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Dépasser le capitalisme ? Arguments pour un objectif et une méthode

samedi 11 mars 2006, par Roger Martelli

Esquisse de réponse globale au "cahier des charges"

Cet essai de réponse au « cahier des charges » est rédigé par un communiste. Tantôt, il débat de questions qui sont plutôt internes à la famille communiste ; tantôt, il s’efforce de dialoguer avec d’autres cultures et points de vue. Il parle donc le « langage » du communisme ; j’espère qu’il ne parlera pas aux seuls communistes.

Est-il pertinent, pour penser le communisme, de centrer l’attention sur le dépassement du capitalisme ? Formellement, commencer par la négation - l’anticapitalisme - est discutable : le communisme se définit d’abord par ce qu’il veut et non par ce qu’il combat. Historiquement, il fait corps avec le désir de justice et d’égalité (pas « ou » mais « et » : égalité et liberté, libre égalité, égale liberté, peut-être « égaliberté », pour reprendre le terme cher à Jacques Bidet). Il n’en reste pas moins que le communisme moderne (celui qui émerge entre 1830 et 1848) se façonne dans le refus de la seule attitude éthique. Il s’inscrit dans un souci : enraciner la volonté agissante dans la critique réelle du capitalisme réel. Formellement discutable, l’amorce par le capital a du sens historique. C’est en devenant le premier anticapitalisme conséquent que le vieux communisme est devenu un mouvement historique, en se dégageant de la vieille utopie...

I. Qu’est-ce donc que ce capitalisme dont on voudrait bien se débarrasser ?

Nous sommes immergés dans un capitalisme plus proche des descriptions du Manifeste que ne l’était le capitalisme « réel » de 1848. Il était alors en train de se constituer comme « avant tout national » ; il s’est aujourd’hui très concrètement universalisé, sur le triple registre du territoire (un capitalisme-monde), du champ d’exercice (le monde marchandise) et de l’idéologie (le libéralisme comme fin de l’histoire). Il ne se dématérialise pas (à l’échelle planétaire, la désindustrialisation est un mythe), mais il se « déchosifie », dans son cœur même, avec l’abstraction croissante du financier, de l’informationnel et du symbolique. Résultat : la forme dominante du capital est désormais celle du capital financier ; le noyau le plus dynamique a glissé du côté du capitalisme « cognitif » ou « informationnel » ; socialement, le capital a glissé vers « l’actionnarial » et le « patrimonial ». Après l’accumulation primitive (XVIe-XVIIIe siècles), puis la manne impérialiste (XIXe-XXe siècles), puis les gisements de la consommation de masse (XXe siècle), la reproduction du capital cherche de nouvelles réserves : pour une large part, elle doit puiser dans le champ devenu massif de la masse salariale (épargne populaire et fonds de pension).

1. Ce capitalisme-là reste expansif. Pourtant, il développe en son sein, non pas son contraire mais l’exigence et la possibilité de son contraire : l’individuation issue du marché « libre » nie l’hétéronomie et la subordination ; l’immatériel circulant de l’information nie la propriété statique de la « chose » ; la flexibilité des activités nie la contrainte du travail salarié ; l’universalisation des échanges nie la marchandisation de leur forme ; le partage inhérent au travail en réseau nie l’inégalité des statuts et de l’accès aux biens. Attention : le capitalisme crée l’exigence et la possibilité de sa négation ; il n’en produit aucunement la nécessité. Au contraire, il oppose l’individu concurrentiel à l’individu solidaire, l’extension de la propriété (la brevetabilité, le refus du logiciel libre...) à la demande de partage de la propriété, la précarité des statuts à la demande de flexibilité des parcours de vie.

Le capitalisme n’enchâsse pas en son sein du communisme, mais la possibilité et les instruments éventuels de son émergence : on peut en ce sens reprendre la formule marxienne des « présupposés », en écartant bien sûr toute lecture téléologique des dits présupposés (voir les remarques de Lucien Sève). Dans tous les cas, ce qui domine, c’est la contradiction. Contradiction entre l’idéologie et le réel, entre l’aspiration humaine et le système social réel... À la limite, le capital peut se contredire lui-même. Par exemple, appeler à la fois à la circulation sans entraves des travailleurs (qui aligne sur le bas la valeur de la force de travail) et à la fermeture des frontières (qui produit du clandestin et donc un salariat hors des normes protectrices légales). C’est ainsi que le parti-pris libéral finit, dans toutes les sociétés développées, par se tourner en un antilibéralisme réactionnaire : l’ultralibéralisme de la « base » économico-sociale s’articule de plus en plus à la contrainte directe de l’État surveillant (Big Brother) et de l’État gendarme. Le libéralisme tend à se muer en libéral-populisme, porteur à la fois d’ordre extrême et de consentement maximal.

Que tirer de ce constat banal ? Peut-être le caractère toujours stratégique d’une question. Si l’on veut l’égaliberté - en principe, c’est ce qui fonde le choix de la gauche - que fait-on du capitalisme ? Décide-t-on que, puisqu’il est indépassable (la preuve du pudding est qu’on le mange ; la preuve de l’indépassabilité du capital est que nul n’a su le dépasser), il faut s’en accommoder et tenter seulement de l’aménager ou de le réguler ? Ou bien, parce que le capitalisme produit par essence de l’inégalité, quiconque veut la justice doit-il chercher les moyens de le dépasser ? Les deux attitudes peuvent dialoguer - la volonté de dépasser n’écarte pas la nécessité de réguler - mais les projets se distinguent ; dans leur logique, ils s’opposent.

2. Dans ce face-à-face, je plaide bien sûr pour que l’on se place, théoriquement et pratiquement, du côté du parti-pris de dépassement. Pourquoi ce choix ? Disons, en première analyse, qu’il me semble légitime de le faire pour une raison négative : que les alternatives passées aient échoué n’annule pas le fait que ni l’hypothèse néolibérale, ni la voie sociale-démocrate de l’encadrement du marché n’ont fait la preuve de leur pertinence.

-  La destruction systématique des mécanismes de l’État régulateur et redistributeur n’a pas relancé la croissance générale des biens, a aggravé la fracture sociale à toutes les échelles de territoire et a confirmé de façon inquiétante la violence intrinsèque des rapports marchands. Le marché sans règle (la « concurrence libre et non faussée ») est une jungle de fait. Lui adjoindre l’exercice renforcé de l’État répressif (celui qui protège avant tout la propriété) ne fait qu’aggraver la tension fondamentale sous-jacente au règne de l’argent.

-  « L’encadrement » du marché n’est pas davantage une solution durable. Que l’usage correcteur de la règle de droit vaille mieux que l’absence de règle est une évidence. Mais l’expérience des trente années de croissance de l’après-guerre montre aussi que cet usage est en lui-même contradictoire. La règle étant par nature extérieure à l’échange marchand, elle débouche à un moment donné sur un risque de blocage : ou bien la règle tend à devenir elle-même le facteur premier d’allocation des ressources disponibles, ou bien elle doit, à un moment ou à un autre, repasser la main au marché « libre ». Toute logique gestionnaire qui accepte sur le fond le postulat de la libre concurrence bute sur la capacité intrinsèque du capital à imposer à terme ses « lois ». L’avenir de « l’équité », en système concurrentiel, n’est rien d’autre que celui de l’inégalité. En aucun cas celui de l’égalité...

3. Je choisis donc en connaissance de cause le terme de dépassement.

-  Je suis depuis quelques années convaincu par les analyses de Lucien Sève qui nous explique que le terme de « dépassement » est celui-là même (Aufhebung) que Marx employait pour désigner le mouvement par lequel l’humanité passerait d’une logique économico-sociale à une autre, d’une finalité à une autre, de l’ère du capitalisme à celle d’un postcapitalisme. Sans faire de l’usage des mots le prétexte à une nouvelle guerre de religion (abolition versus dépassement), je trouve ses réflexions particulièrement heureuses, puisqu’elles nous écartent de cette logique absurde qui veut que toute pensée d’un processus de ruptures révolutionnaires soit suspectée, a priori, de complaisance sociale-démocrate.

-  En fait, le dépassement s’oppose du tout au tout à l’aménagement du capitalisme. Au bout du dépassement, se trouve la disparition du capitalisme et le déploiement des formes alternatives de régulation économique et sociale, autour d’un but qui n’est plus l’accumulation de signes monétaires ou de marchandises, mais le développement des capacités de chaque individu. Toutefois, le dépassement se distingue aussi de l’abolition classique, qui évoque trop ouvertement, par le poids de l’histoire, le changement brusque et par en haut, inexorablement voué à l’omnipotence de l’État.

- Le dépassement c’est, pourrait-on dire, une abolition qui veut se donner les moyens de ses fins. La notion inclut ainsi, comme une dimension constitutive de sa propre définition, le processus par lequel se construisent l’alternative pratique au capitalisme et les méthodes qui soutiennent un tel processus. « Dépassement » articule l’objectif ou la visée (l’au-delà du capitalisme) et le mouvement réel qui y conduit (un mouvement continu de luttes « contre » et de constructions « pour »). Il ne sépare pas les deux termes, même par approximation ou par commodité de pensée ; il interdit de les isoler, de les considérer séparément l’un de l’autre.

II. Mais, au fait que s’agit-il de dépasser ?

A. Deux alternatives et une synthèse

1. Est-ce le développement ou le productivisme qu’il faut dépasser ?

La critique des logiques productivistes qui ont accompagné l’essor de l’industrialisation capitaliste (et celle du « socialisme réel ») est pertinente. Faut-il pour autant accepter les versions extrêmes du « post-développement » et de la « décroissance » (Serge Latouche) ? À rebours de leurs hypothèses, je tiens que la piste du développement n’est pas un simple prolongement des théories classiques de la croissance (voir Regards de février 2005). Dans les formulations qui s’installent au début des années 90 - par exemple dans les travaux du PNUD inspirés par Amartya Sen -, le « développement » inclut la « croissance » et la dépasse, surtout si l’on suit la logique du « développement humain ». Celle-ci présuppose en effet que l’on doit s’attacher, plutôt que de produire davantage, à produire en fonction de buts démocratiquement débattus et en visant l’économie des ressources disponibles, au nom des « générations futures ». La croissance se suffit à elle-même ; le développement humain, lui, s’apprécie au seul critérium des capacités humaines dont il permet durablement l’essor. Il est vrai, alors, que le développement humain contredit la logique d’une accumulation purement marchande et a fortiori financière. Le développement humain bien pensé est un « alterdéveloppement » : il s’oppose tout à la fois au productivisme - il est économe en ressources naturelles - et aux normes financières de la régulation - la finalité des capacités humaines l’emporte sur la rentabilité immédiate.

2. Est-ce le marché en général ou la dominante des marchés financiers qu’il faut dépasser ?

Tout échange n’a pas été et n’est pas nécessairement marchand, et tout marché n’est pas obligatoirement régulé par des normes financières de rentabilité. Mais la généralisation des marchés (biens et services, travail, capital) et leur interpénétration en un système globalisé - « les » marchés deviennent tendanciellement « le » marché - aboutissent à l’intrication du marché et du capitalisme. Formellement, marché et capitalisme se distinguent ; pratiquement, ils se confondent aujourd’hui. Il convient de tirer en pratique les leçons de cette imbrication : on ne peut ni s’accommoder de la validité éternelle de l’échange marchand, ni s’échapper abstraitement et globalement de la logique et des mécanismes pratiques du marché capitaliste. L’au-delà de la marchandise peut et doit prendre sa place dans l’immédiateté de l’action sociale (la revendication de la gratuité). Mais la négation abstraite du marché a peu de portée, ou débouche sur l’échec quand elle prend la forme d’une substitution globale de l’État au marché (la gratuité par la fiscalisation généralisée est en ce sens une impasse, une fausse gratuité).

De cette contradiction, on peut déduire une conséquence pragmatique : dans l’immédiat, le plus important est de faire reculer, jusque dans l’échange marchand, le poids des normes financières-capitalistes. Disons donc que la « décapitalisation » des marchés existants est un préalable. Le préalable est toutefois insuffisant si, dans un espace régulé durablement par le marché, ne s’affirme pas et ne s’expérimente pas dès maintenant la logique du non-marchand.

3. C’est donc bien, au total, le capitalisme qu’il convient de dépasser. Mais...

La critique du productivisme et celle du règne de la marchandise ne prennent force que si elles peuvent se raccorder à des luttes anticapitalistes et à un projet de dépassement du capitalisme. Ce projet n’est pas à lui seul une réponse suffisante : historiquement, tout anticapitalisme n’a pas été nécessairement anti-productiviste et anti-marchand. Mais, en sens inverse, l’émancipation reste abstraite et imparfaite si elle ne se dégage pas des logiques enracinées de la dépossession et de l’aliénation marchandes. La médiation de l’anticapitalisme est donc un opérateur fondamental. Pour peu toutefois qu’il sache intégrer dans son propre mouvement les questionnements des mouvements écologistes et anticonsuméristes, tout comme celle des mouvements visant à la critique des dominations, et en premier lieu du féminisme (voir infra). Anticapitalisme : nécessaire... et insuffisant.

B. Trois objections au dépassement

Vouloir penser une alternative globale au capitalisme ne va pas de soi. Les objections sérieuses ne manquent pas. Certaines la refusent au nom d’un parti-pris de type social-démocrate ; d’autres le font à partir d’une certaine conception de la « radicalité ».

Objection 1 : Les échecs successifs des expériences révolutionnaires invalident le projet même de subversion sociale. La capacité matérielle et intellectuelle d’un dépassement n’existe pas ; ce faisant, la tentative révolutionnaire est par essence vouée à l’échec. À cela, on peut objecter ceci, de façon lapidaire :

-  Les modèles anciens de transformation sociale ont bien sûr échoué. Alors que le marxisme « constituant », celui de Marx et Engels eux-mêmes, était radicalement critique à l’égard de l’État, le projet révolutionnaire s’est confondu peu à peu avec un étatisme généralisé. En outre, le communisme politique s’est plus inscrit dans la logique de la libération des groupes que dans celle de l’émancipation des individus. Il a trop longtemps oublié les exigences de ses finalités (l’émancipation intégrale) au profit d’une polarisation sur les supposés « moyens » de l’atteindre (l’étape socialiste, la dictature provisoire, le culte du leader charismatique).

-  Mais si toute activité « révolutionnaire » ne conduit pas à l’émancipation, la permanence des structures du capital entraîne nécessairement la reproduction des formes d’aliénation dont elles constituent la principale base « matérielle ». Dans un monde instable où le seuil prévisible de population tournera autour des neuf milliards en 2050, le couple de l’exploitation et de la domination fait courir le risque de sociétés éclatées et potentiellement dangereuses. Dans ce contexte explosif, l’esprit d’accommodement peut apparaître comme moins « réaliste » que le désir d’alternative. Et si le réalisme était en train de changer de camp ?

-  Les échecs de l’alternative au XXe siècle ne suffisent donc pas à invalider le parti-pris émancipateur « radical » ; mais celui-ci n’est envisageable que sous réserve d’un bilan sans complaisance de ce qui a échoué réellement. Est-ce l’alternative en elle-même ou les méthodes qui lui furent attribuées ? En fait, le parti-pris d’alternative est légitime, mais l’alternative ne sera plus ce qu’elle a été, ou ce que l’on pensait qu’elle devait être.

Objection 2 : le marché est le seul régulateur efficace dans la mesure où il repose sur l’évaluation permanente (le jeu infini de l’offre et de la demande) et sur la contractualisation généralisée. Plutôt que de rêver à l’éventualité hypothétique d’un post-capitalisme, mieux vaut accepter complètement la logique du marché et s’attacher à l’encadrer partiellement, pour corriger en partie les inégalités qu’elle génère.

À cette objection - base fondamentale de l’option sociale-démocrate - on peut opposer :

-  Que le marché n’est jamais une technique, mais un mécanisme inscrit dans des sociétés concrètes qui, jusqu’à ce jour, reposent - comme l’État - sur la reproduction des polarisations de classes. Le marché est éventuellement libre (dans l’idéologie pure du capital), mais il ne peut être libérateur.

-  Que le marché en général n’existe pas : aujourd’hui, il est un marché capitaliste, régi par des logiques plus financières que « marchandes » au sens classique du terme (l’échange de valeurs d’usage).

-  Que le marché capitaliste est moins contractuel qu’inégalitaire par essence et que l’on n’en corrige pas les effets en partant de l’intérieur de ses propres mécanismes, mais en les contestant sur le fond, à partir d’autres valeurs et critères que ceux de la concurrence « libre ».

-  Que la perspective sociale-démocrate a finalement échoué face à l’expansion néolibérale, parce que, en l’absence de mobilisation collective autour de projets transformateurs, c’est effectivement le « libre marché » qui l’emporte et qui impose, à terme, ses conséquences sociales les plus extrêmes. À économie de marché, société de marché...

-  Que si le capitalisme a dû s’adapter au XXe siècle (la montée des mécanismes régulateurs extérieurs au marché), c’est sous la pression de l’alternative, illusoire ou non, que représentait alors le modèle soviétique.

-  Si l’on pousse jusqu’au bout la remarque précédente, on pourrait dire ceci : en admettant même que l’on veuille obtenir a minima une amélioration du système existant, cela n’est possible que si s’exprime, dans l’espace public, la volonté de voir émerger d’autres dynamiques que celle des sociétés reposant sur les normes du capital. Sans alternative solide, le discours même de la réforme est un discours creux... En l’absence de projet révolutionnaire distinct, le « social-libéralisme » - et donc la renonciation en pratique à la réforme - est l’horizon de la social-démocratie.

Objection 3 : Plutôt que de chercher à penser « l’alternative » - au singulier -, mieux vaut s’attacher à dégager des éléments d’alternative à partir d’espaces de contre-pouvoir. La société n’étant pas une totalité mais un ensemble complexe de « situations » (Miguel Benasayag), toute pensée d’une alternative globale est illusoire et dangereuse : illusoire, car aucune pratique globalisante ne peut agir sur la complexité sociale (d’où l’échec de tous les « programmes ») ; dangereuse, car le discours sur la totalité renvoie, inexorablement, à la totalisation par l’État, et donc contredit l’exigence d’émancipation.

À rebours de cette conception, on peut avancer les ébauches de réflexion suivantes :

-  Si la société n’est pas une totalité simple, elle n’est pas non plus un complexe sans dominante. Aujourd’hui, celle des logiques marchande et financière imprime sa marque sur l’ensemble du champ des pratiques sociales. Vouloir émanciper les pratiques sans transformer les logiques qui les déterminent manque d’efficacité. La logique capitaliste-marchande a montré sa capacité à « digérer » toute concession partielle. La méthode des contre-pouvoirs, en contournant la question du caractère « global » des sociétés de classes, n’échappera pas à cette tendance historique lourde.

-  Si la délimitation classique des « programmes » (l’empilement des actions partielles définies a priori, par la compétence légitime des « experts » et des « représentants ») a échoué, elle n’invalide pas la nécessité de projets : non pas l’exposé ex ante de tout ce qu’il convient de faire, mais une méthode cohérente pour que les choses changent réellement.

-  Si donc le catalogue programmatique a ses limites, la définition des projets transformateurs reste d’actualité. Or, si le programme sans projet est inefficace, le projet qui n’est pas capable d’énoncer les conséquences concrètes de sa logique - et donc les propositions programmatiques qui en découlent - est une abstraction sans effet politique. Un désir d’alternative doit viser à la cohérence de ses actes : il doit se faire à la fois projet et programme.

-  Sur le fond, la méthode des contre-pouvoirs aboutit en fait à reproduire le partage des tâches constitutif des sociétés de classe : l’énoncé des normes fondamentales revient aux groupes dominants (les maîtres de la propriété, du pouvoir et de « l’historicité ») ; les groupes subalternes disposent au mieux de l’adaptation à ces normes. Si la demande sociale peut être formulée « par en-bas », le traitement de cette demande ne peut s’opérer que « par en-haut », c’est-à-dire par les grands opérateurs de mise en cohérence : le marché et l’État. Au mieux, la logique des contre-pouvoirs aboutit à faire de l’option « radicale » un aiguillon pour des pouvoirs voués par essence à une gestion libérale ou sociale-démocrate.

C. Quatre affirmations pour un dépassement.

Affirmation 1 : Dès l’instant où l’on récuse le caractère indépassable du capitalisme, il devient nécessaire de définir un projet de dépassement qui se porte au niveau de la société tout entière.

-  Un projet inclut des éléments programmatiques, mais il n’est pas un programme. Il est à la fois plus et moins. Moins, car il n’entre pas dans le détail des engagements concrets que doivent prendre ceux qui sollicitent les suffrages pour occuper des positions de pouvoir. Plus, car il constitue une vision cohérente de la société et de son avenir, qui donne sens aux éléments concrets de tout programme.

-  Un projet énonce une demande sociale appelant à des transformations profondes de toute la société. Mais il l’accompagne d’une mise en évidence de l’ensemble des moyens qui rendent possible la satisfaction de ladite demande. En cela, il est davantage qu’un simple énoncé global de la demande venant « d’en-bas ».

-  Un projet raccorde les objectifs de l’action transformatrice à une démarche générale qui fonde son réalisme et sa légitimité. Les « moyens » du projet entremêlent ainsi l’objectif et le subjectif, la solution technique et le rapport des forces, la quantification et l’action sur les représentations, le « programme » et le « mouvement », la visée et la stratégie. Il inclut à la fois de l’expertise et de la volonté civique, de l’éthique et du rapport des forces.

Affirmation 2 : Le projet est décisif pour constituer un groupe social ou un « mouvement » en acteur historique.

-  Le monde dispersé des ouvriers ne se serait pas constitué en classe « pour soi » sans l’aspiration à la libération du travail qui était au cœur du rêve de la « République sociale ». Le mouvement ouvrier ne se serait pas constitué durablement sans l’objectif explicite d’une société d’égalité et de justice opposée à la rigueur inégalitaire de l’ordre « bourgeois ». Le mythe de la « Sociale », puis celui du communisme « réel » ont été de puissants opérateurs pour que l’espace sociologique du travail ouvrier devienne le mouvement ouvrier. Aujourd’hui, aucun acteur collectif ne peut prendre la relève de ce mouvement ouvrier s’il ne peut s’appuyer, lui aussi, sur la perspective d’une société radicalement différente de celle que porte en lui-même le capitalisme « mondialisé ».

- Aujourd’hui, tant que les couches sociales dispersées du salariat et de « l’exclusion » ne peuvent pas se projeter ensemble dans un projet alternatif, elles n’ont aucune chance de se constituer en « peuple » acteur, capable d’imposer ses images et de voir se réaliser ses demandes. Sans projet de société, les mouvements critiques épars qui naissent de la lutte sociale et de la kyrielle des engagements collectifs ne peuvent pas former un mouvement commun, porteur des exigences d’une nouvelle « historicité », non-capitaliste, voire post-marchande.

Affirmation 3 : Le projet se définit par son contenu, c’est-à-dire par sa visée et ses méthodes.

-  Un projet d’émancipation intégrale des individus - je continue pour ma part de le désigner comme « communiste » (voir infra) - se situe dans la perspective d’une société de mise en commun généralisée, sans mécanisme d’exploitation ou d’aliénation collective ; une société, de ce fait, sans exploitation capitaliste et sans aliénation marchande.

-  « Egalibertaire » dans sa finalité, un projet émancipateur s’inscrit dans une temporalité longue, peut-être très longue (voir remarques de Samir Amin). Sous cet aspect de processus, il se définit d’abord comme un anticapitalisme : il cherche à écarter progressivement la logique capitaliste qui imprègne l’ensemble des relations sociales, y compris celles du marché. Face à la logique de l’appropriation privée, il promeut les mécanismes de l’appropriation sociale ; face à la concurrence, il prône les vertus de la coopération.

-  Le projet vise donc à engager la société mondiale dans un post-capitalisme qui inclut, dans l’immédiat, à la fois des éléments de marchand (et donc d’appropriation privée) et de post-marchand (la gestion de la sphère publique et l’extension de la gratuité).

Affirmation 4 : Anticapitaliste par ses contenus économiques et sociaux, le projet « communiste » ne se réduit pas à l’anticapitalisme.

-  Mode de production au sens strict du terme, le capitalisme est un agencement original de rapports sociaux. Fondé sur l’appropriation privée des complexes de production, il inclut les formes de domination qui rendent possible une telle appropriation.

-  Si la logique du capital infléchit le fonctionnement de toutes les formes historiques de domination (jusqu’à la domination patriarcale), il ne les annule pas, ni ne les subvertit. La disparition des formes proprement capitalistes ne suffit donc pas en elle-même à dépasser les modes historiques les plus anciens de l’aliénation. À la limite, on peut dire que la longue imbrication des dominations anciennes et de la « forme capital » crée le risque d’une reproduction de l’aliénation alors même que le marché libre a théoriquement disparu. Les aléas de l’expérience soviétique poussent à cette conclusion : quand le dépassement de l’exploitation ne va pas de pair avec un progrès de l’émancipation, la tendance la plus forte reste au retour possible de la norme capitaliste et marchande, et pas toujours dans sa forme la plus « civilisée ». C’est ce que montre la Russie après 1991.

-  L’anticapitalisme s’affaiblit donc lui-même s’il ne s’entremêle pas avec la lutte pour le dépassement de toutes les formes de l’aliénation humaine. En sens inverse, le combat contre les dominations perd de sa vigueur et peut, à la limite, être « digéré » par les formes capitalistes de reproduction sociale, s’il ne pense pas l’articulation de la domination et de l’exploitation. Le terme unificateur est alors celui de l’émancipation. Il ne suffit pas de se fixer comme objectif la libération des classes subalternes par l’abolition de l’appropriation privée : la libération collective n’a de sens que si elle est en même temps auto-émancipation intégrale des individus, dépassement tendanciel de toutes les formes d’aliénation sans exception.

-  Au total, un projet de transformation sociale ambitieuse ne peut donc contourner cette question : comment dépasser le capitalisme ? Mais cette question ne saurait se cantonner au seul domaine de l’économie, fût-elle « politique ».

III. Comment dépasser le capitalisme ?

On peut dire, en première approche, que l’ambition de dépasser le capitalisme pousse à suivre cinq pistes simultanément : partir de ce que le capitalisme est réellement devenu ; penser non pas une juxtaposition de réformes mais une cohérence dynamique de transformations ; considérer que le capitalisme n’est pas seulement un cadre d’organisation de la production et des échanges, mais une société globale ; articuler de façon dynamique le court et le long terme ; définir une méthode d’action qui soit cohérente avec la visée.

A. Mieux vaut partir du capitalisme tel qu’il est aujourd’hui.

1. Revenons à notre point de départ. L’évolution récente du capitalisme a entremêlé trois traits principaux : les firmes se sont mondialisées ; la finance s’est globalisée en un vaste marché mondial peu réglementé ; les régulations nationales ont reculé devant les règles et les normes du marché planétaire. En France, le grand tournant du capitalisme vers le modèle actionnarial s’opère en 1983, avec le double choix de la « pause » et de l’intégration européenne qui visait à rétablir « la confiance des marchés ». La politique monétariste de lutte contre l’inflation, l’équilibre budgétaire et la rigueur salariale sont ainsi devenus les grands « fondamentaux » des politiques publiques.

2. Ce que le capitalisme est devenu pèse sur la manière de le dépasser :

a. À rebours de la déréglementation néolibérale, les pouvoirs d’encadrement public des marchés doivent être rétablis a minima. La norme fixée par la loi devrait prendre le pas sur la liberté absolue du contrat. Les instruments publics de contrôle et d’intervention pourraient être en ce sens relancés. La supériorité de l’appropriation publique pour assurer des missions de service public devrait être affirmée face aux prétentions du privé. Mais toutes les formes publiques devraient en même temps être « désétatisées », par l’extension de la décision et du contrôle démocratique. La meilleure réponse à la glorification de « l’intérêt particulier » n’est pas la promotion du trop abstrait « intérêt général », mais la valorisation du « bien commun ». Ce que l’on doit viser est l’appropriation sociale et non la norme étatique de cette appropriation (la nationalisation classique).

b. Contre la loi de la marchandisation universelle, il devient désormais nécessaire d’amorcer un processus qui enlève au capital des parts de marché, en limitant volontairement le champ de la marchandisation et donc de la privatisation (seul un espace public est capable de réguler le monde du non-marchand). Concrètement, ce processus peut s’enraciner dès maintenant, à l’échelle internationale, dans la lutte contre la logique concurrentielle de l’OMC et contre les dispositifs de l’AGCS : les actions existantes sur les « biens publics » (eau, santé, etc.), la demande d’exceptions à la règle concurrentielle (la santé, l’éducation...) et la volonté de placer les territoires « hors-AGCS » sont des points d’appui décisifs en ce sens. À l’échelle nationale, il peut se traduire par la revendication d’un retour au public des sphères les plus vitales pour le « développement humain » (Cf. infra).

c. Il est tout aussi nécessaire de limiter la fluidité croissante des transactions financières et la flexibilité du marché du travail. La libération croissante des échanges a provoqué l’explosion des transactions financières et le gonflement de la « bulle spéculative ». Commencer à inverser cette tendance semble ainsi de bon sens. Les procédures de taxation (type taxe Tobin), la redéfinition des mécanismes de la fiscalité, le contrôle public du crédit sont ainsi des axes incontournables ; le ralentissement de la flexibilité du travail (base de la « délocalisation ») par l’élargissement des droits, à toutes les échelles de territoire, est une autre dimension stratégique du changement social.

d. Dans ce domaine, le terrain européen est un des plus prometteurs : la constitution d’une fiscalité unifiée du capital et la mise en place d’un niveau élevé de protection sociale, contre toutes les tentations de « dumping social » (directive Bolkestein), contribueraient à limiter fortement la fluidité excessive des capitaux et ses effets sur le marché du travail.

e. Enfin, la réalité croissante de la mondialisation oblige à rechercher des modes de régulation alternative à l’échelle supranationale. Cela suppose :

-  D’y contester les logiques libérales prônées, notamment par la Banque centrale européenne sur notre continent, par le FMI et la Banque mondiale au niveau planétaire. La mise en place de pôles publics de banque et de crédit peut être proposée, sous des formes appropriées, à toutes les échelles de territoire, du national au planétaire.

-  D’y porter partout l’exigence d’une réappropriation des instruments économiques par les instances politiques : le postulat de l’indépendance de la Banque centrale européenne doit être abandonné, de même que la Banque mondiale et le FMI doivent être réintégrés dans le dispositif onusien.

-  De promouvoir partout les exigences de bien public et de contrôle démocratique : toutes les instances internationales devraient être réformées en ce sens, ce qui suppose de transformer à la fois leurs missions et leurs modes de fonctionnement. Le cadre européen est en ce sens particulièrement stratégique.

-  Encore faut-il, bien sûr, que les acteurs de ce combat renoncent à l’idée néfaste que le dépassement est à la rigueur envisageable « en un seul pays »... Voilà une vieille idée, que l’Histoire avait imposée dans le mouvement communiste dans les années 20 et qui se trouve aujourd’hui radicalement invalidée. En matière de transformation sociale, la dimension supranationale - continentale et planétaire - est devenue une question tout aussi « intérieure » que l’aménagement du territoire ou l’assiette de l’IRPP...

B. La subversion sociale ne se débite pas en tranches

La distinction des logiques d’adaptation et de dépassement reste critère pertinent au sein de la « gauche ». En revanche, les discours sur l’opposition de la réforme et de la révolution n’ont plus grand sens. La question n’est pas d’être pour ou contre la réforme, mais de dire la dynamique d’ensemble qui donne aux réformes leur sens et leur efficacité. Nous savons les capacités du système à digérer les évolutions qui lui sont extérieures (les technologies par exemple), voire les réformes qu’il concède au monde du travail. La réforme isolée, privée de perspective, est ainsi vouée à l’échec. Seule peut modifier l’ordre des choses une cohérence de réformes articulées autour d’une visée.

Pour avancer dans cette direction, cela implique sans doute de mettre en relation, dans un projet global, trois champs de transformation.

1. Le premier ne s’éloigne pas de l’adaptation « intelligente » au système existant. Au fil des décennies, celui-ci a produit des mécanismes et des règles communes, par exemple une fiscalité publique et des normes de droit social. On peut utiliser ces mécanismes et ces règles contre certaines logiques privatives, au nom de l’intérêt général (quelles que soient les ambiguïtés de cette notion en système capitaliste). C’est ainsi que l’on peut agir volontairement sur l’investissement par le jeu de la fiscalité (décourager le placement spéculatif, encourager l’investissement socialement utile), ou par la production de règles de droit, notamment à l’échelle supranationale (par exemple, les normes européennes de régulation du marché du travail). Ces mesures peuvent être appliquées à toutes les échelles, de la gestion d’entreprise jusqu’aux circuits financiers, du local au supranational.

2. Le second champ est plus ambitieux, puisqu’il pousse à infléchir les mécanismes eux-mêmes et non pas seulement à les utiliser contre la logique financière.

-  L’objectif est de créer, par le truchement de la loi, des normes qui s’éloignent de la dominante financière des gestions actuelles. La réglementation de la concurrence (par la transparence de l’information sur les produits et les coûts), la politique monétaire, le système général du crédit, la politique des revenus et le marché des emplois sont des piliers de ce niveau d’intervention, où se joue l’équilibre du privé et du public, du marché et du plan, de la politique concertée et du jeu de la concurrence. Dans cette optique, il peut être utile par exemple d’agir, à tous les niveaux, pour imposer l’idée que la comptabilité des entreprises doit intégrer certains effets sociaux et environnementaux qui sont pour l’instant externalisés et pris en charge par la puissance publique (le coût des licenciements, des délocalisations et du chômage par exemple). Il est tout aussi nécessaire de promouvoir des dispositifs d’ensemble qui s’opposent frontalement aux logiques libérales installées : contre la loi du marché libre, il est ainsi fondamental d’opposer la logique inverse de la sécurité sociale généralisée (sécurité d’emploi, de formation et de revenus, etc.).

-  Dans l’ensemble de ce champ, qui relève peut-être de ce que l’on peut toujours appeler un réformisme « fort » ou « radical », la cohérence de l’action transformatrice (voir ci-après) est une condition fondamentale de l’efficacité. De façon ramassée, on peut dire que cet aspect de la transformation sociale s’inscrit plutôt dans une tradition keynésienne, qui fait de l’intervention publique un agent correcteur des effets structurels du marché. Il s’agit toutefois de la variante la plus radicale du keynésianisme classique, celle qui a nourri en France l’esprit des réformes de la Libération. La radicalité actuelle de ce keynésianisme sera d’autant plus forte que le regain de l’action publique s’accompagnera d’une redistribution élargie des pouvoirs. Il ne s’agit pas en effet seulement d’utiliser d’une autre manière les pouvoirs existants, mais de les redéfinir dans leur logique essentielle. La subversion démocratique des pouvoirs est en fait la condition de leur efficacité transformatrice. La refonte globale des institutions - la VIe république - et l’impulsion de la démocratie sociale seraient les gages et les moteurs de cette subversion. Au fond, le seul keynésianisme raisonnable est en ce sens un « post-keynésianisme »...

-  Ce niveau d’intervention suppose d’agir sur les formes de propriété. Le processus de privatisation doit être interrompu sous toutes ses formes et il faut replacer dans la sphère de l’appropriation sociale des pans entiers de l’activité accaparés indûment par la sphère privée. Tous les aspects centraux de la sécurité sociale, de l’éducation, de la culture, etc., doivent être gouvernés par le secteur public. Des parts importantes de la fourniture d’infrastructure - routes, rail, services de ramassage scolaire, etc. - tout comme de certains biens collectifs - l’eau, l’électricité, le gaz, etc. - et des activités de réseaux comme les télécommunications et la poste doivent également faire partie de l’espace public. Il convient d’étendre la réglementation publique au crédit, au logement, au secteur pharmaceutique, et à d’autres secteurs qui sont les fournisseurs de base de services publics de santé et de soins.

3. Enfin, l’expérience soviétique montre que l’alternative au capitalisme reste fragile si elle ne développe pas une efficacité économique et sociale supérieure à celles du capital. L’encadrement et la régulation des mécanismes privatifs du marché ne suffisent pas, s’ils ne s’accompagnent pas d’expérimentations alternatives. Le développement concerté de ces expérimentations est ainsi au cœur des perspectives de la transformation sociale contemporaine. Où peut-il se développer ?

-  Le secteur public pourrait en être un lieu privilégié. Il s’est constitué sur la base de l’affirmation de ses missions de service public ; mais depuis le milieu des années soixante (le rapport Ortoli-Montjoie), il est soumis à la pression de « l’adaptation concurrentielle » ; et depuis vingt ans, il est déstructuré par la logique de déréglementation. Il est nécessaire de le dégager de ces deux évolutions négatives. Les propositions ne manquent pas en ce domaine. Peut-être reste-t-il à les élever au statut de projet collectif cohérent, à la fois critique et alternatif : alternatif par rapport à la dérégulation actuelle ; alternatif aussi par rapport à l’étatisation antérieure.

-  Le secteur public n’est pas le seul terrain d’expérience. Il serait dommage de sous-estimer, dans l’activité économique générale, le poids de l’économie sociale et solidaire. L’expérience du XIXe siècle, les limites du mutuellisme comme celles du mouvement coopératif ont détourné l’attention du mouvement ouvrier vers l’action étatique. Le développement récent de l’économie sociale, celle de la mutuelle comme celle des coopératives de production (le mouvement des Scop), amène à relancer l’intérêt d’une démarche qui s’écarte à la fois de l’économie administrée et de la logique privative. Sans doute faut-il dégager ce secteur des contraintes qui pèsent sur lui et qui le vouent trop souvent à la précarité. Mais, replacée dans une dynamique alternative globale, l’économie sociale peut être un lieu où s’élabore et se vérifie la validité de normes et de méthodes différentes, de portée franchement alternative.

-  Enfin, la recherche de nouvelles régulations nécessite de repenser les outils de prospective et de modélisation. La planification a souffert tout à la fois de la faillite du soviétisme et du déclin de l’État-providence. Son discrédit est disproportionné, notamment dans le cas de la planification française. Le service public français, autour du Commissariat général au Plan et de la statistique, a accumulé des savoirs et des pratiques aujourd’hui en sommeil. Leur remobilisation, autour de projets « macro » et « micro » de modélisation et de contrôle, serait utile à la définition de politiques concertées. Encore faut-il se dégager de l’idée selon laquelle le choix ne serait qu’entre un marché tout-puissant et une planification administrative omnipotente.

Au total, un projet de dépassement du capitalisme se doit d’articuler ces trois niveaux d’activité. Les deux premiers s’inscrivent dans les mécanismes existants, soit pour en corriger les effets les plus néfastes (par la redistribution sociale), soit pour en contester certaines logiques (par exemple celles de la spéculation financière expansive). Le troisième niveau s’inscrit, lui, dans une extériorité revendiquée aux logiques capitalistes existantes. Il s’installe dans la recherche de régulations franchement alternatives, au départ dominées, mais que nous devons promouvoir comme devant, à terme, organiser la logique d’ensemble du champ économique et social. C’est en maîtrisant l’interaction des trois niveaux que l’action collective devient franchement alternative et pas seulement réformatrice. Alors l’action concrète immédiate acquiert le souffle, non de l’accommodement mais du « dépassement ».

C. Le capitalisme n’est pas seulement un système économique.

Forme à ce jour la plus complexe des sociétés fondées sur la division des classes, le capitalisme entremêle, dans son fondement même - le fétichisme de la marchandise - toutes les dimensions de l’aliénation, économique, sociale, politique, générique (la domination des femmes). Le capitalisme est à la fois marchandise, argent et rapport de production, il est indissociablement exploitation, oppression, domination et aliénation, pouvoir sur les choses et pouvoir sur les hommes, réalité et mythe.

1. Toute conception de l’activité économique (produire pourquoi, pour qui et avec qui ?), des institutions (décider de quoi, pourquoi, avec qui et comment ?) et de la gestion sociale (agir ensemble pourquoi, pour qui et au nom de quoi ?) est toujours une représentation concrète de ce qu’il convient de faire et, en même temps, ce que l’on appelle à juste titre un « choix de société ». Dans un monde dont les ressources sont nombreuses mais pas inépuisables, il importe de dire au préalable ce pour quoi les individus sont prêts à agir, à partager.

-  La principale victoire du capitalisme a été de laisser croire - c’était là le sens profond de la théorie de la « fin de l’Histoire » - que la volonté des hommes devait enfin passer la main aux forces - obscures, mais réputées à terme bienfaisantes - du marché. Chemin faisant, les « lois » de la marchandise sont devenues le critère de toute gestion raisonnable, la borne nécessaire qui oblige par exemple à renoncer à l’égalité pour s’abandonner aux vertus de « l’équité » ou de « l’égalité des chances ». Le capitalisme a ainsi réussi à faire oublier qu’il n’était pas une technique économique mais un agencement inégal de rapports entre les êtres humains.

-  De son côté, l’alternative au capitalisme ne l’emportera pas, si elle n’est pas capable de dévoiler, derrière chaque choix d’apparence « technique », la conception générale de la société sans laquelle le choix n’a pas de sens. Elle ne l’emportera pas, si elle n’est pas capable d’opposer à chaque choix d’essence libérale, à la fois la proposition concrète qui le contredit et la conception sociale générale qu’elle rend possible. Aux « lois » du marché, elle opposera les valeurs de la volonté collective démocratique : une volonté raisonnée, appuyée sur l’analyse prudente d’une réalité toujours complexe ; mais une volonté, qui ne se résigne pas à l’ordre des choses existant. En ce sens, la compétition symbolique - la « lutte idéologique », l’affrontement des images et des valeurs - est tout aussi stratégique que le conflit matériel - le « rapport des forces ».

2. En ce sens, encore, l’action pour faire reculer les dominations est tout aussi décisive que l’effort pour modifier les « infrastructures ». Élargir la capacité d’autonomie et d’intervention active de chaque individu, c’est faire reculer la vieille tendance pluriséculaire qui sépare le travailleur de son activité, le citoyen de ses choix, l’exécution de la conception.

-  Il n’y a pas de domaine secondaire... Le mouvement de transformation qui ferait passer la démocratie de sa phase représentative à sa phase participative est une composante à part entière de l’alternative au capitalisme. La réforme en profondeur de la démocratie ne saurait donc être renvoyée dans on ne sait quel au-delà de l’alternative ou de la révolution. De même, l’extension des droits de la personne, tenus pour intrinsèquement supérieurs à ceux de l’accumulation de la richesse, est une manière de faire reculer l’aliénation, et donc de combiner l’avancée anticapitaliste et le progrès de l’émancipation. Le féminisme n’est pas moins décisif, pour dépasser le capitalisme, que l’action syndicale ou les différentes variantes du « mouvement social ».

-  Quelle que soit l’importance du dossier économique, on peut se demander s’il est pertinent de le présenter toujours en tête d’une hiérarchie soigneusement dosée, où « l’économique » précède toujours le « social » puis le « politique », vouant inexorablement le « culturel » aux fins de chapitre qui laissent entendre que l’on aura bien le temps de traiter ces questions (parmi lesquelles l’égalité des femmes et des hommes et la lutte contre les discriminations) quand « l’essentiel » aura été réglé. Comme si le développement global des personnes - et donc le champ tout entier du symbolique - n’était pas la clé même de l’implication, de la créativité et donc de l’efficacité économique elle-même.

-  Dans un projet « alternatif », la capacité à intriquer les domaines est fondamentale. Par exemple, la question de l’emploi ne peut se traiter efficacement que si l’on en maîtrise, globalement, les différentes facettes : économique (l’allocation des ressources, le crédit, l’intervention publique, la régulation fiscale...), technologique (la maîtrise sociale de l’organisation du travail), juridique (le statut salarial, la protection sociale, la critique du travail comme un « coût »...), micro-institutionnelle (la gestion d’entreprise), macro-institutionnelle (les institutions publiques, le dispositif de gestion du chômage) et proprement politique (la définition des choix au niveau de la société tout entière). Limiter l’ambition réformatrice à une nouvelle organisation du travail, sans s’attaquer aux ressorts financiers de l’activité productive, conduit à l’impasse ; la survalorisation des questions du financement, au détriment de celles de la technologie ou de l’organisation du travail, produit une fragilité tout aussi pénalisante.

D. Il n’y a pas que les lendemains qui chantent

Cette façon de faire devrait permettre de relier le long terme et le court terme en évitant deux pièges : celui de l’évolutionnisme social-démocrate et celui de la mythique rupture brutale. Le processus de transformation sociale ne peut se penser sous la forme d’un mouvement régulier, qui serait dépourvu d’accélérations, de ralentissements ou de ruptures. Mais c’est le processus lui-même, sa cohérence et sa maîtrise collective et démocratique qui sont les clés d’une transformation sociale « vraie », plus que les rythmes de son déploiement. De même qu’il est nécessaire de mettre en cohérence trois champs de transformation, il conviendra donc de réfléchir à l’articulation de trois moments de cette transformation.

1. Faut-il reprendre à frais nouveaux le débat sur les possibles modèles de long terme ? Le caractère dogmatique de certains débats anciens a nourri la méfiance à l’égard de débats théoriques réputés scolastiques, voire théologiques. Pourtant, aucune pensée solide ne peut travailler pragmatiquement dans la durée sans une certaine formalisation. Que l’usage des modèles ait péché par sa dogmatisation n’annule pas l’utilité d’une modélisation, prudente mais assumée. À l’échelle européenne n’apparaissent, comme plus ou moins constitués, que les modèles du « socialisme administratif », du « socialisme de marché » (dans sa version des années 70-80) et du « socialisme (ou communisme) associatif » - je reprends là les formules de Tony Andréani (Le socialisme est (a)venir, t.2 : Les possibles, Syllepse, 2004). Sous réserve d’un examen attentif et d’une nouvelle réflexion sur la question même du « communisme », je considère que c’est du côté de la troisième piste - l’associatif - que se situent les potentialités les plus prometteuses.

La modélisation est périlleuse ? Sans aucun doute. Mais à n’explorer aucune piste en ce sens, on laisse le terrain libre aux modèles dominants, à savoir les modèles libéral et étatiste. En pratique, cela implique, plus prosaïquement encore, l’hégémonie acceptée du libéralisme. Sans modèle alternatif, la forme marchandise et la régulation financière qui en découlent ont de beaux jours devant elles.

2. Une cohérence inscrite dans la durée suppose d’énoncer au départ les objectifs prioritaires et les réformes de plus long souffle. Cette distinction semble d’évidence. Encore faut-il que l’on ne s’abandonne pas, à partir de son affirmation, à l’habitude facile qui consiste à accumuler au début d’une législature des mesures symboliques mais qui ne touchent pas aux structures « lourdes » de la finance, du droit ou des institutions. L’expérience montre les effets pervers de cette méthode, qui produit tout à la fois de l’inefficacité (les structures non transformées finissent toujours par gagner sur les velléités politiques initiales), de la désillusion et donc de l’amertume et de la désespérance. Une politique d’alternative doit donc « doser », à chaque moment de son développement, les réformes réputées ponctuelles et les réformes « lourdes », dans tous les domaines, du financier au politique... et vice-versa.

3. Le plus important est de ne jamais séparer le travail sur les objectifs, celui sur l’allocation des ressources disponibles et celui sur la mobilisation des individus.

-  La création de richesse et les modalités de son organisation restent les pivots de toute construction sociale et de toute alternative ; la mobilisation des compétences et des désirs d’implication est la médiation nécessaire de toute pratique collective, publique ou privée.

-  Le plus stratégique est ainsi de construire un calendrier rigoureux de réformes possibles, à partir d’un triptyque clairement défini et assumé : la régulation économique par la fiscalité, la banque, la monnaie et le crédit ; la régulation juridique par les droits ; la régulation politique par des institutions ouvertement participatives et délibératives et non pas seulement mieux représentatives.

-  C’est autour de ce triptyque, où se cristallisent le matériel et le symbolique, que s’articulent avec le plus de force les transformations immédiates et les réformes de plus longue durée. Toute politique alternative doit, à tout moment, s’attacher à ce qu’un nombre significatif de transformations s’opèrent dans chacun des termes du triptyque.

E. Le recours à la méthode

1. L’expérience suggère que toute transformation qui ne s’appuie pas sur un mouvement populaire acteur conduit à l’échec. Que la « force des choses » ait conduit les révolutions du XXe siècle à se transformer en révolution « par en-haut » a été leur défaut consubstantiel, la cause de leur inhumanité, comme celle de leur incapacité à se réformer.

Les drames du XXe siècle ne sont pas seuls à pousser vers cette conclusion. Notre époque voit se cumuler les bouleversements de la technologie et de l’anthropologie. Techniquement, l’informationnel domine la scène sociale ; anthropologiquement, la percée de l’individu a prolongé le vieux mouvement qui dissout peu à peu les anciennes communautés, même si les violences de son avènement provoquent les crispations et les tentations de repli « communautaire ». Reste à savoir de quel individu il s’agit. L’individu « séparé » que produit l’extension du marché, l’individu concurrent de tous les autres ? Ou bien l’individu solidaire, à la fois autonome et producteur d’en commun avec tous ?

La « méthode » et le « contenu » sont inséparables. Sont irrémédiablement voués à l’échec : une dynamique économique qui ignorerait la subversion des institutions et l’essor des droits de la personne ; un processus collectif de transformation qui ne s’appuierait pas sur la mobilisation des individus ; un programme qui ne résulterait pas d’une élaboration collective exigeante, conduite « par en-bas ». La délégation à l’État ou aux « bons » représentants est ainsi contraire aux exigences du dépassement contemporain de toute exploitation et de toute aliénation. De même, une logique d’avant-garde produit le contraire de ce qu’elle vise : l’émancipation humaine qui procède de l’engagement de chaque individu.

2. Une perspective transformatrice doit donc inventer des méthodes originales, dans deux directions :

-  Une démarche participative, qui se dégage de la logique classique de la représentation et de la délégation, sans négliger les difficultés et les impasses pratiques de la démocratie participative existante : le soviétisme classique a montré ses limites ; l’intériorisation des règles de la représentation ne suffit plus.

-  Des formes de travail en commun qui intègrent le fait que l’on ne peut plus séparer de façon absolue l’économique, le social, le politique et le culturel. Toute forme de spécialisation n’est pas devenue obsolète, mais les niveaux d’organisation du social s’entremêlent. Nous sommes donc contraints de penser en même temps le commun et le spécifique, la spécialisation (l’association n’est ni le syndicat ni le parti) et l’articulation. La dissociation qui écarte de la création politique les organisations « non politiques » - syndicats et associations - doit être dépassée, sans pour autant renoncer à la spécificité de chaque type d’organisation et donc au rôle particulier des partis politiques.

3. Un projet d’alternative antilibérale ou anticapitaliste ne peut être que l’œuvre de l’ensemble des acteurs de la vie sociale, quelle que soit par ailleurs leur « spécialisation » fonctionnelle. Si les partis politiques sont des médiations nécessaires entre l’expérience sociale et les institutions, si leur fonction propositionnelle reste entière, ils ne peuvent avoir le monopole de la formalisation des projets politiques. Ni les avant-gardes révolutionnaires, ni les alliances étroitement institutionnelles ne sont à même de mettre la construction des alternatives sociales à la hauteur du parti-pris d’émancipation qui les légitime. C’est l’ampleur du spectre des contributions qui fera désormais la force des projets disponibles dans l’arène politique. Dans ce processus de co-élaboration, tous les apports particuliers sont les bienvenus, comme autant de contributions spécifiques à un objet commun. Mais ce n’est pas sous-estimer ces apports que de dire ici que l’essentiel est désormais de parvenir le plus vite possible à de la mise en commun.

IV. Le communisme, ça sert à quoi ?

La force de la « pensée Marx » fut d’articuler une finalité, une représentation de l’action historique (en l’occurrence, la lutte des classes et la pratique révolutionnaire) et une désignation des agents stratégiques de cette transformation (la classe, le parti). Que peut-on en dire aujourd’hui ?

A. Les acteurs

Les ouvriers n’ont pas disparu et le mouvement ouvrier n’est pas mort. Mais le temps n’est plus où leur importance devait se penser sous la figure exclusive de la centralité.

1. Les acteurs potentiels de la critique de l’ordre existant se sont élargis. Ce faisant, ils sont devenus composites. Le salariat a repoussé ses frontières, de plus en plus loin de la condition ouvrière stricto sensu. La conquête des statuts l’avait tendanciellement unifié, jusqu’aux années 70. Il est désormais éclaté, dans son rapport au travail (la montée de la précarisation), dans son rapport à la socialisation (le poids de l’ainsi nommée « exclusion »), dans ses modes de vie (l’écart des patrimoines et des formes de consommation), dans ses représentations (la fin des grands « récits » populaires). Cette évolution a précipité l’affaiblissement du « mouvement ouvrier » dans ses composantes organisées, à savoir le syndicat et le parti. Cet affaiblissement est au cœur du vaste reflux de la combattivité sociale, au cours des années 80.

Mais ce que le mouvement critique a pour l’instant perdu en cohérence, il l’a peut-être gagné en extension. La critique sociale persiste. Le mouvement syndical se cherche mais n’est pas mort. Les catégories populaires ne sont pas vouées, par une sorte de fatalité historique, à se réfugier dans le repli, l’abstention politique voire les grands errements populistes (Cf. le référendum français sur le projet de Constitution européenne). Toutefois, les formes traditionnelles de l’action de souche ouvrière ne sont plus, ni toujours les plus nombreuses, ni parfois les plus actives. Les combats dits improprement « sociétaux », ceux que l’on eût naguère considérés comme venant des « marges », ne se sont pas substitués aux mouvements salariaux mais les ont bousculés, jusqu’à remettre en cause parfois leur hégémonie. Les « nouveaux mouvements sociaux » dans les années 70 avaient esquissé la voie ; le féminisme, les mouvements anti-discrimination, les grands combats d’une seule cause mais ouverte sur la société tout entière (les mouvements du type Act Up), les mouvements anticonsuméristes, les casseurs de pub, les économies alternatives... tout cela a pris la relève, de façon souvent spectaculaire et étonnamment créatrice.

2. Ce ne sont pas les formations partisanes classiques qui ont été au centre des grands moments politiques de ces dernières années. Ce sont d’autres structurations, dont la galaxie a été désignée, plus ou moins heureusement, comme le « mouvement social », puis comme « l’altermondialisme ». Il est vrai que bien des espérances ont été déçues de voir ces mouvements de forme réticulaire prendre la place des vieux partis. Il est vrai aussi que le poids des cultures de la domination continue d’imprégner, parfois de façon caricaturale, les jeunes structures de la contestation radicale. Mais je reprendrai ici - une fois n’est pas coutume - les réflexions d’un analyste comme Marc Lazar (Le communisme une passion française, 2e édition, 2005) : alors que le communisme organisé n’a jamais été aussi faible, les valeurs et cultures historiques portées naguère par le communisme continuent, comme imperturbablement, d’irriguer la scène politique.

Constat réjouissant... Mais il reste que les fragments prometteurs de cette nouvelle critique sociale (le mouvement des « sans », le mouvement « social », l’altermondialisme...) peinent à trouver, au-delà de plus que sympathiques slogans (« le monde n’est pas une marchandise »), cette charge unificatrice qui fut celle du mouvement ouvrier. Il y eut toujours « des » ouvriers et « des » mouvements ouvriers et il y avait, dans l’unité sans faille légitimée par l’usage du singulier, quelque chose qui relevait du mythe. Mais quelque chose aussi donnait à cette diversité le souffle d’un destin commun assez fort pour que l’on puisse, sans que cela soit une abstraction irréelle, parler de « la » classe ouvrière ou « du » mouvement ouvrier. De la même manière, il faut tendre aujourd’hui à fonder « les » mouvements au pluriel en « un » mouvement au singulier.

3. Faut-il craindre l’attraction de ce singulier ? La piste de la « multitude » le suggère, jusqu’à récuser la notion de « peuple ». Le peuple, nous disent Michael Hardt et Toni Negri, c’est le piège de « l’unique », tendu en fait par la dominante écrasante de l’État. Contre l’unique de l’État, valorisons donc le commun de la multitude. Hardt et Negri ont raison de nous mettre en garde contre l’unicité étouffante de l’État ; ils ont raison de nous faire préférer le commun à l’unique. Mais en politique, l’unité ne se confond pas nécessairement avec l’unicité. Si le commun se mettait à renoncer à l’unité, on courrait le risque de laisser les catégories populaires en marge de l’historicité. La bourgeoisie, à certains égards, n’est rien d’autre qu’un réseau plus ou moins structuré de statuts, de personnes et de clans. Mais « les » capitalistes sont pour l’instant maîtres de l’Histoire parce qu’ils fonctionnent en communauté de classe porteuse de valeurs et de projet : les pratiques du capital font système et sont « capitalisme » ; les détenteurs du capital font « bourgeoisie ». L’existence de cette « bourgeoisie » est fondamentale : « l’Empire » n’est rien sans substrat social pour lui donner cohérence. Face à la bourgeoisie, la multitude ne pèse qu’à condition de se constituer en « peuple », c’est-à-dire en acteur politique unifié. Qu’il faille se débarrasser des figures étatistes de l’unité est une chose ; qu’il faille renoncer à l’unité elle-même en est une autre.

Si la multitude ne devient pas peuple politique, si la demande critique ne devient pas projet global, l’historicité reste entre les mains de la seule classe aujourd’hui déployée : celle du capital cristallisé en groupe social, celle de la bourgeoisie en un mot. Or si l’historicité restait au capital, la multitude, elle, serait vouée aux marges. Nous en aurions fini, non seulement avec le rêve du peuple maître de lui-même, mais aussi avec celui d’une société qui ne serait plus structurée par la division en classes. Je dis bien « structurée par la division en classes »... Le rêve de la société à ce point réconciliée avec elle-même qu’elle ne connaîtrait plus de division est un rêve au final monstrueux. Il n’en reste pas moins que le désir du commun deviendrait une immense abstraction si, par peur de l’unique, il finissait par ne plus valoriser que la seule différence au détriment de la nécessaire ressemblance. Et gare, alors, que la faille qui en résulte ne soit comblée par les représentations les plus douteuses de l’unité : celles de l’ordre et de la norme. En refusant de se faire peuple et en contournant la question du pouvoir, fût-ce pour ne pas se faire dévorer par l’État, la multitude pourrait laisser le champ libre aux pires dérives unificatrices de l’ordre bourgeois.

B. Cela vous sert à quoi de vous dire communiste ?

Je continue de me dire communiste et de plaider pour un mode d’agrégation politique rassemblé par le vocable de « communisme ». Je ne le fais pas pour marquer une frontière. À vrai dire, il m’arrive souvent de me trouver plus proche de telle ou tel qui ne veut surtout pas se dire communiste, que de certain-es qui se réclament de ce mot ou qui partagent avec moi la carte d’un parti. Mais, globalement, j’ai plaisir à faire partie de cette famille-là : celle des « communistes ».

Je m’y complais, tout d’abord, parce que le communisme n’est pas une essence abstraite et éternelle mais une histoire. Il n’y a pas d’avenir sans racines et celles du communisme ne sont pas si repoussantes. Il ne se réduit pas en effet au soviétisme et à ses terrifiantes aberrations ; il ne se résume pas au XXe siècle. Et même dans ce siècle féroce, il n’a pas eu qu’une seule face. Il a eu celle du despotisme ou celle, moins sanglante, de l’étatisme administratif ; il a eu les pesanteurs éradicatrices du monolithisme. Mais il fut un extraordinaire engagement humain et une source - fût-elle dominée ou pervertie - d’intelligence qui continua les fulgurances de la « pensée Marx ». Au fond, le communisme a la chance d’avoir agi, d’avoir expérimenté... et d’avoir erré. Pour ce qu’il a fait en bien, il peut revendiquer le droit de continuer sa trace. Pour ce qu’il a fait en mal, il a quelque droit pour affirmer qu’on ne l’y reprendra plus...

J’ajoute que le communisme reste la seule grande référence, construite à la fois sur le terrain idéologico-culturel et sur le terrain politique, qui mette en son cœur la critique de la forme capital. Aucun autre courant critique, ni celui du féminisme, ni celui de l’écologie politique, ni celui du despotisme d’État ne se fonde d’abord sur cette critique. Or si cette « forme capital » n’est pas la seule capable de rendre compte du réel, elle désigne un point de structuration des sociétés qui me paraît rester le plus opérationnel pour rendre compte du plus grand nombre de dimensions du social, dans leur articulation et pas seulement dans leur énumération. Je crois, à bien des égards, qu’il est plus facile de penser la société à partir de la forme marchandise qu’à partir de tout autre mode d’entrée, quel qu’en soit la valeur. J’ai dit plus haut les limites d’un anticapitalisme refermé sur lui-même ; elles n’annulent pas celles de tout projet qui contournerait, d’une façon ou d’une autre, la centralité de la forme capital. Anticapitalisme non suffisant... mais nécessaire.

Pour toutes ces raisons, et malgré le XXe siècle - ou peut-être à cause de lui -, je crois que le communisme a encore quelque chose à dire. Tout compte fait, c’est le seul mot qui énonce de façon concentrée que, face aux logiques privatives qui opposent chaque être humain à tous les autres, il convient de promouvoir le « commun ». La notion de « communisme » condense une visée, un projet subversif, une réserve symbolique et une tradition partisane. Dans cette optique, il peut prendre sa place dans les langages de notre temps.

Je n’oublie pas pour autant, un seul instant, que ce communisme est à la fois un « déjà-là » et un objet à construire. On aurait tort d’y voir la simple mise en œuvre d’une intuition intellectuelle géniale, raccordée immédiatement par ses promoteurs au vocable de « parti communiste ». Comment oublier d’ailleurs que, au moment où le vocable s’impose superbement, en 1848, ledit parti communiste n’existe pas ? Le communisme « historique » n’est donc pas une nécessité, une sorte de superbe fatum, mais le produit d’un entrelacs de conjonctures, plus ou moins « déterminées ». Il est le résultat, surtout, de bifurcations qui le façonnent, en bien et en mal. Par exemple, celle qui sépare Marx et Proudhon puis Bakounine. Que Marx ait « eu raison » - en tout cas je le pense encore - n’empêche pas que, en écartant les deux hommes, le communisme organisé a annihilé en même temps les questions qu’ils posaient et notamment la plus lancinante : comment ne pas ignorer l’État, sans être pour autant dominé de fait par ses mécanismes et par ses valeurs ? Or, l’oubli, souvent, fait que les raccourcis s’avèrent des impasses : c’est ainsi que, malgré les prudences fondatrices de Marx puis de Lénine, les bolcheviks crurent prendre le pouvoir alors qu’en fait ils étaient pris par lui. Et que dire des bifurcations ultérieures, y compris celle qui sépara les enfants de Staline et ceux de Trotsky ? Que dire, plus encore, de cette bifurcation antérieure, fondatrice pourrait-on dire, que Michèle Riot-Sarcey a si bien décrite et qui a installé, autour de 1848, la séparation du féminisme d’avec la démocratie républicaine et le mouvement ouvrier ?

Il ne faut rien oublier du XXe siècle, mais il faut résolument en sortir. Je crois à la pertinence du pari communiste. À condition toutefois que le communisme ne se voue pas, inlassablement et défensivement, à la répétition. À condition qu’il ne recule pas devant les nécessaires subversions de certaines mêmes de ses fondations. Je pense en particulier, sans pour autant m’y attarder, à celle de sa conception de l’État, à celle du couple individu-collectif et à celle même du parti. De ce point de vue, peut-être pourrions-nous convenir que les années récentes nous ont placés devant une double impasse : d’un côté, celle qui consiste à continuer la forme classique de la centralité partisane (une forme, ne l’oublions pas, construite historiquement, voici un siècle, à partir des modèles hiérarchiques et verticaux de l’État) ; de l’autre côté, celle qui, au nom de l’obsolescence de la « forme parti », considère que les partis n’ont plus de rôle, et qu’ils sont devenus des freins.

Mieux vaut constater que l’échec est des deux côtés. Les partis politiques, faute de subvertir leurs normes, peinent à trouver un nouveau souffle. Mais les nouveaux mouvements, loin de se substituer de façon innovante aux partis, en reproduisent presque inexorablement les formes, parfois de façon plus caricaturale encore. Au lieu d’opposer les deux affirmations initiales (le parti est le seul opérateur politique pertinent ; les partis politiques sont forclos), je préfère les combiner : les partis sont nécessaires et la « forme parti » historique qui les a façonnés est obsolète. Là encore, c’est le « et » qui importe au plus haut chef, comme indice sémantique d’une contradiction que nul ne peut ignorer...

Les partis politiques restent des opérateurs de politisation sans équivalent ; mais la forme historique que l’histoire leur a donnée - la « forme parti », donc - est dépassée dans sa verticalité hiérarchique. Pour ma part, je préfère donc travailler à partir des partis - en l’occurrence « du » parti - existants pour en subvertir les formes, dans le partage politique avec les formes non partisanes de l’action collective. Changer les partis en les débarrassant des défauts les plus rédhibitoires de la « forme parti »... C’est par ce travail, à la fois « interne » et « externe », que se nouera, peut-être, l’espoir d’une forme politique nouvelle. En tout état de cause, du point de vue communiste, cela implique de s’inscrire ouvertement, consciemment, patiemment, dans la recherche d’un communisme post-bolchevique. Je ne dis pas « anti » mais « post » : communiste, révolutionnaire, post-bolchevique.

Au fond, je n’oublie jamais, moi qui suis communiste et attaché à un parti - « mon » parti, on ne se refait pas... -, que le plus grand rêve communiste est celui d’une société politique de femmes et d’hommes libres, dont la libre association ne relève d’aucune contrainte, ni celle de l’État, ni celle d’une organisation particulière. Il en est du parti communiste comme de l’État : on ne devrait jamais oublier que sa vocation à terme est de ne plus être nécessaire. Il est donc à respecter, à travailler, à transformer ; il n’est surtout pas à sanctuariser.

Roger Martelli

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