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A propos et autour de l’ouvrage ‘Emancipation’

Quels rapports entre cet ouvrage et les objectifs de l’atelier L ’nouveaux concepts, nouveaux outils pour la tranfsormaton sociale’ ?

jeudi 6 septembre 2007, par Janine Guespin

1) des approches dites de bas en haut (‘bottom up’) et de haut en bas (‘top down’).

Avec la prise de conscience grandissante de la complexité du monde surtout depuis qu’il se globalise, on assiste à une tendance, elle aussi grandissante à se limiter, lorsqu’on veut transformer le monde, à un petit domaine, bien circonscrit où on puisse avoir le sentiment d’avancer, de faire quelque chose, d’être utile à quelque chose.
Cette tendance est confortée par (ou vient de) la conscience de l’échec des grandes théories émancipatrices, visant à transformer le monde doublement ‘par en haut’, par la prise du pouvoir d’état et par une avant garde révolutionnaire, guidée par une théorie se proclamant ‘scientifique’ et réputée en conséquence infaillible. Que cette conception de la théorie révolutionnaire ait été complètement dévoyée, à la fois au plan pratique et au plan théorique par Staline et ses successeurs, ne change rien à la manière dont elle est ressentie par la majorité de ceux qui souhaitent ‘faire quelque chose’ pour améliorer la vie ou la société.

On assiste donc depuis déjà pas mal de temps, à la fois à la désertion des organisations syndicales et politiques, vécues comme hiérarchiques et globalisantes, de ’haut en bas’(ce que les anglosaxons nomment ‘top down’), et à l’extraordinaire multiplication des associations et organisations de toute taille et de tout poil, dont beaucoup sont tournées non pas vers la satisfaction des besoins de leurs adhérents (association de pêcheurs à la ligne...), mais vers une ‘cause’, qu’elle soit caritative, solidaire ou de transformation sociale. Parallèlement, les théories sont rejetées, et les idées scientifiques, alors même qu’elles parvenaient à se donner les moyens d’étudier des systèmes globalement complexes, sont priées de rester sagement cantonnées à leur domaine propre.
Ceci a conduit à un profond émiettement des vœux d’action, des forces, des énergies, qui a probablement, dans un premier temps bénéficié au capitalisme néolibéral pour se développer et augmenter encore l’impression de complexité du monde et d‘impossibilité de riposte globale.

Ceci a, en retour conduit à la prise de conscience que toutes ces actions d’en bas, n’auraient de poids que si elles parvenaient à se regrouper, à se coordonner, et on a assisté, non pas à la coalescence des petites organisations dans une grosse, mais à la multiplication des mises en réseau d’organisation. L’existence de communications facilitées grâce à Internet ayant certainement favorisé cette tendance, en même temps que la défiance vis-à-vis des grosses organisations centralisées. Mais cela n’a réhabilité ni le théorique, ni l’utilisation des concepts scientifiques.

Le plus important de ces réseaux est celui des Forums sociaux, d’abord mondiaux, puis qui se sont déclinés de plus en plus localement, autour du slogan ‘un autre monde est possible’. Il s’agir là d’une tentative importante de rencontre d’organisations et d’actions de type bas en haut ‘bottom up’, on part des associations (d’en bas), et on le fait par un organisation souple au niveau mondial (le plus ‘haut’), pour construire un autre monde. Mais si important qu’ait été et que soit encore ce mouvement altermondialiste, il rassemble et permet de confronter les initiatives, mais pas de construire un autre monde. Des réseaux internationaux plus circonscrits et plus tournés vers l’action se sont organisés, parfois d’ailleurs à partir des forums sociaux (réseaux féministes, réseaux du commerce équitable’, réseaux des ‘sans’, réseau Frantz Fanon, réseaux pour la paix, etc...), qui ont tous cette particularité de vouloir mettre ensemble des organisations sans que celles-ci perdent leur particularisme, voire leurs divergences, inventant ainsi une sorte d’articulation entre travail local et pensée globale. Mais cette explosion de réseaux concrets n’a pas augmenté l’appétence de leurs membres à savoir ce que les scientifiques ont bien pu découvrir ces dernières années concernant les réseaux, et bien peu de scientifiques ont cherché à mettre ces connaissances au service de la transformation sociale.

Avec leur livre Emancipation, JL Sagot-Duvoroux et J. Dorval, nous proposent un autre type de démarche de bas en haut. Il s‘agit cette fois ci non seulement de faire converger des démarches qui ont toutes pour but final (explicite ou sous jacent), le même vœux, l’émancipation humaine, mais de montrer que ce vœux fournit une démarche pour avancer vers lui, il est à la fois, la fin et les moyens. En travaillant à élargir ce qu’ils appellent les ‘frontières de l’émancipation’ dans tous les domaines reconnus ou à découvrir, chacun peut s’engager dans une démarche qui est à la fois personnelle, et collective, et qui pourrait contribuer à la construction d’un monde moins opprimant. C’est bien en effet une démarche de bas en haut, on part du bas, de multiples points, et, chacun poursuivant un but qui s’avère être suffisamment commun, on construit quelque chose de neuf, et probablement très vite inattendu. Il n’y a pas de théorie globalisante sur la manière d’y parvenir, pas de parti guide possédant les clefs de la réussite, et qui plus est, chacun dans son domaine se bat à la fois pour améliorer son sort personnel et celui des autres. Pourtant c’est une entreprise qui ne peut être que collective, ce qui d’ailleurs nécessite d’inventer la (ou les ) manière(s) de réaliser cette coordination.

Ce but pourrait il devenir celui de tous les partisans d’un ‘autre monde’ ? Est- il compatible par exemple avec le communisme, démarche qui se fixe l’émancipation comme but final, mais qui a jusqu’ici été essentiellement descendante et qui se caractérise par un patrimoine théorique (qui certes a très souvent été jeté aux orties, mais avec chaque fois des conséquences néfastes) ? C’est à mes yeux une question clef du livre.
L’autre question, directement en relation avec l’atelier L, est de savoir si cette démarche de bas en haut proscrit ou prescrit l’utilisation des concepts scientifiques ?

2) Apprendre à agir de façon ‘ascendante’

L’un des premiers avantages de cette démarche pourrait être qu’elle aide à appréhender en quoi peut consister et ce que peut apporter une démarche de bas en haut (bottom up), et comment des démarches apparemment aussi différentes que le féminisme, les lutte des ‘sans’, les réseaux de commerce équitable etc... peuvent participer à quelque chose de commun, qui n’est pas cependant une ‘construction’, car la cohérence n’en est pas le pivot. Il ne s‘agit cette fois ci, ni de former de super réseaux, ni de se ranger sous la bannière d’une super théorie, mais de partager un vœux, celui de l’émancipation, de tout faire pour le faire avancer dans un ou des domaines particuliers mais d’en être suffisamment conscients (c’est le but du livre, tel que je le conçois), pour profiter (et se réjouir) de chaque avancée des autres partisans de l’émancipation.

Ce n’est certainement pas, à mon avis, ce qui suffira à bâtir un autre monde ; mais c’est peut être la meilleure école pour apprendre à le bâtir. Je suis convaincue qu’à un moment donné, l’approche ascendante ne suffira plus. Je suis convaincue que l’articulation entre approches ascendante et descendante sera ultérieurement indispensable. Je suis convaincue que ceux qui travaillent de façon théorique sur les mondes possibles, ne perdent pas leur temps. Mais comme on n’a pas encore suffisamment pratiqué l’approche de bas en haut pour en connaitre les avantages et les limites, j’en reste à une conviction sans arguments suffisants, basée d’une part sur la comparaison avec d’autres domaines (notamment mon domaine scientifique, la biologie) qui sont peut être trop différents, et d’autre part sur la notion d’unité des contraires, les approches descendante et ascendante étant, me semble t il, les deux faces d’une même médaille.

La lecture de ce livre me fait penser que, dans le domaine de l’émancipation, nous en sommes au moment où il faut creuser et diversifier cette approche ascendante, l’inventer et l’apprendre, se l’approprier. Seulement alors pourra se faire, si elle est aussi nécessaire que je le pressens, l’articulation avec une approche de haut en bas qui se sera aussi beaucoup éloignée de la caricature dogmatique que le ‘court vingtième siècle’ en a donné. C’est peut être la gageure qui se pose aux mouvements communistes. S’approprier cette démarche de bas en haut, non seulement pour faire avancer l’émancipation ici et maintenant, mais aussi pour être en mesure de lui donner sa pleine efficacité collective, en l’articulant avec le patrimoine théorique, passé et présent, dans ce qu’il a de précieux, hors dogmatisme, et, probablement sans que l’une des démarches ‘surplombe’ l’autre.

Mais où se situe l’approche méthodologique prônée par l’atelier L ? Est-ce une démarche théorique globalisante, ou une boite à outils permettant de travailler dans un monde complexe ? Là encore, je pense qu’il peut y avoir des moments différents, et que, en tous cas dans un premier temps, pour apprendre, inventer et s’approprier cette démarche méthodologique, il faut fabriquer cette boite à outils, il faut le faire sur des cas concrets, et l’approche de bas en haut est précisément riche en ces cas concrets.

3) Emancipation et non linéarité.

En effet, il est plus que probable, il est même évident, que les processus d’émancipation ne sont pas linéaires, qu’ils procèdent par sauts, par paliers, que le succès dans un domaine non seulement ne garantit pas l’avancée dans un autre, même proche, mais même, parfois, le rend plus difficile. Sans arrêt des boucles de rétroaction sont à l’œuvre, comme le notent les auteurs ‘Durant les deux derniers siècles, les objectifs de l’émancipation ont été en partie portés par des forces qui les ont retournés en leur contraire’

Prenons l’exemple du féminisme. L’accession au droit de vote des femmes a certainement été un pallier, un seuil très important. Il a même atteint un degré important de non réversibilité. Pour autant, tous les arguments qui ont par exemple permis aux révolutionnaires français de refuser ce droit aux femmes sont ils tombés ? Les autres droits ont-ils suivi ? Le fait d’avoir ouvert cette porte a-t-il rendu plus facile l’ouverture des autres ? ou au contraire, l’égalité politique (toute relative) n’a-t-elle pas servi à masquer et laisser perdurer l’inégalité économique et sociétale ? (boucle de rétroaction négative). Il y a aussi des problèmes de délais. Lors d’un voyage en chine en 1995 j’ai été sidérée par le contraste entre le nombre de femmes professeurs d’université (en proportion bien plus importante que chez nous), et l’incroyable soumission de ces femmes à la prééminence masculine. Avaient elles ou non gagné quelque chose à cette promotion sociale ? La réponse m’a paru positive lorsque j’ai pu observer le comportement des jeunes filles. Mais il a fallu une bonne génération !
Travailler ces non linéarités, ce n’est pas simplement satisfaire une curiosité d’intellectuel(le), c’est aider à mieux comprendre ce qui se passe, prévoir autant que faire se peut, les obstacles auxquels on peut s’attendre, et c’est parfois permettre d’éviter des actions qui peuvent avoir l’effet contraire à celui escompté. ‘Ces dérapages, ces piétinements, ces reculs, ces ambivalences, ces effondrements parfois ont porté le doute sur la revendication de liberté’ Je lisais dans l’excellent ‘guide de l’économie équitable’ (S. Mayer et J.P.Caldier) qui vient de paraitre, le débat au sujet de la distribution des produits du commerce équitable par la grande distribution : ce qui d’un côté fait connaitre ce mode de commerce au plus grand nombre, et pourrait donc en assurer le succès, est susceptible de conduire à la disparition de la signification même du commerce équitable !

C’est d’ailleurs pourquoi l’emploi du terme ‘frontière’ me gène. La métaphore de frontière est terriblement linéaire. On est d’un côté ou de l’autre d’une frontière ; or les choses ne sont pas si simples, et les exemples précédents montrent qu’on peut être, qu’on est le plus souvent en fait, à la fois d’un côté et de l’autre. Et je suis sure qu’on pourrait trouver des cas encore plus troublants d’unité intime entre des comportements qui ne peuvent donc pas être décrits comme de part et d’autre de cette frontière, surtout lorsque les mentalités et les habitudes se confrontent à ce vœu d’émancipation. La notion de contradiction dialectique est beaucoup plus pertinente à mes yeux que celle de frontière. Malheureusement, ce n’est pas une bonne métaphore de nos jours, elle n’est pas connue, et ceux qui croient la connaitre la prennent souvent pour son contraire !

Une autre raison pour laquelle le mot frontière me gène, c’est que l’émancipation joue au cours de processus mouvants, dynamiques (et donc non linéaires !). Mieux connaitre la façon dont ça marche, ne pas croire qu’il suffit de pousser une porte très fort pour qu’elle s’ouvre, s’il s’agit d’un tourniquet par exemple, me parait utile, voire indispensable pour être mieux armé. La connaissance des propriétés parfois étranges de la dynamique de ces processus non linéaires n’est pas facile, elle n’est pas forcément possible, au moins évite t elle de trop simplifier, ou au contraire de renoncer à comprendre parce que le processus est trop complexe . Beaucoup des processus d’émancipation passent par des problèmes de symbole, la nécessité d’une resymbolisation. Or rien n’est moins linéaire, et moins statique. Les tensions contradictoires sont je pense susceptibles d’entrainer des dynamiques chaotiques par exemple, qui peuvent décourager et désarçonner ceux qui ne sont pas prévenus. Mais là encore, s’il faut une métaphore, je n’en ai pas trouvé de suffisamment parlante (bifurcation m’irait mieux que frontière, mais qui saura ce que cela veut dire du point de vue dynamique ?)

Peut être la métaphore est elle nuisibles dans ce contexte particulier ? En facilitant la compréhension des questions présentée, elle empêche de les penser dans leur complexité, et ainsi d’aller vraiment vers leur résolution. (au fait, c’est un boucle de rétroaction négative, qui favorise l’absence de changement !!).

4) Mais s’ouvrent ici les perspectives de très vastes chantiers

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En effet, il est inutile de dire, c’est complexe, c’est contradictoire, c’est non linéaire ! Ce qui est utile, c’est au cas pas cas, de comprendre, chaque fois que c’est possible, comment la complexité joue pour modifier les espoirs et les attentes, ou au contraire pour aider. Il faut donc, si on veut aller plus loin, travailler dans le détail et le concret, et le faire avec les intéressés afin qu’ils bénéficient des résultats de ce travail.
Je ne vais pas ici lister l’ensemble des problèmes auxquels il faudrait s’affronter dans une optique dynamique (je suis d’ailleurs loin de les avoir tous reconnus !!), mais j’en signalerai 3, de nature tout à fait différente, simplement pour illustrer la diversité des approches auxquelles pourraient conduire l’utilisation des outils que tente de forger l’atelier L.

L’un concerne la possibilité d’extrapoler. L’extrapolation est l’activité qui consiste à partir d’un fragment connu de courbe d’évolution d’un processus pour en deviner la suite. ‘Ces premiers espaces partagés de libre activité et de temps gratuit, même fragiles, en recul parfois, menacés, dessinent la possibilité d’un changement radical de la civilisation. p 17 ‘. Toute action est, à un niveau ou à un autre basée sur l’extrapolation. Evidente dans les processus linéaires, l’extrapolation est elle possible, et dans quelles conditions, dans les processus non linéaires ? La volonté d’extrapoler ne pousse-t elle pas à négliger la non linéarité des processus ? « L’émancipation ne se fixe pas de bornes dans la libération du temps humain. L’idée d’une érosion continue du salariat et de toute forme d’activité contrainte lui convient tout à fait » « Ils trouvent très raisonnable et très bénéfique de reconnaitre à notre existence un caractère inaliénable non pas de temps en temps, mais toujours » p18.

"On peut aussi, c’est plus sage, travailler à sédimenter assez d’expériences émancipatrices pour que leur accumulation produise de la réalité, s’inscrive dans le dur des institutions politiques et sociales qui organisent notre vie quotidienne."p77
Inversement, vouloir éviter que se reproduise un effet néfaste (« Il faut en même temps préciser les conditions dans lesquelles les mouvements qui cherchent à déplacer ces frontières rendent impossibles les retournements dans lesquels le vœu d’émancipation se transforme en son contraire » P59), est aussi un problème dynamique dans lequel la non linéarité peut entrainer des biais qu’il faudrait savoir reconnaitre.

En fait, les complications que peut introduire la non linéarité des processus sociaux n’ont pas échappées aux auteurs.

« Ils veulent créer les rapports de force nécessaires pour instituer durablement de la liberté, ce qui veut dire produire des espaces, des conceptions et des pratiques émancipatrices qui soient assez profondément et durablement hégémoniques, assez profondément et durablement ancrés dans la réalité quotidienne pour devenir des évidences partagées, des horizons communs de sens. » p73
Peut on aller plus loin et déterminer plus précisément à l’avance ce que ‘assez’ signifie au cas par cas ? Je n’en suis pas certaine, mais il me parait important d’avoir toujours en tête cette idée qu’il peut y avoir un effet de seuil.

Un deuxième problème passionnant mais dans un tout autre domaine serait de savoir si les multiples boucles de rétroaction mises en évidence dans le texte ou rencontrées dans les diverses actions d’émancipation, (les unes positives, les autre négatives, sont ‘actives, c’est-à-dire sont les moteurs d’un comportement dynamique particulier (multistationnarité pour les boucles positives, homéostasie (statu quo) ou oscillations pour les boucles négatives (la présence d’une telle interaction n’est en effet que ‘la condition nécessaire’ de ces comportements). - attention ces adjectifs n’ont pas de signification morale mais indiquent seulement si les interactions négatives sont en nombre pair ou impair-

Par exemple, « Engoncées dans les limites trop étroites que leur fixent les formes capitalistes de la propriété, les industries pharmaceutiques et les services de santé mettent à l’écart de la prévention et des soins une partie de la population humaine victimes d’infections transmissibles, faisant ainsi planer une menace sur tous, y compris les privilégiés p20 » Si cette boucle positive par double négation (les industries refusent des médicaments aux malades qui menacent la santé des propriétaires de ces industries) était ‘active’, elle conduirait la dynamique mondiale dans un état où ne resteraient in fine que les malades ou les industries pharmaceutiques. Il est clair que dans ce cas, la boucle de rétroaction ne sert qu’à démontrer l’absurdité du système, comme dans la chanson du marchand de canon de Boris Vian. En revanche, la boucle négative décrite dans la phrase suivante « Partout, le capitalisme et les forces politiques qui le soutiennent s’emploient activement à bloquer la solidarisation réelle et positive des moyens et des savoirs alors même que cette solidarisation est seule capable de vaincre des maux de cette nature » est bien la cause du maintien des maladies graves dans le monde, ce qui maintient aussi pas la même occasion les taux de profit de ces industries. Mais il est de nombreux autres cas où il n’est pas si facile de trancher et où une étude précise peut s’avérer utile pour prévoir les issues possibles d’une action.

Le dernier exemple que j’ai retenu, pourrait conduire à un travail qui peut inclure la question précédente mais qui représente un chantier qui pourrait s’articuler avec celui du réseau Frantz Fanon.

« Le rationalisme et le progressisme européens, les droits de l’homme, la visée démocratique expriment d’indubitables avancées vers l’autonomie. Mais ces avancées sont aussi des instruments de l’uniformisation occidentale du monde. Leur universalisme proclamé, le droit d’ingérence qu’elles s’arrogent avec la naïve candeur du dominant touché par la grâce laissent peu de place aux processus d’universalisation foisonnants et jamais homogènes des expériences émancipatrices concrètes. Abandonnés à eux-mêmes, exonérés du récurage critique nécessaire pour qu’ils soient remis à leur place, une pente naturelle conduit ces progrès à conforter partout et sans malice les soubassements de l’empire. Leur puissance libératrice est comme ligotée, parfois même dévoyée par la croyance dans leur vocation à convertir l’humanité entière. Incapable d’entrer en dialogue avec d’autres mots et d’autres visions du monde, elle s’en trouve souvent désamorcée".p58
Il y a peut être ici à croiser ces propositions qui contiennent plusieurs circuits de rétroaction possibles et certains des cas concrets étudiés par Bernard Doray dans son livre’ La dignité’ ?

5) Pour conclure

Si l’approche bottom up généralisée que préconisent les auteurs est bien une étape nécessaire dans le cheminement vers l’émancipation humaine, que d’aucun nomment encore le communisme, si leur livre persuade de nombreux militants de se lancer dans l’apprentissage, ou même simplement l’acceptation et la reconnaissance d’une telle pratique, alors il deviendra indispensable de ne pas négliger les outils que peuvent fournir les sciences de la complexité, de pratiquer ce que j’appelle l’analyse dynamique des situations et des processus concrets. Il ne s’agit pas d’une clef universelle et je ne voudrais pas donner l’impression que je joue au camelot du coin (approchez Mesdames et Messieurs...). Comme pour toute pratique nouvelle, il faudra l’expérimenter pour savoir où et quand elle est susceptible d’éviter des erreurs et d’éclairer des choix. A la différence de l’approche top down qui détermine les chemins a priori et globalement, et où l’analyse dynamique peut intervenir en amont pour présager des divers possible, et en aval pour comprendre les erreurs, l’approche bottom up nécessite une analyse dynamique permanente, elle y jouerait le rôle d’une sorte de boussole (mais d’une boussole qui montre la possibilité de plusieurs ‘Nord’ !), qu’il faudra à la fois fabriquer et maîtriser.

Cela demande une certaine connaissance de ces systèmes ? Il faudra alors inciter les scientifiques de ces domaines, à coopérer avec les militants et les amis de l’émancipation pour travailler à mettre en évidence les problèmes dus à la non linéarité et à la complexité, et préciser les possibles qui peuvent résulter de telle ou telle démarche. Il faudra travailler avec les spécialistes des réseaux, pour comprendre précisément ce que l’on fait quand on se ‘met en réseau’. En fait, je pense que ces outils ne diffèrent pas fondamentalement de ceux de la dialectique (disons qu’ils l’enrichissent), que des ouvriers ont su jadis manipuler et maîtriser, alors qu’ils étaient beaucoup moins frottés d’école que la population française actuelle. Il n’y a aucune raison qu’on n’y arrive pas.


Janine Guespin-Michel

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