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Toujours sur notre cahier des charges

lundi 13 mars 2006, par Jean-Louis Sagot-Duvauroux

En réponse au texte de Jean Dorval

Cher camarade,

Merci de m’avoir envoyé ton texte où je retrouve beaucoup des discussions et des intuitions que nous avons développées ensemble ces derniers mois pour tenter de débroussailler la belle question du projet communiste.

Le “cahier des charges” proposé par Roger Martelli engage inconstestablement une partie du travail à effectuer pour proposer quelque chose qui ressemble à un projet communiste. Il fixe un cadre permettant d’élaborer un inventaire critique du débat théorique tel qu’il s’est développé autour d’un axe historique concret : le marxisme, les luttes anticapitalistes telles qu’elles se sont développées dans les sociétés industrialisées du Nord, les mouvements politiques qui se
sont explicitement recommandés du communisme. Je parle d’axe et non de champ, parce que le texte proposé permet aussi de s’éloigner de l’axe et d’articuler à la réflexion des théorisations qui ne s’y réfèrent pas, celles par exemple du féminisme ou de certains mouvements d’émancipation du Sud de la planète. Je note cependant avec toi qu’elle reste très “communisto-centrée” au sens historique, concret, technique de la référence communiste dans les deux derniers siècles. Mais pourquoi pas, si c’est dit ?

Cependant, comme tu l’écris, ce texte ne répond pas à la question non pas théorique, mais politique, qui fonde l’envie de dessiner un projet communiste : dans quelle société voulons-nous vivre ? Savoir s’il est pensable de parler de dépassement ou d’abolition du capitalisme est très important pour les communistes, mais pas au premier rang. C’est important pour une raison de second rang, parce que si nous voulons libérer notre activité ou notre accès aux richesses qu’elle produit, nous rencontrons sur notre chemin le capitalisme. Libérer l’activité humaine de la contrainte (les anciens communistes parlaient d’abolition du salariat) est un voeu politique. L’analyse de la contrainte que le capitalisme fait peser sur ce voeu est décisive, mais elle vient en deuxième position. Nous ne désirons pas le “dépassement du capitalisme”, qui peut aussi être être provoqué par une bonne guerre nucléaire ou des ravages d’un bouleversement climatique extrême. Nous désirons libérer autant que possible l’activité humaine des contraintes de tous ordres qui la brident. Et s’il faut pour cela dépasser le capitalisme, nous nous organisons pour mettre en oeuvre ce dépassement.

Ce qui nous réunit n’est pas théorique, c’est politique. La théorie est impuissante à nous dire ce que nous voulons. Par contre, elle est indipensable pour étayer nos voeux et pour nous éviter d’aller nous fracasser dans le mur.

Je crois donc qu’il est absolument indispensable de dédoubler le questionnement :

Questionnement politique d’abord : quels mouvements de la société repérons-nous et tentons nous de mettre en oeuvre sous la référence du communisme ? Ce questionnement, comme tu le notes dans ton texte, est à deux versants : définition du voeu politique, nature de sa mise en oeuvre.

Questionnement sur la théorie : comment la réflexion théorique nous permet-elle de penser et de travailler avec quelques raisons de succès la mise en oeuvre de ce voeu politique. Ce questionnement lui aussi est double. Il comporte l’inventaire critique que propose Roger Martelli.

Il s’alimente sans cesse des questions nouvelles surgies de la
rencontre entre le voeu politique des communistes, les obstacles que lui oppose le réel et la nature des forces qui se lèvent concrètement pour les dépasser.

Il me semble que si le travail actuellement engagé autour du projet communiste se limite au second questionnement, il apparaîtra inévitablement comme un débat doctrinal, académique, sans force propulsive pour le mouvement réel de la société. En outre, il risque de surtout faire apparaître les désaccords. Je propose donc qu’il s’articule dès maintenant à un autre chantier identifiant des axes d’émancipation pouvant correspondre au voeu politique des communistes.

De ce point de vue, je crois que le travail de réflexion que nous avons initié ensemble pourra être utile. En traçant les grandes frontières d’émancipation à l’oeuvre dans la société contemporaine et en explorant les voies par lesquelles elles peuvent bouger sans provoquer une coercition pire que la situation de départ, il me semble qu’il peut aider à ouvrir la perspective. D’autant plus que les premières formulations que nous avons commencé à mettre sur le papier ne préjugent absolument pas de ce que pourrait être le programme politique
concret d’organisations se recommandant du communisme, qu’elles permettent seulement de tracer des perspectives permettant aux citoyens de comprendre à nouveau, et d’intérioriser, ce que dessine pour leur existence la visée communiste.

J’ai donc envie de proposer au petit groupe de préparation du projet communiste que nous soit confiée, dans cette optique, un second “cahier des charges” venant en complément de celui proposé par Roger et permettant ainsi d’ouvrir le second chantier que j’ai évoqué plus haut et que je crois absolument indispensable à la réussite d’une entreprise de haute importance.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

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