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Fanon et l’aliénation psychopathologique

mercredi 20 juin 2007, par Alice Cherki

Conférence d’Alice Cherki.

Parler de Fanon du point de vue de la psychiatrie est certes un découpage arbitraire, car, comme vous le savez, la quête de Fanon portait sur l’aliénation de l’homme - - dans tous les champs de l’humain.

Il poursuivait sans relâche son interrogation sur les causes de cette aliénation, sur ses effets et aussi sur les moyens à mettre en œuvre pour tenter d’en sortir. Aussi rien n’est séparable chez lui de sa passion pour la folie et plus largement pour la psyché de son combat politique et de son activité d’écriture.Il est difficile de dissocier Fanon analyste du racisme, répondant au Mannoni de Psychologie de la colonisation, mettant en évidence l’irréductibilité violente de la situation coloniale de deux mondes « coupés l’un de l’autre », dans l’affrontement duel de deux forces antagonistes et inégales qui s’excluent réciproquement et ne laisse au colonisé d’autre choix que la pétrification soumise ou la révolte. Il est difficile de dissocier ce Fanon du Fanon écrivant le « syndrome nord africain » de l’ouvrier immigré, chosifié par le discours médical, coupé de ses racines et coupé de ses fins, du Fanon luttant pour introduire à l’Hôpital psychiatrique de Blida la sociothérapie auprès des pensionnaires dits alors indigènes musulmans ,ou mettant en place à Tunis une structure alors d’avant garde, d’hôpital de jour Dans cette structure le malade ne rompt pas avec son milieu familial et quelquefois professionnel et surtout la symptomatologie psychiatrique n’est pas étouffée artificiellement par l’internement au cours duquel les symptômes sont alors simplement réprimés, empierrés parfois mais non résolus.

Ce constat redevient d’une étrange et brûlante actualité, y compris en France aujourd’hui : En novembre 2001 la Lettre de la Psychiatrie française titre « Au feu, exclusion de la psychopathologie ».

Cri d’alarme sur la prise de pouvoir de la psychiatrie biologique, de la molécule antidépressive ou antipsychotique, évacuant toute la dimension psychopathologique et anthropologique de la psychiatrie, ceci se retrouvant dans la formation même des psychiatres. Cette incursion dans l’actuel me permet un va et vient autour de trois points.

- Critique de la psychiatrie coloniale

- Avancées de Fanon sur ce qui fait arrêt dans le développement du psychisme humain de générations en génération, lien avec l’histoire et le traumatisme qui n’est pas sans rapport avec son écriture si singulière : déconstruire la langue dominante, repartir du corps, des sensations, des perceptions, qui réinfiltrent sémiologiquement la langue

- Et enfin s’il nous reste un peu de temps, aborder en quoi Fanon se différencie du culturalisme et de l’ethnopsychiatrie

Critique de la psychiatrie coloniale

En France déjà Fanon s’était nettement différencié de la psychiatrie classique et de l’asile (c’était avant l’apparition des neuroleptiques). Psychiatrie uniquement descriptive des symptômes, nosographique. Asile, institution morte, fonction de gardiennage .C’est à Saint Alban, avec Tosquelles et la mise en place récente de la Psychothérapie institutionnelle qu’il trouvera un ancrage. L’institution psychiatrique suppose le « vivre ensemble » d’êtres humains, « fous et pas fous », soignants et pensionnaires, pour construire, dans l’institution même, des dispositifs, des scènes, afin que se rejoue, se représente ce qui a été mal joué ou même n’a pu être joué. L’espace de la folie est interrogé dans son rapport étroit avec l’aliénation sociale, culturelle aussi. Il faut désaliéner l’institution psychiatrique, en faire un espace dans lequel les soignants et les pensionnaires, les malades mentaux et ceux qui ne le sont pas, inventent ces dispositifs.

Fanon trouve là, à l’opposé de ses expériences antérieures, aussi bien chez Dechaume qu’à l’hôpital de Dôle, un point de rencontre où l’aliénation est interrogée dans tous ses registres au lieu de jonction du somatique et du psychique, de la structure et de l’Histoire. Cette conception, très minoritaire, Fanon la fait sienne et la transportera avec lui dans l’Algérie coloniale. Or dans cette région non seulement la psychothérapie institutionnelle n’avait pas pénétré mais sévissait alors.-Il faut peut-être le rappeler pour les plus jeunes,-la théorie de l’école d’Alger ,non pas de littérature, mais de psychiatrie « Porot, Sutter et quelques autres ». La doctrine du primitivisme de l’indigène musulman « érigeant le racisme biologique à la hauteur d’une anthropologie de la maladie mentale ». Sutter, élève de Porot, qui dirige sa thèse en 1938, co-signe avec lui en 1939 un article sur le "primitivisme des indigènes nord-africains et ses incidences en pathologie mentale" . Ils insistent tous deux pour décrire l’indigène comme un être primitif dont la vie, essentiellement végétative et instinctive, est surtout réglée par "son diencéphale (...), une disposition particulière de l’architectonie, du moins de la hiérarchisation dynamique des centres nerveux", c’est-à-dire par une infériorité du développement cérébral.

Se présentant pourtant dans les années cinquante comme catholique et libéral, Sutter participe, par identification au maître ou par conviction personnelle, quoi qu’il en soit en toute banalité, à la doctrine des psychiatres de "l’école d’Alger" : le primitivisme. Selon cette doctrine, les indigènes nord-africains se caractérisent par un développement psychique primitif : leur vie psychique est dominée par les instincts et fait peu appel aux facultés mentales les plus développées. Abouliques, ils manquent de curiosité intellectuelle, présentent une inappétence native pour le travail, manquent de soin et de logique dans leurs activités professionnelles.

Manifestant une tendance marquée pour le mensonge et l’insolence, ils sont soumis à une impulsivité criminelle qui les rend potentiellement dangereux. L’origine de ces traits est à rechercher dans une immaturité génétiquement fixée du développement cérébral : chez l’indigène, le cerveau inférieur (diencéphale) prédomine sur les structures corticales supérieures. Dans cette optique, "ces primitifs ne peuvent ni ne doivent bénéficier des progrès de la civilisation européenne". Ils sont dans l’incapacité de les apprécier et toute tentative de les leur accorder ne peut que les perturber gravement. Cette thèse, pourtant si intimement liée à l’ordre colonial et aux années trente, figure dans le Manuel alphabétique de psychiatrie, édité en 1952, dans lequel, à côté de Porot, on retrouve les signatures de Sutter, Aubin et Bardenat. Elle persévérera semble-t-il insidieusement, puisqu’elle est reprise dans l’édition de 1975 de ce manuel rédigé par les membres de "l’école d’Alger", manuel qui fut jusqu’à la parution du traité d’Henri Ey en 1959-1960, le seul ouvrage de langue française accessible aux étudiants et apprécié par eux.
Cela ne se passait pas dans l’Allemagne des années 30, mais dans un département français des années 50, s’indigne Bernard Doray, dans le numéro 14 de Nord Sud Algéries.

Fanon n’aura pas d’affrontement direct avec cette théorie. Plus tard il écrira un article dans « Consciences maghribines » où il rapproche cette théorie des propos de Carothers disant que « l’africain normal est un européen lobotomisé « La réponse de Fanon est dans son travail à Blida, la mise en place dans son service de la sociothérapie L’échec avec les pensionnaires musulmans sera retourné en interrogation féconde. "À la faveur de quel trouble du jugement avions-nous cru possible une sociothérapie d’inspiration occidentale mettant entre parenthèses tous les cadres géographiques, historiques, culturels et sociaux, dans un service d’aliénés musulmans ? N’avons nous pas irréflexivement adopté la politique de l’assimilation ?" . Dans cette optique, en effet, "l’indigène" n’a pas besoin d’être compris dans son originalité culturelle, c’est à lui de faire l’effort de ressembler au modèle que le colonisateur lui propose. L’assimilation dans le cadre d’une société colonisée ne suppose pas l’échange, mais la disparition de toute une culture au profit d’une culture dominante. Il est nécessaire aussi dira Fanon, que l’initiative vienne de l’intérieur des soignants eux-mêmes ayant fait l’expérience de la dévalorisation, du rejet et de l’exclusion de leurs référents de langue ,d’histoire de culture,Il faut qu’ils se dégagent, dirions-nous aujourd’hui de l’assignation à cet autre qui se voudrait propriétaire du lieu de l’autre, de tous les autres et rejette hors de la civilisation dite comme telle, et même de l’ordre de l’humain, quiconque récuse cet "exorbitant et impérial monopole" (Bernard Doray).

Je m’arrêterai là sur la critique de la psychiatrie non seulement coloniale mais post coloniale car je vous le rappelais au début de mon propos le DSM3,puis 4,et bientôt 5 a remplacé, de façon plus fine cette nosographie des années 50 et la biologie triomphe y compris de l’autre côté de la Méditerranée sur l’écoute du sujet exclu de l’Histoire du politique et assigné à une position d’objet coupé de ses racines et coupé de ses fins.

- Avancées de Fanon sur ce qui fait arrêt dans le développement du psychisme humain de générations en génération, lien avec l’Histoire et le traumatisme-

Ces avancées se lisent de façon moins visible mais interrogent les conditions du développement psychique du petit humain dès sa naissance, dans le monde .Tout enfant avale avec sa bouillie les bruits du monde et aussi les silences. Il y puisera ses propres représentations, ses propres montages fictionnels, les traces psychiques , outils de son possible devenir. Fanon, plus qu’il ne les a théorisées a, de façon très anticipatrice, posé des questions sur ce qui entrave l’évolution subjective, a décrit les effets sur le sujet des confiscations de langues, des violences de l’histoire, reconduites de générations en générations, du rejet, de la dévalorisation et de l’exclusion des référents et des généalogies, des traumatismes arrêtés, figés dans une impossible élaboration pour cause de déni et de silenciation. Il en indique les effets cliniques, la honte, la sidération, le repli sur un corps en excès et pétrifié, l’infinie violence erratique.
Ces incidences subjectives, qui ne trouvent pas pour se déplacer, se traduire, se mettre en scène, de points d’accueil ou d’appui dans le social, le politique, le culturel, hantent les cabinets des cliniciens et les institutions dites de banlieue. Fanon a insisté au plus près sur le réel, sur la nécessité et l’impossible d’une scène quand elle est marquée par les dénis d’existence, les dénis de mémoire et rend difficile, voire impossible, la mise place des dispositifs de réécriture d’une mémoire empêchée. Que ce soit dans la sidération du jeune noir (lui en l’occurrence )désigné comme nègre ou du sujet colonisé ou de tout autre qui pris dans les rets d’une violence inouïe, n’a pas les moyens d’élaborer la scène. Fanon s’est attaché à montrer les effets de sidération, de retour sur des corps sans parole, qui plongent dans le trouble de l’image de soi, la honte, la déréliction, la violence erratique. Et ceci à une époque où la psychanalyse se confinait en majorité aux ronrons œdipiens anhistoriques et en une seule langue, ou l’un des rares comme Bettelheim essayait en vain de faire entendre que la honte est une marque bien au-delà d’une culpabilité œdipienne inconscientes liée à des images strictement parentales.
Fanon était porteur dans son expérience même de cette question qu’il illustre et dans son travail psychiatrique (notamment avec les traumatismes de guerre) et dans ses recherches dès Peau noire et masque blanc. Assujettissement au monolinguisme de l’autre, et surtout mise sous le boisseau, de l’esclavage aux Antilles, ailleurs de l’extermination, ailleurs encore du colonialisme. Plus encore il esquisse ce qui est le plus traumatique « ce n’est pas que cette culture soit détruite, mais qu’elle ne disparaisse pas totalement ». Dans une agonie interminable, elle se momifie, s’enkyste. On est au plus près dans les termes-mêmes de tout ce qui fait l’interminable du traumatisme, l’enkystement, l’impossible de s’absenter, de donner une sépulture. Il cherche les outils qui peuvent rendre compte de cette sidération subjective et de ce trouble de l’image du corps.. Il interroge notion de traumatisme chez Freud puis chez Ferenczi, plus tard. Il cherche l’image du corps chez L’Hermitte, et bien sûr la phénoménologie de Merleau Ponty et de Sartre, plus à mon sens qu’Hegel dont il s’est rapidement détaché.

Heritage de ce silence : l’élaboration barrée, l’arrêt sur image et sur un corps en excès. Comment en sortir ? D’une part trouver des lieux de mise en scène, l’écriture, le faire acte, éventuellement dans la cité, d’autre part restaurer les référents symboliques de la culture, du politique.

Nos enfants de l’actuel, tournent en rond entre la honte de soi et la haine de tout, disant que les mots ne disent rien, marqués au corps d’insignes, de hiéroglyphes en quête d’être déchiffrés. Fanon en avait pressenti l’existence ne fusse qu’avec les orphelins des maisons d’enfants de Tunis, tous habités à un moment donné, de silence, de sidération, d’opacité au monde et d’une infinie violence qui les débordaient . Dans ce cadre, pour Fanon, il s’agit d’accoucher de nouvelles formes d’un sujet ni sidéré ni objectivé mais naviguant dans ce qui est le tragique de tout mortel. C’est peut être ce qu’aujourd’hui les psychiatres, accros à la pharmacologie au point où l’on peut se demander s’ils ne sont pas les dealers du XXIème siècle, tentent soigneusement, à l’instar de bon nombre de leurs contemporains, d’effacer, même quand quelqu’acte incandescent dans le monde leur rappelle le poids de la déréliction.

En quoi Fanon se différencie du culturalisme et de l’ethnopsychiatrie ?

Sur ce point Olivier Douville d’une part, Bernard Doray d’autre part ont insisté à la lecture de mon livre sur ces points, mieux que je ne saurais le faire, avec leurs expériences de psychologues, psychanalystes, engagés aussi sur le terrain d’aujourd’hui. Et n’est-ce pas pour cela que l’on parle et écrit, pour que l’autre lecteur prolonge, fasse un pas de plus. N’est-ce pas pour cela que nous sommes réunis aujourd’hui ?

Je soulignerai ceci : le culturalisme est pris dans le déni du politique et réifie les situations en termes de personnalité de base ou personnalité culturelle ; « Il a la passion de la géographie et l’horreur de l’histoire » (Olivier Douville) Se réfère à des structures culturelles hors de la temporalité, du mouvement.

Fanon manifestera une aversion pour toutes les formes d’incarcération culturalistes des sujets .Il se départira rapidement d’une logique risquant de devenir binaire « négritude blanchitude », Il promouvait le travail de la culture sur elle-même et de nombreux chapitres de l’an V en témoignent. Et ce qui lui importait était de repérer l’impossibilité de culture dans le cadre de la domination coloniale entre deux voies : la rigidification de la culture ancestrale en traditions stéréotypées et peu productives ou l’acquisition forcenée de celle de l’occupant.

Sortir de la domination coloniale, c’est rendre possible que les deux cultures ,celle du dominant et du dominé s’enrichissent réciproquement vers l’universel. C’est dans ce sens d’ailleurs qu’il répond fort courtoisement à Shariati à propos de l’Islam. Là encore l’anthropologie culturelle de Fanon est formidablement en avance par rapport au retour régressif actuel de l’ethnopsychiatrie s’appuyant sur un culturalisme dont Fanon s’est toujours méfié et défendu. Objectiver des mentalités spécifiques à telle ou telle aire culturelle, et surtout identifier, par avance, les sujets à la culture dont ils sont supposés membres, c’est-à-dire leur assigner une identité préconçue, préétablie, est le propre du culturalisme en France aujourd’hui. Il se conjugue parfaitement avec la prescription d’un retour identitaire. Or si Fanon, en véritable anthropologue culturel, a rappelé les effets désastreux de l’oppression, dictée par un souci politique de domination, sur les individus de leur culture, conduisant à un enkystement de celle-ci, une « momification », s’il a utilisé dans la pratique de la social-thérapie à Blida des référents signifiants de cette culture pour les malades, il a toujours été contre l’adéquation entre mentalités fixées et chaînes culturelles. S’il avait pu constater que des repères écrasés par la culture dominante avaient à être restaurés pour permettre à un sujet de constituer un espace symbolique, il ne pensait pas que c’était - ce que font les ethnopsychiatres - en assignant un sujet à cette culture dite d’origine que se ferait sa libération, autrment dit sa guérison.. Il militait même répétitivement pour une culture en mouvement, toujours altérée par des situations nouvelles. Fanon, dès sa critique de Mannoni, affirmait qu’il n’y a pas de monde traditionnel intact. Celui-ci est déjà altéré et doit trouver dans la modernité sa voie pour s’approprier le site du propre de l’humain et de l’universalité. Cette attitude dérange encore aujourd’hui les traditionalistes et les conservateurs. Trop culturaliste pour les uns, trop universaliste pour les autres, dans ce double mouvement de désenclaver les repères et de passer à autre chose, produire un universalisable, Fanon est un enfant de l’actuel. Trop universaliste pour certains psychanalystes ou certains penseurs pour lesquels il faut se réapproprier son identité d’origine. Trop différentialiste pour les autres, pour avoir insisté sur l’importance des différences de cultures, alors que son attention porte sur la reconnaissance des repères qui, dans ces cultures, marquent l’histoire d’un sujet de génération en génération. Passer du singulier - et non pas de l’individualisme - à l’universel, ce débat est au cœur de la question de notre fin de siècle, puisqu’elle interroge, dans la faillite des universaux, la place du sujet comme acteur. Ou il disparaît, ou il agit, et cette action est celle du sujet du politique. Le trajet de Fanon, allant de la libération de la personne à une interrogation du politique, est une question qui ne cesse de travailler nos sociétés modernes. Un sujet responsable, qui serait un citoyen acteur et non un sujet passivisé, assujetti, est au cœur d’une réflexion sur le politique d’aujourd’hui, quand bien sûr on ne se prononce pas sur son effacement.

Sans le vouloir, je reviens, tel un tour de spire, sur le début de mon propos : l’impossible de dissocier, autrement qu’arbitrairement, Fanon psychiatre. du penseur, de l’écrivain et de l’homme politiquement engagé.

Alice Cherki

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