pas leur règle. A l’inverse, tenant compte du corps social concret dans lequel de la liberté est à construire, l’engagement émancipateur de Nelson Mandela et de son peuple invente une forme singulière de libération dont l’efficacité est intimement liée à la mise en route d’une communauté nouvelle, plus vaste, où les uns et les autres pourront être libres ensemble. L’émancipation, si nous voulons qu’elle ait la profondeur de champ la plus étendue, doit se donner pour cadre indépassable la perspective d’une humanité commune et réunie. Sinon, toujours, la liberté gagnée ici se paye d’une souffrance imposée là-bas. Sans la pensée du commun, l’émancipation est un jeu à somme nulle.

En surplomb de toutes les bonnes raisons que nous avons d’éloigner la tentation prométhéenne, une ombre encore indécise mais visible et qui enfle est venu troubler nos calculs. Nous entrons dans le troisième millénaire. Il est possible que nous soyons au commencement du soir. Le traumatisme du progrès a fatigué la Terre. Timidement, nous tentons d’enrayer la catastrophe. Mais quand nous voyons nos enfants grandir, eux dont nous souhaitons spontanément qu’ils nous survivent, nous nous surprenons à craindre que le crépuscule soit leur héritage.

Pour une part, le mal est fait. Le pire n’est pas certain. Il est néanmoins possible. Les bouleversements climatiques frappent d’abord les plus pauvres. Selon qu’ils étaient fortunés ou démunis, les habitants de la Nouvelle-Orléans détruite par le cyclone ne reçurent pas l’égale protection du progrès. Sécheresses, inondations, ouragans influencent déjà les grands mouvements de population. Ils alimentent des peurs obscures auxquelles il est tout à fait envisageable que les peuples se soumettent plutôt que de puiser dans leur capacité à vivre ensemble et libres. Ce texte affirme que l’émancipation est un vœu. Le sauve-qui-peut en est un autre, par défaut, que les tensions actuelles, nourries d’injustices reconduites de génération en génération, rendent malheureusement plausible et dont les prodromes crèvent déjà de leurs bulles vénéneuses la surface huilée de notre insouciance.

Ces perspectives mélancoliques viennent troubler un héroïsme progressiste qui reproduit le mythe religieux de la toute puissance et de la vie éternelle. Nous sommes vivants et nous allons mourir. Ouvrons largement toute la vie possible à cette liberté qui seule nous permet de regarder la mort en face. Pour ce qu’elle nous traverse déjà, prenons-en grand soin. Ne craignons pas de la savoir limitée en extension et chaque fois que dans un champ, sa surface limite est momentanément atteinte, consacrons-nous à son embellissement.

Plutôt que de nous abandonner au sauve-qui-peut, ce texte propose donc, à sa façon, mais avec beaucoup, de choisir l’émancipation, d’être un grand nombre à le faire, le plus grand nombre.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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