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Fanon dans son temps

mercredi 20 juin 2007, par Alice Cherki

Comme vous le savez, Fanon est né en 1925 à Fort de France en Martinique. Il était noir. Il est mort très jeune, à 36 ans, le 6 décembre 1961 aux Etats-Unis dans l’état du Maryland près de Washington dans une clinique du gouvernement américain, l’Institut National de la Santé de Bethesda, peu de temps avant l’indépendance de l’Algérie, sa patrie d’adoption.

Sa courte vie fut scandée par l’histoire du milieu du 20ème siècle et durant cette vie, il poursuivit une interrogation incessante de toute les formes d’aliénation et une quête tout autant incessante des moyens à mettre en œuvre pour la libération des peuples et des individus colonisés et aliénés.

Il connut successivement la deuxième guerre mondiale, la colonisation, les luttes pour la décolonisation et la guerre froide.

Sa vie et sa personnalité furent étroitement mêlées à ces différents temps de l’histoire du 20ème siècle.

Il s’est engagé volontairement à 17 ans dans le bataillon 5 pour combattre les nazis et libérer la France et le monde du fascisme, (et déjà libération est un mot, un acte qui, répétons-le, scandera toute la vie et l’œuvre de Fanon).
C’est alors qu’il découvre et commence à analyser le racisme ordinaire, celui des petits blancs vis-à-vis des gens de couleur.

Après la guerre, s’exile à Lyon où il fait des études de médecine et de psychiatrie et déjà s’interroge sur le sort des ouvriers maghrébins en France, sur le traitement qu’il leur est fait dans les consultations. Ce qui donne lieu à un premier article dans la revue « Esprit » en 1952 dans lequel il s’interroge « ... sur l’ouvrier nord-africain, exilé, souffrant d’être un homme mort quotidiennement, qui, coupé de ses origines et coupé de ses fins, devient un objet, une chose jetée dans le grand fracas ».

Nommé à l’hôpital psychiatrique de Blida Joinville près d’Alger, il s’engage avec les Algériens dans la guerre de résistance au colonialisme pour là encore libérer l’Algérie de la colonisation.

En 1958, il est en Afrique Noire, Afrique Noire alors en pleine effervescence où il côtoie et devient parfois intime avec des leaders anticolonialistes : Kwame Nkrumah (Ghana), Tom Mboye (Kenya), Félix Moumié (Cameroun), Patrice Lumemba (Congo) et Roberto Holden (UPA, Angola), pour ne citer que quelques uns. D’abord peu connu comme obscur représentant de la délégation algérienne sous le nom du docteur Omar, il participe à une série de conférences internationales et s’engage dans une perspective pan africaine de libération totale du continent avec le recours à la lutte armée pour les colonies de peuplement. Libération, libération des peuples et des individus est là encore le thème qui se retrouve dans tous ses discours.

A chaque étape de ses engagements à tous ces temps historiques, le propre de cet homme est la mise en tension entre l’expérience, l’acte, la pensée et l’écriture.
Son questionnement sur l’aliénation est soutenu par son activité de psychiatre et sa conception de la psychiatrie, étroitement liée à cet incessant questionnement sur l’aliénation et sur la réification des malades mentaux. Formé à la psychothérapie institutionnelle par Tosquelles, il était à l’opposé de la conception psychiatrique réduite à une symptomatologie clinique et où les fous (qu’il préférait appeler pensionnaires) étaient déshumanisés, traités comme des objets.

Cette conception qui était d’usage à l’époque et qui d’ailleurs revient en force de « nos jours de camisoles chimiques » l’atteignait profondément. Et plus encore en Algérie et en Afrique où sévissait la théorie du primitivisme.

Il n’y avait pas de hiatus entre son engagement de psychiatre, métier qu’il aimait profondément et son engagement politique, l’un nourrissant l’autre.
Cet engagement était un engagement du corps dans l’acte et dans la pensée au risque de l’excès et à partir de l’excès, ai-je en son temps souligné. Engagement dans l’écriture aussi.

Au carrefour des Antilles, du Maghreb et de l’Afrique, il est un penseur incontournable du milieu du 20ème siècle. En outre, sa singularité très en avance sur son temps est de n’avoir eu de cesse dans ce mouvement dialectique entre l’expérience, l’action, la pensée et l’écriture, d’articuler le politique et la subjectivité, l’histoire et le devenir du sujet. Il ne voulait pas d’une vie pour chacun qui soit « ...la mort à bout touchant, une survie au quotidien, qui fait percevoir la vie « non comme épanouissement ou développement d’une fécondité essentielle mais comme lutte permanente contre une mort atmosphérique ». (Damnés de la terre)

De ce trajet sont issus quatre livres, le premier paru en 1952, PNMB, deux autres « l’an V de la révolution algérienne » en 1959 et « les damnés de la terre » en 1961, tous deux interdits en France à leur sortie pour atteinte à la sécurité de l’Etat. Enfin le quatrième « pour la révolution africaine » édité à titre posthume en 1964 rassemblant plusieurs textes depuis « le syndrome nord africain » et « racisme et culture » jusqu’à certains discours en Afrique Noire et autres papiers parus dans El Moujahid le journal du FLN dans lequel Fanon écrivait anonymement.

A partir des écrits de Fanon, j’aimerai dégager arbitrairement 4 thèmes : le corps, la culture, la violence, les femmes, au risque d’altérer le processus de sa pensée.

Mais si je choisis ces 4 thèmes, c’est parce qu’ultérieurement, l’œuvre de Fanon a subi des destins divers. Dans le monde francophone, il fut rapidement mis sur la touche et plus particulièrement en France et même en Algérie et en Martinique. Particulièrement maltraité en France où sa pensée fut considérée comme obsolète, confondue et enterrée avec la soi disant faillite du tiers mondisme et présentée comme une apologie de la violence par des intellectuels post coloniaux effarouchés, jusqu’à parler d’un « Satan noir ». En Algérie, il fut certes « monumentalisé », un nom, mais peu lu et étudié sauf par quelques universitaires obstinés comme Christiane Achour et controversé par certains journalistes le présentant comme « devant tout à la « révolution algérienne ». Aux Antilles, on ne doit qu’à la constance obstinée de son ami Manville la réhabilitation de Fanon (colloque de 1982), d’un Fanon dont le parcours pour la majorité de la population n’était pas compréhensible, au voisinage de la traîtrise.
Dans les pays anglophones, il est vrai que le panorama n’est pas le même. Le destin de Fanon dans le monde anglophone (dont il était pourtant très éloigné, notamment les Etats-Unis) est très différent du sort qui lui fut réservé dans les pays francophones que je viens de citer, mais ont subi à mon sens des réappropriations diverses et parcellaires. Et c’est pour cette raison que je n’ai délibérément pas voulu me pencher, en rédigeant le portrait de Fanon, notamment sur les « post-colonial studies » dont j’avais quelques échos mais dont certains thèmes me dérangeaient. Nous y reviendrons ultérieurement.

Je voudrais à ce propos remercier Azzedine Haddour de m’avoir fait parvenir « the Fanon reader » qui m’a permis de découvrir son travail, tranchant radicalement pour moi avec certains auteurs des post colonial studies. Je le remercie d’avoir resitué le contexte historique de la situation coloniale, notamment en Algérie et rendu lisible dans ce contexte l’analyse de Fanon sur la violence.

Le corps et l’image corporelle :

L’importance du corps et de l’image du corps est omniprésente dans PNMB mais traverse tout le contenu de l’œuvre et l’écriture. Ecriture toujours incarnée, les métaphores utilisées sont très liées au corps : muscles, peau, sang. D’ailleurs, Fanon disait à Jeanson au moment de la publication de PNMB qu’il voulait transmettre une part d’expérience au-delà des rationalisations, des concepts et du contenu. Il voulait transmettre à partir du sensoriel, de perceptions et de rythmes. D’ailleurs, il a dicté le manuscrit en marchant de long en large scandant le rythme du corps en mouvement, le souffle de la voix. Il en fut de même pour la plupart de ses autres textes. Quant au contenu, un des thèmes centraux de PNMB est le trouble de l’image corporelle sous le regard opaque et rejetant de l’autre. Les troubles du schéma corporel dans sa temporalité et sa spatialité, je n’insisterais pas ici, Jean Kalfa l’a très bien analysé. J’ajouterais ceci de ma place de psychanalyste et de proxime de Fanon.

Au moment de la constitution de l’image de soi, sous le regard de l’autre qui vous regarde en même temps dans le miroir, qu’est le premier temps de la constitution du moi imaginaire, est nécessaire et essentiel le temps de l’assentiment de cet autre, le oui jubilatoire prononcé par cet autre et la possibilité alors de se détourner de l’assujettissement spéculaire à cet autre et d’entrer dans l’ordre du symbolique et du langage.

Ce que Fanon intuitive avec les outils dont il dispose (philosophiques, psychologiques) est la fragilité ou même la rupture de cet assentiment par le regard de l’autre, et ce d’autant plus quand, entrer dans le langage signifie entrer dans la langue de domination réimposant les signifiants de la langue dominante, à l’exclusion des bouts de langue, des phonèmes, de lalangue (en une seul mot pour parler lacanien) des premières traces.

Soumis à ce double mouvement du regard qui se détourne à moins qu’il n’inhibe et qu’il brûle, et de l’imposition d’une langue de domination, le sujet colonisé et « racisé » est fragilisé dans son devenir. Fanon dira d’une façon éloquente l’effet de pétrification, de sidération que produit la rencontre avec cette situation.

Ce type de situation que Fanon nous aide à interroger est d’une grande actualité : Le « grand corps malade » comme le « slament » certains jeunes aujourd’hui.

Nous pouvons là aussi revenir à PNMB dans le contexte historique dans lequel il fut publié. Le grand débat sur le concept de négritude venait d’avoir lieu, inspiré essentiellement par Césaire et Senghor. L’option de Fanon dans un premier temps très proche de ce concept fut rapidement, comme toute sa démarche, de penser en même temps la nécessité de se reconnaître dans la couleur de sa peau et d’accéder à partir de sa différence à la création d’un nouvel universalisme. Là encore, il propose une démarche très éloignée de l’adhésion à un modèle communautaire.

Dans le même temps, il ne faut pas oublier « cet essai de psychopathologie d’un noir », premier titre de PNMB. Ce qui fait scandale à l’époque, c’est qu’il soit écrit par un noir à une époque où ceux-ci étaient confinés à la littérature exotique et que seuls les blancs écrivaient sur les noirs. Exemple typique de ce qu’Edward Saïd évoquera dans son livre en 92 « culture et impérialisme » où il cite Fanon à plusieurs reprises. Il peut écrire : « Lire Jane Austen sans lire aussi Fanon et Cabral, c’est couper la culture moderne de ses racines, de ses engagements, de ses attaches ». Et cela même si je ne partage pas l’hypothèse de Saïd selon laquelle Fanon aurait lu « histoire et conscience de classe » de Lukacs paru en 1960 et s’en serait inspiré L’idée de la reification en objet du dominé et celle de l’association nécessaire d’esprits isolés en un lien commun organisant la violence erratique lui était déjà depuis longtemps familière ne fusse que dans sa pratique depsychothérapie institutionnelle et ultérieurement dans l’organisation des violences individuelles dans un lien commun de perspective de libération Cela étant Said a raison en soulignant que la modernité de Fanon est de « déformer l’empire de la culture dominante et de son adversaire nationaliste,dans une démarche qui entend regarder au delà des deux,vers la libération « 
Ne pas oublier aussi qu’à cette époque, comme par rapport aux revendications des femmes, le marxisme officiel donnait la priorité à la lutte des classes. Le racisme, le colonialisme et la condition des femmes seraient résolus avec l’avènement du socialisme. Là encore,intervient la geste pourrait-on dire caractéristique d’un Fanon précurseur liant le politique, le culturel et le sujet. Trait qui sera le fil rouge de toute son œuvre. Cette conception de désimpérialiser la culture, Fanon la poursuit à partir de son expérience algérienne où il élabore de proche en proche ses avancées sur le racisme culturel allié à la domination.

Dans son intervention en 1956 au premier colloque des écrivains et artistes noirs, il dénonce non seulement le racisme biologique mais également le racisme culturel, la culture du colonisé ne disparaît pas, elle reste enkystée, momifiée. Mais il indique en conclusion que quand le rapport du colon au colonisé aura pris fin, les deux cultures de l’un et de l’autre s’enrichiront mutuellement pour un nouvel universalisme.

Mais ce qui n’a toujours pas été compris, c’est que Fanon non seulement n’était pas à l’origine du mouvement de l’antipsychiatrie, du moins intentionnellement. Ne pas institutionnaliser la folie n’était pas pour lui ne pas reconnaître l’atteinte délirante, schizophrénique, mélancolique mais la traiter autrement. Il n’était pas non plus culturaliste au sens identitaire de l’ethnopsychiatrie actuelle. Une culture est toujours altérée, il le dira en réponse à Mannoni en 1952. Il le redira en 1959 au deuxième congrès des écrivains et artistes noirs en parlant des conditions d’une culture nationale, culture toujours en mouvement, non repliée sur le passé, l’invention culturelle accompagnant la libération.

Violences :

La aussi il importe de lire ou de relire Fanon pour en finir avec les clichés qui ont la vie dure de Fanon apologue de la violence.La violence est déjà là.

Fanon découvre et décrit la violence qui est sous ses yeux, violence de la situation coloniale d’un monde coupé en deux, inscrit dans un rapport de force entre dominant et dominé. Il analyse ce que sont les recours, les défenses, les errements du colonisé. C’est en ce point précieux et anticipateur où se lie l’oppression du collectif et l’oppression du sujet que se retrouve une fois de plus le fil rouge entre le politique et l’individu, entre l’histoire et la subjectivité. La violence est structurellement et avant tout celle de l’ordre colonial privant radicalement le colonisé, non seulement d’un accès à la citoyenneté qui est pour tout un chacun le premier échelon vers la démocratie mais également dévalorisant, excluant tous les référents d’histoire, de culture, de transmission constituant ce sujet.

Il faut avoir vécu cette violence de la situation coloniale, normative comme un état de fait. Et j’en rends gré à Azzedine Haddour de l’avoir souligné car il est très difficile d’en transmettre le fonctionnement aux jeunes générations.

Fanon n’était pas un apologue de la violence. Il l’interrogeait comme d’ailleurs l’ont fait en leur temps Freud et Einstein se demandant quelles étaient les conséquences des violences d’état, mêmes légitimées sur les individus.

Dans cette situation de violence coloniale, quelle peut être la réponse du colonisé en dehors de tout espace de négociation ? Fanon rappelle entre autres choses dans les « Damnés de la terre » qu’il n’y a pas de tiers possible entre le gendarme, le policier et le colonisé. Ce dernier ne connaît rien d’autre que ce rapport de force binaire dans une impossible identification.

Cette description est d’une étrange actualité.

Fanon pousse le trait en envisageant les issues possibles et destructrices, le recours au zombie ou encore au Dieu plus fort que le colonisateur mais qui ressemble à un mécanisme de catharsis qui n’a jamais, souligne t-il à plusieurs reprises, aidé à la libération de l’individu, plus encore du sujet. La décolonisation écrit Fanon dans les années 60 est une décolonisation de l’être : terme exigeant, rarement repris parce que dérangeant ultérieurement aussi bien dans les pays riches que dans les pays émergeants selon les signifiants en vigueur de nos jours.

Cette décolonisation de l’être va pour Fanon bien au delà des compromis économiques, des alliances stratégiques mais également de la soumission à un Un du pouvoir auquel il suffirait de se soumettre pour exister.

Quel recours a en effet le colonisé ?

Tenté de s’identifier à l’agresseur, ce qui se fait dans une minorité de cas et à quel prix ! Se soumettre ou alors retourner sur son propre corps une violence sans objet, erratique qui peut alors le conduire à l’exercer sur lui-même ou sur le plus proxime : l’ami, le parent, le voisin. Cela nous parle encore au jour d’aujourd’hui.
Or la décolonisation de l’être implique pour Fanon et pour beaucoup d’entre nous que si violence il y a du côté du dominé, elle n’est exercée que parce qu’il n’y a pas d’autre recours et pour faire advenir un sujet neuf tourné vers un apport à l’universalisme.

Cet universalisme n’est plus alors celui du 19ème siècle décrivant une civilisation occidentale, seule porteuse des valeurs universelles à imposer au reste du monde. Ceci je pense peut encore faire écho aujourd’hui.

Un mot sur les femmes :

Fanon dans sa vie personnelle, son activité psychiatrique et politique était extrêmement attentif à « la libération des femmes » . Il en témoigne également dans ses écrits et notamment « l’An V de la révolution algérienne » où de nombreux textes sont consacrés à la lutte des femmes algériennes dans la résistance. Depuis « l’Algérie se dévoile » jusqu’à « la famille algérienne »,
Fanon met en scène la libération de la femme algérienne et la mutation de la famille. Ayant évoqué toutes les restrictions coutumières imposées aux filles au sein de la famille traditionnelle, il poursuit : « Ce sont toutes ces restrictions qui vont être bousculées et remises en question par la lutte de Libération nationale. La femme algérienne dévoilée, qui occupe une place de plus en plus importante dans l’action révolutionnaire, développe sa personnalité, découvre le domaine exaltant de la responsabilité. La liberté du peuple algérien s’identifie alors à la libération de la femme, à son entrée dans l’histoire. Cette femme qui, dans les avenues d’Alger ou de Constantine transporte les grenades ou les chargeurs de fusil-mitrailleur, cette femme qui demain sera outragée, violée, torturée, ne peut que repenser jusque dans les détails les plus infimes ses comportements anciens ; cette femme qui écrit les pages héroïques de l’histoire algérienne fait exploser le monde rétréci et irresponsable dans lequel elle vivait, et conjointement collabore à la destruction du colonialisme et à la naissance d’une nouvelle femme ».

Ceci est la seule citation que je vous impose du texte fanonien.

Ce que Fanon redoutait le plus est le retour vers des archaïsmes culturels équivalent pour lui à un échec de la décolonisation de l’être et de la posture interrogative.

Si j’ai choisi d’évoquer arbitrairement ces 4 thèmes, c’est en fonction, vous l’ai-je dit, du sort que l’on a fait subir aux écrits de Fanon. J’ai déjà parlé ailleurs de son destin dans le monde francophone mais je voudrais revenir ici sur quelques commentateurs de langue anglaise dont j’ai dit que j’avais eu toujours le sentiment dérangeant d’une appropriation parcellaire et détournée de la pensée de Fanon. Je n’évoquerais pas ici la première vague de la fin des années 60 où Fanon est approprié par les jeunes afro-américains et au premier plan « Le petit livre noir » où ce fut d’abord « les damnés de la terre » qui fut traduit et lu.

Je voudrais essentiellement revenir ici sur le lecteur et critique qu’est Homi Bhabha que je ne connais pas personnellement mais dont me sont parvenus quelques echos dérangeants : quel que soit l’intérêt ponctuel de sa réflexion, sa lecture de Fanon opère un glissement anhistorique vers une analyse pseudo structurale témoignant en premier lieu d’une naïveté de la situation coloniale notamment en Algérie à laquelle a été confronté Fanon et quelques autres.

En outre, tenter d’articuler la pensée de Fanon avec Derrida, Lacan, et pourquoi pas Foucault et Deleuze, qui sont tous des hommes que j’ai connus et respectés, entraîne une certaine confusion. Sans compter que l’utilisation que fait Bhabha de Derrida et de Lacan est pour le moins sujette à interrogation.

L’utilisation faite par Bhabha de ce qu’il a retenu de Lacan et de Derrida pour interpréter Fanon est pour moi énigmatique à plusieurs titres.

On pourrait opposer à Bhabha dans son utilisation fumeuse de la déconstruction selon Derrida d’autres textes de ce dernier dont le concept du 11 septembre dans lequel celui-ci évoque explicitement les violences historiques et dans le cas de la mondialisation, le détournement du droit international par les plus puissants.

Mais surtout, parler d’identification ambivalente pour un psychanalyste, cela n’existe pas. Il peut y avoir des identifications imaginaires, des identifications symboliques ou encore, et c’est peut-être là le trajet que Fanon accomplissait et indiquait, des identifications plurielles. Et tant mieux pour le sujet si cette pluralité identificatoire est à l’œuvre loin de la crispation identitaire.

Quant à l’hypothèse que la notion de peuple chez Fanon conduirait à un régime islamiste, il ne faut pas avoir vraiment lu Fanon à défaut de l’avoir connu. Faut-il rappeler la circonspection avec laquelle il répondait à Ali Shariati prônant les valeurs de l’islam comme révolutionnaires en Iran : « Je souhaite que vos intellectuels puissent redonner vie au corps inerte et drogué de l’Orient musulman afin de conscientiser leur peuple (...) pour fonder un autre homme et une autre civilisation. Je crains, pour ma part, que le fait de revitaliser l’esprit sectaire et religieux n’éloigne la nation en train de devenir de son avenir et ne la crispe sur son passé ».

Un autre point de cette étrange lecture faite dans l’univers américain, celle de la critique portée par des féministes américaines s’emparant d’un chapitre mineur de PNMB sur Mayotte Cappecia pour faire un mauvais procès à Fanon, laisse sans voix.

Comme le souligne vigoureusement Albert James Arnold dans Les Temps modernes, le détournement et la métamorphose de la pensée de Fanon au nom d’une politique de l’identité fait frémir car cela va à l’encontre de ce pourquoi Fanon s’est battu toute sa vie. Les quelques notes que je vous ai citées à propos des femmes dans l’enceinte de la révolution algérienne outre mon témoignage personnel vous en ont j’espère convaincus.

Vraisemblablement, ces critiques n’ont pas lu ni les textes signés Mayotte Cappecia ni le reste de l’œuvre de Fanon. Est ce que cette appropriation essentialiste et anhistorique n’est pas un nouvel effet de la récupération impérialiste de la subversion ?

Un mot enfin pour conclure sur Fanon l’Africain dont je vous ai dit en préambule la place de plus en plus prépondérante qu’il occupa dans cette Afrique Noire dès 1958 jusqu’en 60 où se jouait le destin des indépendances des pays d’Afrique et des moyens d’y parvenir. Tous les textes de ses participations aux différentes conférences africaines, il y en eu plus de vingt en deux ans, n’ont pas tous été publiés mais un grand nombre regroupés dans l’œuvre posthume pour une révolution africaine. Dans toutes ses conférences, que ce soit la lettre à la jeunesse africaine, les congrès à Accra ou à Cotonou, Fanon en appelle à déjouer les pièges de l’impérialisme, soutient le rêve des Etats-Unis d’Afrique comme il avait dans sa jeunesse pensé une confédération des caraïbes et aussi avec une pointe d’humour, aspiré à un grand Maghreb uni. Il voulait mettre en place une légion africaine et une 7ème wilaya ouvrant le front sud à partir de Bamako pour rejoindre le sud de l’Algérie à travers le désert. Voici ce qu’il écrit dans son journal : « Depuis près de 3 ans, j’essaie de faire sortir la fumeuse idée d’Unité Africaine des marasmes subjectivistes voire carrément fantasmatiques de la majorité de ses supporters. L’Unité Africaine est un principe à partir duquel on se propose de réaliser les Etats-Unis d’Afrique sans passer par la phase nationale chauvine bourgeoise avec son cortège de guerres et de deuils. »

Le reste de son analyse sur le devenir des pays d’Afrique, vous pourrez le lire dans Les Damnés de la Terre.
J’ai essayé bien imparfaitement de vous sensibiliser à la vie et à l’œuvre de Fanon dans un temps historique mais il faut bien dire qu’en ces temps de la mondialisation, de l’écart sud/nord, de la mise à mal de tout mouvement libérateur d’aspiration démocratique, des guerres sans nom, de l’exclusion au nom du regard porté sur l’autre, du recours au repli identitaire (lit de tous les intégrismes), relire Fanon comme penseur et écrivain est d’une étrange actualité. Je vous le recommande.

Alice Cherki, Cambridge, Le 8 mars 2007

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