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A propos de frontières et autres lieux de l’émancipation

dialogue entre Karine Gantin et Jean Louis Sagot-Duvauroux.

lundi 1er octobre 2007, par Jean-Louis Sagot-Duvauroux, K. Gantin

Karine :

Je viens de lire l’échange seulement sur "frontière", mot critiqué par Janine, ce à quoi répond Jean-Louis.
Un commentaire qui tombe sous le sens pour les linguistes concernant le mot frontière (et indépendamment de tout ce que vous en dites déjà) : c’est qu’il est double, et que cette dualité se lit très bien en anglais, puisque frontière se traduit soit par "border", qui est fixe et bien souvent interétatique soit par "frontier", c’est-à-dire la "frontière" mouvante de la conquête de l’Ouest, mot essentiel repris par exemple à propos de la « nouvelle frontière » (the new frontier) de la conquête l’espace avec Reagan & co.

Jean Louis :

Merci Karine, Voici une notation bien suggestive !

Karine :

Oui oui, « frontier » en tout cas évoque linguistiquement un concept dynamique très éloigné de frontière-« border » et de fait c’est en tant que "frontier" que j’ai lu les « frontières » de votre ouvrage Emancipation, donc avec un certain enthousiasme, une connotation positive, fluctuante et conquérante qui est cependant à l’opposé de certaines autres lectures (comme Janine).

Janine :

J’ai aussi fait cette lecture, mais je m’inquiète toujours du poids des mots, et du risque de mauvais usage des métaphores.

Jean Louis :

La "borderophobie" de Janine n’est pas complètement abolie par le passage à la "frontier". En réalité, c’est le mouvement de la "frontier" et non la "frontier" elle-même qui est soumis à une dynamique complexe, avec bifurcations, division des bassins d’attractivité, etc. Il y a toujours un moment où la "frontier" peut se "borderiser" (institutionnalisation d’une liberté nouvelle). Le résultat alors apparaît comme simple. Le chemin révolutionnaire qui mène à la liberté religieuse est complexe. Il suffit de voir comment ça se passe assez différemment et plus tardivement pour les juifs que pour les protestants, puis de façon cachée, non vraiment proclamée pour les athées. Mais au bout du compte, la nouvelle frontière établie par les droits de l’homme trace une ligne (relativement) simple. Émancipation, justement, est un terme dynamique, qui désigne ce mouvement de la frontière (contrairement à liberté, où c’est plutôt le résultat du mouvement qui est désigné). Nous aimons la liberté, c’est pourquoi nous sommes des partisans, des acteurs du mouvement d’émancipation. Nous aimons la liberté non pas comme un résultat (nous l’aimons aussi comme ça, bien sûr), mais politiquement, comme un projet politique toujours en partie abouti, toujours à construire. Cette discussion est je crois très utile, car elle devrait permettre de bien préciser la métaphore.

Karine :

Lire la frontière comme « frontier », c’est légitimer la politique comme "praxis" mais au sens harendtien de transformation permanente plus qu’au sens marxiste de poursuite d’un objectif préalablement construit. Et cela revient alors au final paradoxalement à légitimer l’utopie politique (et débouter certaines critiques adverses sur un supposé « utopisme » vain et irréaliste) : il est possible et même nécessaire de poser la nécessité de valeurs et d’objectifs, fortement, mais en affirmant dans le même temps que la révolution c’est aujourd’hui et maintenant, au quotidien, dans nos approches, représentations, nos actes et nos projets (d’où mon attachement à moi aussi, comme dans le livre Emancipation, à l’altermondialisme et à son adage : agir local, penser global). C’est dépasser ainsi l’alternative entre transformation et changement radical. C’est dire que nos actes, s’ils tendent vers l’utopie posée, sont des actes responsables qui d’un côté envisagent une alternative comme possible, visible, et que d’un autre côté le passage à cette alternative n’est pas un nouveau diktat mais un travail de transformation à mesure (qui sait ce qu’il y a de l’autre côté de la frontier imaginée ? qui prétend encore aujourd’hui en anticiper toutes les modalités d’organisation et leur efficience réelle à partir d’un être humain idéal, alors que les révolutions menées au XXe siècle ont montré leur impasse, leur production au nom de l’utopie d’un terrorisme où la fin justifie les moyens ?). L’alternative réelle devient de nouveau possible en posant la différence entre l’existant et le projet comme non plus une frontière-border à traverser mais comme une frontière-frontier qui demande un travail à partir de maintenant et de l’existant, pour aller dans un processus de transformation vers autre chose. Le passage à l’alternative demande un courage aventurier, celui de vouloir bouger la frontière, de mille et unes manières, et d’accepter que le monde se transforme en conséquence, produit d’équilibres politiques à renégocier à chaque période sous les rapports de force et les projets. Cela n’est pas pour autant plus simple, ni certain. Ce n’est pas non plus une façon de relégitimer des transformations "soft" en une époque où l’on sent bien au contraire que les transformations doivent être majeures. Mais cela pose une ambition. Cela définit un enjeu de conquête à la hauteur des drames que nous vivons.

Le féminisme donne une excellente illustration de cette frontière qui n’est pas "border" : mouvement d’émancipation, le féminisme transforme en effet les relations homme-femme au point que la donne est redéfinie à chaque étape du processus, au point que nos schémas deviennent caducs à mesure, et qu’il faut donc inventer, inventer encore à chaque moment, voir apparaître des transformations inattendues ou incalculables (dans les relations amoureuses, l’économie familiale, le rapport à la descendance, les relations interpersonnelles en général, voire les critères de distinction biologiques).

C’est sans doute d’ailleurs parce que le mouvement de l’émancipation est au coeur du projet politique, à la fois son ressort nécessaire et sa justification, que je suis davantage intéressée par les mouvements sociaux, leur dynamique, leur projet, cherchant à bouger le rapport de forces politiques à partir d’enjeux précis de transformation en soi. La forme partisane de la politique est certes essentielle, je ne conteste pas cela, mais elle m’intéresse moins, elle n’est pas au centre de mes préoccupations de transformation sociale, voire me paraît parfois suspect, ou limité, car l’organisation partisane ne voit trop souvent les mouvements sociaux au mieux que comme des adjuvants, des luttes qu’il convient d’encadrer, chapeauter, à qui il faut donner un débouché politique mais en considérant alors ce dernier comme seul essentiel, comme si le mouvement social n’était pas déjà lui-même profondément politique. Et c’est ce qui a d’ailleurs fait émerger ainsi mon féminisme, relativement tardif dans mon engagement politique global.

Le féminisme est bien par excellence en cela un mouvement d’émancipation, une dynamique audacieuse sans plan préétabli, un libertarisme porteur de sens politique, de transformation, de projet global pour l’ensemble du champ social. Que l’on travaille sur les mouvements sociaux aujourd’hui bouillonnant en Iran, et dont l’un des fers de lance de la jeune génération est bien la campagne féministe trans-sensibilités "Un million de signatures" (rassemblant des féministes bourgeoises aux féministes d’extrême-gauche en passant par les féministes islamistes, et qui fait du porte à porte de sensibilisation de la population la plus pauvre pour alerter sur les droits des femmes existants afin qu’elle s’en serve, et lobbyer dans le même temps pour des changements législatifs, double action aux effets en cascade), ou que l’on examine les questionnements féministes apportés à l’intérieur des mouvements indigénistes en Amérique latine qui tendent à en prévenir les crispations potentielles patriarcales, nationalistes, autoritaires, qu’on regarde les femmes travaillant sur le statut de la femme à l’intérieur de l’islam pour des relectures audacieuses du Coran et un travail pratique sur les droits des femmes qui transforme la nature de ce courant si présent dans les couches populaires de fortes parties du monde, ou encore que l’on considère les féministes dites "postcoloniales" du champ universitaire alertant sur la récupération de la symbolique des droits des femmes par les Etats occidentaux au nom d’une islamophobie anti-immigrés et d’un néo-impérialisme déguisé, les exemples sont multiples où les luttes féministes produisent un projet émancipateur dans "tous les camps", ancré toujours dans la période actuelle avec ses transformations et ses lignes de fracture. Côté féministe nous parlons ainsi depuis longtemps de cette liberté à conquérir, de cet horizon d’émancipation dont la "frontier" est mouvante, découverte à mesure, transformant le paysage entier autour de soi. Libération plus que liberté, mouvement et non parti. Pour une aventure humaine audacieuse. Et politique en soi. Sans réduction à elle-même, mais sans reniement non plus de son sens vital pour tous.

Jean Louis :

Vraiment, c’est très démonstratif de la démarche d’émancipation telle que j’essaye de l’esquisser. Et ça montre combien la mise en réseau des différentes expériences y apporte de la clarté, la modifie sans cesse en l’enrichissant, permet de la développer de façon concrète. Dans ton "je suis davantage intéressée par les mouvements sociaux", le "je" est essentiel. Il est important aussi que d’autres "je", se plaçant dans une démarche analogue, soient davantage intéressés par ce qui tourne autour des pouvoirs publics et de leur poids dans le rapport de force. Mais l’addition des ces "je", le "nous" "complexe" qui en ressort oblige en tout cas à sortir du surplomb de la politique abusivement identifiée à la course aux places dans les organes centraux des pouvoirs publics. Il oblige à sortir de la conception actuelle du "parti", (machine à gagner - ou dans notre cas à perdre - des places dans les organes centraux des pouvoirs publics). En sortir sans tomber dans l’enfantillage qui consisterait à jeter aux orties le savoir-faire acquis par le mouvement d’émancipation dans ce canton de l’action politique.

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