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Réunion du 13 octobre 2007. du séminaire science et démocratie : Introduction à la discussion

mardi 6 novembre 2007, par Annick Jacq

Ce groupe de travail a pour point de départ le constat du livre ‘Le vivant entre science et marché, une démocratie à inventer’ : Nous observons une évolution depuis une vingtaine d’années des régimes de production des savoirs. Les savoirs sont sommés de participer de plus en plus directement et de plus en plus rapidement à un développement économique conçu dans le cadre étroit de la financiarisation du capitalisme et de la mondialisation néolibérale. Dans le cadre d’un capitalisme où la compétition pour des taux de rentabilité élevé du capital accumulé est de plus en plus apre, il s’agit de dégager des nouvelles marges de profitabilité grâce aux nouvelles technologies et à l’innovation. Pour mettre la science au service de cet objectif, nous avons analysé dans le cadre de la France et de l’Europe, et pour l’exemple des sciences du vivant, comment les politiques scientifiques des gouvernements ont évolué, par divers moyens, vers un pilotage de plus en plus étroit de l’activité scientifique, évaluée de surcroît par des critères de plus en plus extérieurs à la logique de cette activité : pilotage visant à favoriser encore plus la marchandisation de la science déjà largement à l’œuvre. Cette évolution a été théorisée au cours du sommet européen de Lisbonne en 2000 à travers le concept de « société de la connaissance », avec l’objectif de développer en Europe, « l’Economie et la société de la connaissance la plus comptéitive et la plus dynamique du monde ».

Comment résister à cette offensive ? C’est un des enjeux de notre réflexion. Parce qu’il nous semble que la réponse dépend fortement de la conception que l’on a des rapports entre sciences et société, entre travailleurs scientifiques et société, que ce soit les rapports tels qu’ils sont, tels qu’on peut les analyser, en particulier à travers l’histoire, la sociologie des sciences, etc, ou, de manière plus normative, les rapports tels qu’on les souhaiterait ou tels qu’on souhaiterait les construire, il est important d’analyser ces rapports.

Dans ce livre, Daniel Thomas distinguait trois conceptions qui traversent la communauté scientifique concernant les rapports entres sciences et société.
- On aurait ainsi un courant « bourgeois, libéral » qui accepte de manière acritique ou même enthousiaste, de mettre la science au service des objectifs du capitalisme. Ce courant peut aussi enrôler des gens de bonne foi, pour qui demande sociétal coincide avec demande de l’économie et du capital.
- Un deuxième courant serait celui qu’il a appelé le « courant aristocratique » : certains sociologues ont aussi fait référence à l’image du scientifique dans sa tour d’ivoire. Pour ce courant, le discours (que je caricature) serait « donnez nous les moyens, laissez nous faire en toute liberté, laissez nous décider ce qui est bien ou mal, et il n’en sortira que du bien pour la société ». Ce courant, très battu en brèche par les évolutions récentes, peut cependant être une tentation pour les scientifiques face à la volonté de pilotage de plus en plus étroit en faveur des grandes entreprises. Il s’articule parfois avec les concepts de « liberté de la recherche, liberté académique ».

On peut se demander si ces deux courants, qui s’opposent dans la conception qu’ils ont de l’autonomie qui doit être accordée au champ scientifique, ne partagent pas cependant l’idée que la science et la technologie sont toute puissantes pour résoudre les problèmes du monde.

- Nous proposions quant à nous une troisième voie, une voie démocratique. Elle part du constat que non seulement, la communauté scientifique seule ne peut résister à l’intervention forte de la sphère économique et financière, et qu’elle a besoin d’une alliance avec l’ensemble des forces sociales, mais aussi que la communauté scientifique seule ne saurait proposer des solutions pertinentes aux problèmes de notre monde. Dans cette optique, c’est à définir ce que pourrait être cette troisième voie que nous nous proposons de travailler.

Une autre typologie qui a été proposée des rapports entre science et société, qui ne se superpose pas à la typologie précédente, mais dont certains aspects peuvent renvoyer aux différentes conceptions évoquées plus haut est la suivante : selon cette typologie, il a existé avant 1945 un mode 1 de production de la connaissance, caractérisée par une séparation profonde entre l’université, le monde académique, incarnant la science d’une part et le reste de la société, y compris de l’industrie.

Le mode 2 aurait émergé progressivement après la 2ème guerre mondiale : les barrières s’effondrent entre la science et la technologie, permettant de forger le concept de technoscience, le monde de l’université et de l’industrie sont de plus en plus imbriqués, les disciplines se dissolvent dans l’interdisciplinarité. La situation actuelle pourrait ainsi être décrite comme l’aboutissement extrême de cette évolution.

Face à ces modes, un troisième mode, souhaitable dans le cadre d’une démocratisation des choix scientifiques et techniques, serait celui d’une coproduction des connaissances, entre les scientifiques et les citoyens. Selon Michel Callon, un exemple de coproduction, une forme d’idéal-type de « démocratie technique » , serait celui de l’association entre scientifiques et associations de malade, telles que l’AFM. 

Nous aurons à notre tour à nous interroger sur ces catégories et le type de rapports que nous souhaitons voir se développer entre société et entreprise scientifique. Mais changer ces rapports implique peut-être, de ne pas prendre la société et la science comme des données intangibles, telles qu’elles sont, mais de tranformer à la fois l’une et l’autre.

Si j’évoque ces aspects un peu théoriques, c’est que la conception ou le modèle que l’on privilégie des rapports entre sciences et société va influencer inévitablement la conception que l’on va avoir des politiques scientifiques, de la place des différents acteurs sociaux dans leur définition, de la place qu’on attribue au processus démocratique en matière de choix scientifique et technique.

Quelle doit être notre méthode de travail ?
Je voudrais soumettre à la discussion l’idée de travailler à la fois sur des questions qui peuvent apparaître comme un peu plus théoriques mais pour lesquelles les réponses que l’on apporte influencent les conceptions concrètes que nous pourrions développer concernant la démocratisation des choix scientifiques et techniques, et de mener cette réflexion en traitant d’exemples concrets pour lesquels nous pourrions nous demander quelles solutions pratiques avancer ?

Voici donc quelques questions que je me pose et que j’aimerais vous soumettre (notre discussion pourrait en dégager d’autres). J’aimerais au préalable souligner que tous les concepts, expressions que j’évoque ci-dessous, que les formulations mêmes des questions, sont eux-même problèmatiques, sujets à controverses, et devraient être problématisées à l’occasion de nos débats.

Y-a-t-il une autonomie de la science ? Celle-ci a-t-elle évolué au cours de l’histoire ? Si elle existe, est-elle légitime ?

Y-a-t-il une spécificité de la rationnalité scientifique ?

Y-a-t-il une hiérarchie des savoirs ? Bourdieu voit dans l’autonomie du champ scientifique une garantie de la scientificité. Al’opposé, il y a ceux qui nient la spécificité du champ scientifique et font de la science une activité sociale comme une autre, où la vérité est essentiellement construite socialement.

Autre question, liée à la précédente : la distinction entre les sciences et les techniques est-elle pertinente. Doit-elle se dissoudre dans le concept de technoscience ? De même pour les concepts très discutés de « recherche fondamentale » et de « recherche appliquée ».

Que veut dire démocratiser les sciences : le contenu des sciences, la définition des grandes priorités en matière de recherche, le choix des applications ? Qui participent, qui s’expriment, comment ? Avec quel poids ? Comment ces questions sont-elles traversées par les rapports de domination au sein des rapports sociaux ? (Et poser cette question est sans doute une des spécificités d’un groupe d’Espace-Marx).

Au niveau des questions très concrètes sur lesquelles nous pourrions travailler, il y a celui du débat/controverse autour des nanotechnologies. Il y aussi la question de l’expertise et de la place des élus dans les choix scientifiques et techniques. En particulier au niveau des régions et des départements. Comment font les élus qui gèrent ces problèmes ? Quelle est la place de l’expertise. Quel est leur rapport à l’expertise ? etc.

Toutes ces questions, très concrètes ou plus théoriques, peuvent nous donner des points de départ pour des thèmes de travail pour notre groupe, et j’espère que la discussion et la diversité des personnes présentes nous permettra d’en faire surgir d’autres.

Annick Jacq

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