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Sur le dépassement du capitalisme : questions de méthode

dimanche 12 mars 2006, par Lucien Sève

1. Au premier point de ses « suggestions pour un cahier des charges », Roger Martelli fait figurer un ensemble de questions tournant autour de la notion de dépassement du capitalisme. Il interroge sur le terme même de « dépassement » (« abolition » ?), sur les « exigences de dépassement », la « nécessité de ruptures avec les logiques dominantes » que manifeste le mouvement des luttes et pratiques actuelles. Et au point 4, revenant sur ces interrrogations relatives en somme aux logiques des processus historiques, il note que « pour certains » le communisme est « d’une certaine manière inscrit déjà dans la société contemporaine (on parle même parfois de "présupposés" du communisme) », tandis que « pour d’autres » l’alternative doit « se penser dans son extériorité radicale avec l’ordre dominant des sociétés de classes », ce qui pose la question de « la dialectique difficile de l’"intérieur" et de l’"extérieur" ».

Sont opportunément pointées ici des exigences de réflexion où le politico-stratégique, en ses incidences les plus concrètes, est directement imbriqué avec des considérations théoriques complexes qui ne souffrent pas d’être traitées au rabais. Dans le travail de réflexion qu’il s’agit de pousser sur la perspective d’un communisme du 21e siècle, nous sommes ici, à mon sens, à une bifurcation passablement décisive : allons-nous - bravant alors, il faut bien le dire, ce qui est devenu depuis des décennies l’attitude dominante dans la vie politique communiste, c’est-à-dire l’impasse faite sur toute haute problématique théorique comme si elle était une perte de temps politique - chercher à nous élever de nouvelle manière, compte tenu de ce que nous a appris notre histoire, au niveau d’exigence qui était en ce domaine celui des plus hautes figures communistes du passé, de Marx à Lénine ou à Gramsci, ou bien y renonçons-nous d’avance ? Cette question n’est pas rhétorique. Pour l’heure, à le dire un peu brutalement comme je le ressens quant à moi, nous n’élevons pas la barre théorique au niveau voulu. Nous faisons de la politique non pas vraiment à ce qui devrait être en ce domaine notre manière, mais en nous laissant quelque peu imposer celle des autres. Convient-elle à qui veut transformer le monde ? Le Manifeste engageait ce qui fut durant plus d’un siècle l’odyssée du communisme sur la base d’une « intelligence théorique du mouvement historique d’ensemble ». Pouvons-nous à moindre frais, ce cycle s’étant terminé comme on sait, espérer en ouvrir vraiment un autre ?

2. Dans le vaste ensemble de problèmes posés en peu de mots par les formules de Roger Martelli citées plus haut, je vais d’emblée à celui qui me semble au fond sous-tendre tous les autres : l’idée d’une possible « intelligence théorique du mouvement historique d’ensemble », précisément, peut-elle encore être prise au sérieux par nous ? Ne ferait-elle pas plutôt partie de ce qui a irrémédiablement sombré dans notre héritage avec l’avortement de ce que nous avons longuement considéré comme le dépassement réel du capitalisme ? Mais si c’est le cas, quelle crédibilité peut conserver à nos propres yeux l’idée même d’un dépassement du capitalisme, autrement dit d’une « transition de phase » tant soit peu rationnelle de la geste humaine échappant enfin à sa préhistoire ?

Voilà bien, sauf erreur, une de ces questions-type sans le traitement théorique approfondi desquelles nous serions voués à un empirisme politique portant contradiction destructrice à ses ambitions déclarées. Ce que nous nommons aujourd’hui visée communiste peut-il être cautionné par une vision des processus historiques lui assurant une certaine plausibilité objective, ou bien faut-il nous résigner à ne faire du communisme qu’une aspiration subjective sans garantie, un idéal irréalisable par définition, une utopie sans doute sympathique mais guettée par le travers historiquement redoutable du volontarisme ? Je ne pense pas qu’il puisse y avoir le moindre espoir de recrédibiliser la perspective communiste, en l’état actuel des esprits, si nous ne nous mettons pas en mesure de tenir un discours intellectuellement fort sur cette question cruciale.

Ce n’est pas en une note individuelle plus ou moins improvisée qu’on a quelque chance de construire en son ensemble le discours en question. J’avancerai seulement ici des remarques et suggestions suivies avec pour objectif de donner à voir la ligne de réflexion que je proposerais quant à moi pour son élaboration, laquelle exigera en tout état de cause un travail vraiment collectif, organisé et opiniâtre.

3. En simplifiant énormément le trait, on peut dire que le mouvement communiste du siècle dernier a largement vécu dans la conviction que ce qu’on y considérait comme le matérialisme historique avait force scientifique tant par sa consistance théorique que par ses vérifications pratiques. Sans entrer ici dans les vastes contentieux que cette thèse n’a cessé d’entretenir jusqu’au sein des partis communistes, on ne fait pas erreur si l’on rappelle qu’en vertu de cette scientificité tenue pour indéniable au moins dans son principe le passage de l’humanité au communisme y était considéré comme une absolue certitude. « Les communistes doivent savoir, disait Lénine en 1920, que l’avenir leur appartient en tout état de cause. » (Œuvres, t. 31, p. 98) D’une « intelligence théorique » du mouvement historique menant au communisme comme processus déterminé par des causes objectives et régi par des lois rationnelles se frayant leur chemin à travers l’enchevêtrement des hasards à une façon de fixer les caps politiques non sans tâtonnements empiriques mais avec la tranquille assurance ultime d’être dans le vrai, le lien était direct.

Une telle assurance semble bien appartenir irréversiblement au passé, et pour deux ordres de raisons. Raisons de fait : l’avortement du « socialisme réel » à l’Est, pris de façon quasi universelle pour « le communisme » en voie de réalisation planétaire, paraît avoir infligé un démenti d’une telle profondeur au prévisionnisme marxiste traditionnel qu’un doute majeur, souvent même hyperbolique, s’est emparé de beaucoup quant à la pertinence d’ensemble du matérialisme historique. Raisons de droit : les développements de la pensée historique dans les dernières décennies, à la considérer par delà l’opposition même de ses divers courants, ont de façon générale déstabilisé, voire disqualifié à peu près tout ce qui constituait les présupposés culturels du matérialisme historique, d’une vue trop étroite de la matérialité sociale à la continuité déterministe du « grand récit » au nom d’une surrationalisation idéologique du mouvement de l’histoire. Dans les toutes dernières pages de son livre Le Passé d’une illusion, François Furet ne prononce pas seulement un verdict qu’il veut définitif sur le communisme ; du même mouvement il pose que « l’histoire redevient ce tunnel où l’homme s’engage dans l’obscurité, sans savoir où conduiront ses actions, incertain sur son destin, dépossédé de l’illusoire sécurité d’une science de ce qu’il fait », et il ajoute : « L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet, dans le monde d’aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » (p. 808-809).

Chez celles et ceux même qui désirent le plus ardemment se délivrer du capitalisme, combien échappent au fond d’eux-mêmes aujourd’hui à ce radical pessimisme théorique ? Si l’on voit sans cesse resurgir le terme d’idéal pour caractériser le communisme, si le futur est si souvent envisagé sous la seule rubrique de l’utopie, si à lire nombre de documents politiques actuels ce qui peut conduire en direction du communisme relève de l’aspiration, n’est-ce pas - sans dénier une pertinence possible à ce vocabulaire de connotation subjective - le net indice d’une massive perte de confiance en quelque rationalité objective de l’histoire ?

4. Théoriques au plus haut degré, ces questions sont d’incidence pratique majeure, non pas simplement parce qu’elles hantent les consciences jusqu’à devenir des obstacles matériels à bien des initiatives, mais de façon plus directe encore parce que la façon d’y répondre - ou de les laisser sans réponse - conditionne toute la démarche selon laquelle un parti se réclamant du communisme conçoit son cap, détermine sa stratégie, choisit ses objectifs, engage ses actions. Va-t-il le faire en prenant avant tout appui sur une étude exigeante du mouvement objectif de la réalité sociale, avec ses contradictions factuelles, ses exigences irrécusables, ses possibles réels, ou de façon avant tout subjective en partant des aspirations qui s’expriment, des priorités qu’il s’assigne, des opportunités qu’il évalue ? La question de la rationalité ou non du mouvement historique n’est pas un débat sur le sexe des anges, c’est celle même du comment procède-t-on pour mettre de son côté les meilleures chances de marquer des points essentiels dans la lutte des classes.

Or, c’est une question qui doit aujourd’hui être repensée de fond en comble, sur une triple base : une évaluation critique serrée des vues aujourd’hui largement dominantes sur l’indétermination des processus historiques, une appropriation attentive de ce que nous apprennent les savoirs scientifiques actuels quant aux processus dynamiques, et à cette double lumière une reconsidération approfondie de ce que l’héritage marxien peut nous offrir de meilleur pour penser l’histoire. Sur le premier point : toute surrationalisation de l’histoire au nom d’un matérialisme historique érigé en « science » étant d’évidence caduque, il n’en résulte aucunement que soit à exclure du même coup l’existence de logiques à dimensions dialectiques dans les processus de développement des formations sociales. Sur le deuxième : par delà l’opposition sommaire entre déterminisme et indéterminisme, les savoirs contemporains sur les phénomènes chaotiques introduisent à la féconde conception de processus déterministes imprédictibles marqués par la nécessité de trajectoires débouchant sur des bifurcations de sens aléatoire d’où peut surgir par émergence de l’inédit, vue d’ensemble sur la dynamique du non-linéaire qui concerne aussi notre histoire. Sur le troisième : quoi qu’il en soit du débat récurrent sur ce qui dans la pensée de l’histoire chez Marx peut ressortir ou non à un concept caduc de scientificité, le réexamen critiquement averti de son œuvre de maturité y fait apparaître des éléments d’intelligibilité dialectique trop peu remarqués et étudiés qui pourtant constituent sans doute son apport le plus fécond au traitement des questions ici abordées. Dans cette note cursive, je m’attacherai à développer quelque peu ce seul dernier point.

5. Dans son texte, Roger Martelli écrit qu’« on parle parfois de "présupposés" du communisme ». Il aurait pu aller jusqu’à dire : « rarement ». Or Marx, quant à lui, n’en parle pas rarement mais au contraire de façon systématique, et c’est même là, à mon sens, un des éléments essentiels de ce qu’il tient pour les logiques du mouvement historique. Un échange oral rapide s’étant instauré entre membres du groupe Communisme lors de sa réunion du 8 novembre à propos des notions de présupposé et de condition, je ferai très brièvement état ici de résultats de recherche à ce sujet qui appelleront ailleurs de plus amples développements. Même brèves, ces indications peuvent apparaître comme constituant tout de même de bien laborieux détours théoriques par rapport à la question historico-stratégique brûlante qui nous occupe : c’est aussi ce qui a parfois été pensé à propos des notes de lecture de Lénine sur la Science de la Logique hégélienne prises peu d’années avant Octobre 1917...

Le terme dont se sert systématiquement Marx en l’occurrence est Voraussetzung, c’est-à-dire, à suivre l’étymologie du participe correspondant, vorausgesetzt, ce qui est posé d’avance. Aussi les traducteurs de Marx, comme déjà de Hegel de qui provient ce concept, le traduisent-ils régulièrement (qu’on se reporte aux Grundrisse et aux quatre livres du Capital) par présupposé, présupposition. Ne pourrait-on aussi le rendre par condition ? Il n’y a pas, au premier regard, un abîme entre les deux termes. Du reste, on peut alléguer qu’il arrive à Marx de lier comme à son équivalent Voraussetzung à Bedingung, que tout le monde s’accorde à traduire par condition. Toutefois, une étude plus attentive de la question fait apparaître trois différences très sensibles de sens entre les deux vocables :

a - Voraussetzung réfère directement à une dimension temporelle (voraus) qui est absente de Bedingung  ; or c’est un point important. Marx insiste par exemple sans cesse dans Le Capital sur le fait que le mode de production capitaliste présuppose que les forces productives sociales « aient atteint un certain point » dans leur développement historique antérieur (cf., exemple entre cent, Livre III, t. 3, p. 253). Ne fût-ce que pour cette raison, ne pas traduire Voraussetzung par un terme français contenant aussi cette indication temporelle ampute le sens ; on pourrait par exemple parler de préalables, de prémisses, ou même de préconditions , mais condition tout court réduit fâcheusement l’idée à un rapport intemporel.

b - Il est frappant que presque sans exception Voraussetzung fasse couple sous la plume de Marx avec Resultat, au point qu’on pourrait presque parler d’un concept dialectique unique, celui de présupposé-résultat. A cet égard, la traduction du mot par condition n’est pas seulement insuffisante pour la raison ci-dessus, elle devient un faux-sens en plus d’un contexte dès lors que le mot efface la différence cruciale entre conditions données d’avance et conditions ultérieurement produites. Exemple : les « conditions » (Bedingungen) du procès capitaliste « sont d’une part des présupposés (Voraussetzungen), de l’autre des résultats » de ce procès (Livre III, t. 3, p. 197 - texte allemand dans MEW, t. 25, p. 827). Ici on est contraint de traduire Voraussetzung par présupposé et non pas par condition, le texte de Marx distinguant expressément le terme de celui de Bedingung. De tels exemples sont fréquents.

c - De plus, et c’est là le plus décisif, condition ne dit pas que, le présupposé pouvant fréquemment être un résultat du processus même qu’il conditionne, il lui est donc non pas du tout extérieur mais intérieur, constituant avec lui une véritable totalité organique. De fait, il y a, montre Marx, deux sortes de présupposés : ceux qu’une formation sociale trouve comme des données préalables qui lui sont étrangères, qui ne sont donc les siennes que par accident en quelque sorte, et que son développement propre va résorber, dépasser, abolir, supprimer... ; ceux au contraire qu’elle va produire elle-même, qui sont le résultat de sa propre activité, et qui sont donc siens de façon intime et essentielle. Parler de condition en général efface cette distinction majeure, c’est-à-dire justement la dialectique caractéristique du procès historique.

6. Ces considérations nous introduisent directement au cœur de la question, que je dois me borner ici à évoquer au pas de course. (Je signale que le dernier chapitre du livre tout récent du philosophe marxiste américain Bertell Ollman, La Dialectique mise en œuvre, Syllepse, 2005, p. 115-130, chapitre intitulé « L’étude de l’histoire à rebours : un aspect négligé de la conception matérialiste de l’histoire de Marx », porte précisément sur cette dialectique du présuposé et du résultat.)

A suivre Marx, le développement d’une formation sociale part toujours de présupposés qui lui sont fournis par la formation sociale antérieure, et cela sous forme aussi bien positive que négative, ces deux aspects étant fréquemment enchevêtrés. Par exemple, le capitalisme ne peut prendre son essor que dans la mesure où existent en quantité des travailleurs libres, lesquels ne sont « libérés » des anciens rapports de dépendance personnelle que par la dissolution des formes historiques précédentes. Ou encore : son déploiement présuppose que les forces productives aient atteint en général un niveau de développement rendant possible d’organiser l’extorsion de plus-value et l’accumulation correspondante de capital. Ce point est proprement décisif pour la question qui nous occupe, et que, reprenant des expressions de Roger Martelli, on peut formuler ainsi : le communisme est-il d’une certaine manière « inscrit déjà dans la société contemporaine » ou relève-t-il d’une « extériorité radicale avec l’ordre dominant », et qu’en est-il en somme de « la dialectique difficile de "l’intérieur" et de "l’extérieur" » ?

Bien entendu, dire que « le communisme » est d’une certaine manière « déjà inscrit » dans la société de classes où nous vivons serait théoriquement confusionnel et pratiquement désastreux, dans la mesure où cela reviendrait à parer le capitalisme de mérites historiques qui lui sont violemment étrangers et à jeter le doute sur la cruciale nécessité de transformations sociales radicales qui seules feront entrer du communisme dans la réalité. Aussi bien Marx ne dit-il jamais rien de tel. Mais ce qu’il dit à maintes reprises, y compris dans des pages hautement synthétiques comme, à la fin du Livre I du Capital, la conclusion sur « la tendance historique de l’accumulation capitaliste », c’est qu’en vertu de ses propres logiques se développent en son sein même à une échelle toujours croissante, fût-ce souvent « la tête en bas », des présupposés essentiels d’un ordre social supérieur qui « deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste ». En ce sens, non certes « le communisme » mais des conditions préalables du communisme se forment bel et bien à l’intérieur du capitalisme, et aujourd’hui sur une échelle plus vaste que jamais. Cette conclusion est de toute évidence d’une importance incalculable pour penser stratégiquement le communisme en tant que mouvement réel au 21e siècle.

D’autant plus incalculable que l’implosion de ce monde socialiste que nous avons - très fautivement à mon sens - laissé nommer dans l’usage courant, voire nommé nous-mêmes « le communisme », a beaucoup à voir avec l’idée selon laquelle la formation sociale post-capitaliste ne pourrait surgir qu’en « extériorité radicale » par rapport aux sociétés de classes antérieures. Cette thèse est mot pour mot celle dont Staline faisait, Lénine à peine mort, l’un des piliers d’angle du nouveau « socialisme scientifique ». En janvier 1926, dans ses fameuses Questions du léninisme, il pose en axiome que si la révolution bourgeoise commence ordinairement lorsque les prémisses du capitalisme « ont grandi et mûri au sein de la société féodale », « la révolution prolétarienne commence alors que les formes toutes prêtes du régime socialiste font complètement ou à peu près complètement défaut. » Thèse qui érige sans la moindre précaution critique en principe universel une particularité majeure, et qui va s’avérer très redoutable, de la Révolution de 1917 et de plusieurs qui l’ont suivie. Thèse qui se situe aux antipodes de la pensée de Marx, pour qui, comme il est dit dans les Grundrisse, « si, dans la société telle qu’elle est, nous ne trouvions pas sous le masque les conditions matérielles de production d’une société sans classe et les rapports d’échange correspondants, toutes les tentatives de la faire exploser ne seraient que don quichottisme. » (t. I, p. 97). Thèse, donc, qui a partie directement liée avec ce caractère « en extériorité » sociale jusqu’au pire despotisme dont « le communisme » est hélas devenu synonyme pour des générations, et jusqu’à aujourd’hui même. Comme quoi la question du sens exact du mot Voraussetzung est tout sauf un coupage érudit de cheveu en quatre.

7. La dialectique du présupposé et du résultat est au cœur de ce qui permet à Marx, sans forfanterie, de prétendre à une « intelligence théorique du mouvement historique d’ensemble », cet « ensemble » étant à penser non dans le cadre de quelque simplisme déterministe mais à la lumière d’une dialectique dont nous n’avons pas fini d’explorer la complexité. Elle débouche directement sur cette autre vue majeure qu’est la distinction entre ce que Marx nomme subsomption formelle et subsomption réelle des aspects les plus divers d’une formation sociale sous sa logique fondamentale (question sur laquelle le texte marxien majeur est le Chapitre VI dit inédit du Livre I du Capital). Dans ses premières phases de développement historique, le capitalisme n’a pu encore résorber tous les présupposés caducs de l’ordre social antérieur et ranger entièrement à ses logiques ceux qui sont plus ou moins prêts pour son usage (fertige Voraussetzungen), non plus que produire comme résultats de sa propre activité les présupposés inédits qu’il requiert : sur toutes ces conditions, il n’exerce encore qu’une domination plus ou moins extérieure, et souvent d’autant plus brutale : subsomption formelle. Par la suite, il se crée sa propre base dans tous les domaines, ses présupposés sont de plus en plus ses résultats, sa domination se fait plus intime et plus efficiente en même temps que sa violence, moins visible, devient plus insidieuse : subsomption réelle. Mais en même temps se déploient et s’approfondissent ses contradictions ; des processus de dissolution de ses logiques fondamentales s’engagent, produisant de façon toute inintentionnelle des présupposés négatifs et positifs d’une formation sociale ultérieure : s’annonce ainsi une époque de transition historique dont tout à la fois les modalités et même l’issue sont imprévisibles mais dont l’aiguisement relève d’une vraie nécessité objective. Loin de toute naïveté déterministe, n’avons-nous pas ici affaire à une pensée des logiques du mouvement historique de haute pertinence, face aux proclamations d’inconcevabilité définitive à la Furet ?

8. Ces quelques indications bien trop rapides - chacune d’elles appelle études et débats - n’esquissent-elles pas des réponses plausibles aux questions relevées en commençant dans le « cahier des charges » tracé par Roger Martelli ? Indiquons-en quelques-unes.

S’il est vrai que tout le contenu d’une transition de phase historique réside dans la constitution émergente d’une nouvelle logique sociale à partir d’un vaste retravail des présupposés fournis tant par les résultats durables que par les processus de dissolution de la précédente et dans la néoformation d’autres présuposés selon cette nouvelle logique même, il saute aux yeux que, par delà les épisodes possiblement soudains du passage politique d’une phase à l’autre, ce qui mérite d’être considéré vraiment comme révolution sociale est inévitablement une longue affaire - et d’autant plus longue si une bifurcation précoce vers cette nouvelle logique vient à avorter, exigeant alors toute une accumulation historique de conditions plus mûres, non exempte du risque que ces délais supplémentaires ne conduisent à des phénomènes de pourrissement difficiles à surmonter.

On mesure donc à quel point de profondeur parler de dépassement plutôt que d’abolition du capitalisme est pertinent. Pour s’en tenir ici à ce seul aspect de la question - il y en a d’autres -, abolition a toutes chances de nous enfermer dans cette vision hautement fallacieuse selon laquelle « la révolution » serait pour l’essentiel un décisoire acte brusque, alors que dépassement l’identifie en clair à ce qu’elle est de toute nécessité : un vaste ensemble de processus occupant toute une période historique. Je rappelle à ce sujet la malfaisance culturelle d’une des inventions de Staline dans ce catéchisme du marxisme-léninisme que fut durant des décennies son Matérialisme dialectique et matérialisme historique : l’assertion selon laquelle tout changement qualitatif serait « obligatoirement brusque » - alors qu’est de totale évidence par exemple que l’évaporation d’une casserole d’eau qui bout prend du temps... Cette invention théorique était explicitement au service d’une vue tragiquement fruste de la révolution. Elle trahit une confusion sournoise entre soudaineté et ponctualité du changement de qualité : ce qu’a établi Hegel avec une extrême profondeur, ce n’est pas que le passage de la quantité à la qualité est forcément brusque mais qu’il est nécessairement ponctuel, c’est-à-dire qu’il s’opère à un « point qualifiant » du changement quantitatif - à un seuil. L’eau d’une casserole sur le feu met du temps à s’évaporer toute, mais le point d’évaporation dans les conditions ordinaires de pression est univoque : 100°. Et comme la survenue de seuils dans un ensemble aussi vaste et complexe qu’une formation sociale emmaillée avec toutes les autres à l’échelle planétaire s’opère de façon infiniment diversifiée selon les domaines et les moments, « la révolution » est elle aussi un ensemble de processus des plus divers par leur échéance et leur importance - globalement non brusque, bien que pouvant toujours comporter des épisodes brutaux. Très loin, en tout cas, de ce que la mythologie d’un certain « socialisme scientifique » nous a donné à croire, et pour une part à faire. Comme quoi une représentation mentale de la dialectique peut peser politiquement un poids exorbitant.

Mais c’est bien plus encore quant à la façon même qu’a une force communiste de penser sa stratégie et de choisir ses objectifs que la vision marxienne des présupposés du communisme comme essentiellement intérieurs au mouvement du capital est d’incalculable importance. Et même, d’abord, quant à la conviction exempte de tout reste de naïveté dogmatique que l’avenir est au communisme - ou à un irreprésentable avortement de l’espèce humaine elle-même. Si la pression explicite et bien davantage encore implicite est gigantesque pour nous graver dans la tête que le capitalisme serait désormais indépassable, la représentation marxienne du destin historique des formations sociales est d’une puissance plus grande encore - et très assimilable populairement - pour faire apparaître le contraire comme le nez au milieu de la figure. Faisons-nous assez, avec assez d’opiniâtre pugnacité, pour rendre manifeste en toute occasion la fabuleuse obsolescence historique du capitalisme ? Spontanément, par exemple - je veux dire que la formule n’a pas été inventée par nous -, on parle aujourd’hui de « patrons-voyous ». Mais que font-ils d’autre, à plus petite échelle et avec moins d’habileté, que le plus grand capital ? Sous leur voyouterie, qu’y a-t-il d’autre que le caractère de plus en plus cyniquement prédateur de la finance capitaliste, c’est-à-dire la contradiction de plus en plus ravageuse entre logiques de production et logiques d’exploitation, autrement dit encore un processus absolument majeur d’obsolescence historique de tout le système ?

Mais du coup se forment là, de façons négative et positive plus ou moins étroitement imbriquées, des présupposés pour une tout autre logique sociale. J’improvise ici en un domaine dont je ne suis guère connaisseur, ceux qui savent rectifieront ce qu’il va y avoir peut-être à rectifier : n’assistons-nous pas à ce processus véritablement extraordinaire qui est la tentative multiforme du capital d’en finir avec la condition salariale, c’est-à-dire avec sa base même ? Sous le formidable ensemble des agressions de toute nature contre les travailleurs salariés, leurs conditions de vie et de travail, leurs droits et leurs acquis, on voit bien que le rêve hyperactif du capital est de les convertir tous, à la limite, en travailleurs indépendants envers qui il n’aurait plus aucune obligation d’aucune sorte, ni financière ni juridique ni sociale ni humaine, excepté le strict minimum que fixerait un contrat léonin. Mais ne sommes-nous pas très exactement en face d’un de ces processus dont Marx parlait en disant qu’ils produisent « la tête en bas » les présupposés de leur propre dépassement ? Car sous l’infamie de la réduction tendancielle de chaque salarié individuel à un travailleur indépendant aliéné jusqu’à la limite du possible, comment ne pas voir se dessiner la perspective historique d’une indépendance du travailleur collectif par rapport à la domination exploiteuse de tout capital privé - autrement dit du passage à une société sans classes ?

D’où à mon sens cette conclusion méthodologique déterminante pour ce qui concerne le dépassement du capitalisme considéré en tant que tâche stratégique : la condition la plus fondamentale pour s’orienter dans son accomplissement efficace, c’est de repérer avec le plus d’exactitude et de pénétration possible les contradictions évolutives du capitalisme d’aujourd’hui, les présupposés objectifs, négatifs/positifs, qui en résultent pour son dépassement, spécialement ceux dont on peut penser qu’ils en arrivent à des seuils qualitatifs. Enormément de réunions de toutes sortes sont consacrées à essayer de déterminer le mieux possible les objectifs d’action en vue d’une transformation sociale profonde. Quelle place y tient cette condition cardinale, qui fait corps avec le plus essentiel dans une culture marxienne vivante ? Je crains que la réponse ne soit donnée par la formule de Roger Martelli : « On parle même parfois de présupposés du communisme »...

9. Cette conclusion méthodologique revient-elle à dire que n’importe pas le côté subjectif des choses - les mécontentements, les révoltes, les aspirations ? Pas du tout. L’objectif du mouvement des réalités sociales et le subjectif des aspirations humaines ne sont en rien séparables : l’un sous-tend l’autre et l’autre travaille l’un en permanence. Méthodologiquement parlant, on peut tout à fait, si l’on veut, commencer par le côté subjectif, par les revendications et aspirations - en somme, commencer par les fins... D’autant que, s’il est et doit être de bout en bout mouvement réel dépassant l’état de choses actuel, le communisme est en lui-même insurrection de conscience contre cet état, projection d’un autre futur à partir du présent, proclamation en acte de nouvelles valeurs, remise à l’endroit du rapport entre la personne et la chose. Notre histoire nous a du reste plus d’une fois rudement appris que la subjectivité « spontanée » (c’est-à-dire où nous n’étions pour rien, ou pas grand-chose) pouvait saisir avant nous des préalables de changements sociaux ou sociétaux possibles en même temps que souhaitables, et tenter de s’en saisir non sans succès. Nous l’avons en principe appris, mais avons à le réapprendre sans cesse - à l’heure où par exemple plus d’une voix s’élève pour dire que nous sommes en retrait par rapport à ce que permet et appelle aujourd’hui le combat féministe. Un exemple très suggestif, car directement porteur de revendication communiste sans le mot, me paraît être la vitalité, notamment dans la jeunesse, des exigences de gratuité, depuis les transports urbains jusqu’à l’accès à la musique en passant par la téléphonie. Prend-on toute la mesure de cette revendication de gratuité en évoquant seulement la force des besoins et désirs qui la sous-tend ? Il me semble qu’il y a souvent davantage : une conscience plus ou moins précise du fabuleux décalage qui prévaut désormais en bien des domaines entre les prix imposés par les pratiques capitalistes et les coûts de production réels, tendant vers l’infime, qu’ils recouvrent. Conscience archi-précieuse, et qu’il faudrait contribuer à aiguiser de toutes les manières.

Il ne s’agit donc pas d’opposer si peu que ce soit approche subjective et approche objective. Je dirais même que nous ne sommes pas quittes avec le subjectif si nous prenons en considération ses seuls discours sans nous intéresser suffisamment aux initiatives qu’il anime. Une des caractéristiques de la situation présente n’est-elle pas que, dans l’immense espace laissé à découvert par la désolante carence des initiatives politiques de transformation sociale efficace - dont aucune force ne peut se dire entièrement innocente, même si la responsabilité du Parti socialiste y est écrasante - prolifèrent un peu partout à un point rarement vu des initiatives toutes petites ou déjà d’une certaine taille pour pallier les effets de politiques dévastatrices, mettre en commun d’autres façons de faire, voire tenter d’engager d’autres logiques. Monde assez prodigieux d’innovations, les unes douteuses et aisément récupérées par les logiques dominantes, d’autres plus nettement novatrices sans être toujours extrapolables, et plus d’une enfin susceptible si on la travaillait avec conviction et compétence d’ouvrir de vraies voies au dépassement du capitalisme - qu’il s’agisse du système de crédit ou de l’entr’aide sociale, du partage du savoir ou de la solidarité internationale. Ne vaudrait-il pas la peine d’y regarder avec plus de soin que - sauf méconnaissance de ma part - nous ne le faisons en général ? (A La Dispute doit paraître en avril prochain un livre de Jean Sève qui, sous le titre Des futurs présents, entreprend notamment ce très utile examen de façon systématique.)

Cela dit, sauf à confondre attention vigilante aux aspirations et révérence passive du spontané, on peut bien dire que les prises de conscience et de responsabilité spontanées sont le plus souvent marquées à des degrés variables par une persistance d’illusions idéologiques, une limitation du champ de vision, une inexpérience dans le passage à l’acte. Conséquence majeure : la prise en compte des aspirations subjectives pour définir une politique de transformation sociale ne peut aucunement se dispenser de leur confrontation critique serrée avec le mouvement des réalités sociales objectives. En ce sens, le recours à l’analyse des présupposés du communisme tels qu’ils résultent des contradictions objectives du capital apparaît bien comme stratégiquement fondamental, même si pour la construction d’une action politique donnée peut être concrètement décisive celle des aspirations subjectives. Il était par exemple très important, lorsqu’est venue à l’ordre du jour la bataille, toujours on ne peut plus actuelle, contre la précarisation sans rivage du travail salarié, de ne pas commettre l’erreur d’ignorer comment les aspirations de nombreux salariés, notamment jeunes, à la flexibilité de leur activité professionnelle pouvait être détournée en motif d’acceptation des pires formes d’emploi précaire, mais éviter cette erreur - ce qui, la chose a été reconnue, n’a pas été fait d’emblée par le PCF - ne devait d’aucune façon conduire à affaiblir la bataille fondamentale contre la précarisation. Eloquent exemple de la dialectique à maîtriser entre le fondamental et le décisif, l’objectif et le subjectif : à travers l’aspiration à une flexibilité du travail maîtrisable par le salarié lui-même s’exprime la maturation d’un présuposé capital du communisme - la tendance au développement intégral de tous les individus -, mais cette aspiration est détournable de sa visée par le capital moyennant sa confusion organisée avec le caractère prétendûment conforme aux exigences productives de notre époque d’une précarisation qui lui tourne en réalité le dos.

Mais avoir trop peu en vue l’importance fondamentale des présupposés objectifs par delà les aspirations subjectives pour l’élaboration d’une stratégie de dépassement du capitalisme comporte, sauf erreur, des risques de bien plus grande taille. Car pour diverses raisons - en particulier la massive résignation actuelle à l’idée que le capitalisme serait historiquement indépassable -, nombre d’aspirations de caractère fondamental ne s’expriment plus guère de façon directe, puisque, comme l’ont montré déjà il y a plus de deux mille ans les Stoïciens, on n’aspire qu’à ce qu’on ne tient pas pour strictement impossible. De sorte que la carte des aspirations exprimées comporte nombre de taches blanches dans des domaines d’importance pourtant cruciale pour toute transformation sociale profonde. Pour en prendre un exemple de vaste portée : au nombre des aspirations plus ou moins massivement formulées dans la France d’aujourd’hui figurent notamment en foule des questions sociétales - des pratiques de soin à l’homophobie, des rapports scolaires à la laïcité... Questions d’importance, et même susceptibles chacune de conduire fort loin. Mais où s’exprime l’aspiration d’immense portée à une organisation socio-économique où soit totalement reconnue cette vérité de base que toute richesse a pour source, comme dit Marx, « la terre et le travailleur » et où les producteurs directs associés aient la maîtrise plénière du processus productif ? Or, au stade où en sont aujourd’hui les contradictions entre « révolution informationnelle », comme dit Paul Boccara, « cyberrévolution », comme suggèrent Ivan Lavallée et Jean-Pierre Nigoul, et logiques du capital, de l’échelle de l’entreprise à celle du marché mondialisé, des présupposés négatifs et positifs d’un ordre social postcapitaliste ne foisonnent-ils pas de toute part ? Si nous nous en tenions aux aspirations explicites pour concevoir une stratégie de dépassement communiste du capitalisme, ne serions-nous pas alors solidement campés sur d’importants terrains de la transformation sociétale mais très funestement à côté d’autres non moins incontournables - socio-économiques, mais aussi politico-étatiques, stratégico-militaires, etc. - où se jouent bien des chances d’un tel dépassement ?

Je me résume : oui, des présupposés du communisme se développent en nombre à l’intérieur du capitalisme d’aujourd’hui. En pousser le recensement systématique et en tirer les conséquences politiques m’apparaît comme un point fondamental dans le cahier des charges d’une réflexion sur un communisme du 21e siècle.

Lucien Sève

6/7 décembre 2005

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