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A propos du thème science et démocratie.

texte en réponse au ’brainstorming’ du Forum social mondial science et démocratie

jeudi 14 février 2008, par Janine Guespin

Contribution sur ce que l’on peut attendre du forum social mondial ’science et démocratie’.

Scientifique ( biologiste), je suis arrivée à l’idée de démocratie en sciences dès 2000, dans le cadre d’un groupe de travail d’espaces Marx, par le questionnement sur les dérives marchandes de ma discipline. A l’époque, elles étaient bien sur, bien moins visibles que maintenant, mais suffisamment présentes pour que nous nous posions la question des méthodes de résistance. Et il nous est très vite apparu que la seule résistance possible à la pression de l’économie libérale était l’implication de toute la société dans la politique scientifique, c’est à dire dans les choix faits pour la science, tant en ce qui concerne la part de la recherche ‘libre’, que les directions de recherche applicables, (vers les seuls profits financiers immédiats ou vers les besoins de la société au sens large). C’est cela, pour moi, le rapport entre sciences et démocratie. Et je pense que c’est le fonctionnement même d’une telle démocratie qui permettra d’en préciser les contenus.

Il y a donc près de 7 années que j’accumule des expériences pour tenter d’avancer vers cette démocratie. Avancer c’est à dire mieux comprendre de quoi il s’agit, et tenter de mettre en place les éléments nécessaires. J’ai contribué sur ce thème à l‘organisation de conférences et séminaires sur ‘science et société’, ‘science et démocratie’ lors des trois précédents forums sociaux européens, participé à plusieurs colloques, animé un certain nombre de débats, et coordonné la rédaction d’un livre résultant de notre groupe de travail à Espaces Marx ‘le vivant entre science et marché : une démocratie à inventer’ (Syllepse 2006). J’ai ainsi pu discuter de ces sujets avec des ONG et des acteurs de la transformation sociale (syndicalistes –scientifiques ou non, mais aussi élus).

Le constat global est que l’ idée même de ‘science et démocratie’ est difficile à faire partager tant ce terme prend des significations différentes selon les interlocuteurs. C’est donc en termes d’obstacles que j’ai tendance à voir les choses, et le Forum, à mon sens devrait en priorité contribuer à lever ces obstacles.

Quels sont ces obstacles ?
L’un concerne le rôle et la place des divers partenaires dans cette démocratie. Les opinions se placent sur un gradient qui va de l’idée que les décisions doivent se faire en dehors des scientifiques, à celle que seuls les scientifiques sont à même de savoir ce qui convient à l’évolution des sciences. De plus, du point de vue qui nous concerne (science et société) les scientifiques ne forment pas un bloc homogène. (Et je ne parle ici que des scientifiques du public, que je connais bien, auxquels il conviendrait d’ajouter ceux du privé dont le rôle est également important). Certains sont corps et âme acquis au libéralisme, soit par conviction, soit par intérêt, soit les deux (c’est le plus souvent à eux que s’adressent les médias, et ils sont donc les mieux connus du public). D’autres participent aux mouvements sociaux, et luttent contre les méfaits du libéralisme, soit au niveau scientifique (syndicats), soit à d’autres niveaux de la société. Enfin, une grande majorité subit, râle, ou cherche à esquiver les coups par des astuces personnelles. Si certains sont tentés par les sirènes de la division entre disciplines (c’est la faute à…ils nous piquent les moyens’), dans mon expérience cela reste marginal, le sauve qui peut personnel n’empêche pas la conscience que l’université, la recherche forment un tout (même si les conceptions de la nature de ce tout divergent).

Du côté des acteurs du ‘mouvement social’, il y a encore plus de diversité. D’un côté, il y a les syndicats et les organisations de scientifiques, qui ont tendance à penser que la démocratie est fondamentale, mais qu’elle passe par un modèle style CNRS à ses débuts, c’est à dire des structures démocratiques entre les scientifiques et les pouvoirs publics.

A l’autre extrême, il y a certaines ONG pour qui les scientifiques ne sont que les vecteurs des pouvoirs publics et de l’économie libérale, et pour qui une bonne prise en compte par la science des besoins sociaux passe par une méfiance (qui frise quelque fois la haine) vis-à-vis des scientifiques.

Mais la grande majorité du ‘mouvement social’ n’a pas pris conscience que , selon les termes de la déclaration de Lisbonne pour l’Europe, on est entré dans la société et économie de la connaissance, ce qui se traduit par ‘la science doit être mise en totalité au service de la ‘guerre économique’ sauce libérale’. Et ce qui signifie que la maîtrise de la politique scientifique est devenue un enjeu économique et politique, dont on ne pourra contrer les méfaits et les dysfonctionnements que par…la démocratie

Et nous voila au cœur de ce que j’attends du Forum : Faire prendre conscience au mouvement social de la nécessité de cette démocratie. Ce qui aura sans doute aussi comme résultat de donner un sens plus généralement accepté à cette notion. Mais pour cela il faut comprendre pourquoi ce sujet si important est ainsi négligé au point de faire quasiment tâche aveugle ? C’est un deuxième et redoutable obstacle
A mon avis, cela tient à la nature particulière du problème. Comment évoluent les sciences ? Quel est le rôle d’une politique scientifique ? Là encore les positions se répartissent entre deux pôles qui reflètent la nature même de la science et sa position contradictoire dans la société. Pour une part la science évolue indiscutablement en fonction de ses problématiques propres, et de l’aspect non prédictible des découvertes fondamentales. On ne peut pas poser n’importe quelle question, on ne peut pas tout faire. Comme le disait Gilles de Gènes, si on avait voulu développer les recherches en communication avant Maxwell, on aurait développé les pigeons voyageurs. Mais d’un autre côté, la science comprend aussi l’ensemble des applications qu’elle rend possibles, à commencer, trop peu s’en préoccupent, par les applications militaires. Et de ce point de vue, les relations sont extrêmement intriquées. Il y a encore des scientifiques (de moins en moins je crois) qui pensent (ou voudraient croire) que la science fournit les idées, et qu’ensuite et les politiques ou les économies en dérivent les applications. Cela n’a jamais été totalement vrai, mais il est certain que dans la période du néolibéralisme, c’est totalement faux. La politique au service de l’économie libérale dirige toute la science, y compris en amont. Pour ce faire, elle s’appuie en partie sur les scientifiques qui se sont mis à son service, (mais en partie seulement, et il apparaît dans bien des cas qu’elle est train de tuer la poule aux œufs d’or en bridant, voire en tuant, la recherche libre). Mais cela suffit pour donner l’impression que la politique scientifique est une affaire d’experts, et que les ‘simples citoyens’ ne peuvent pas y a voir accès.

C’est l’obstacle majeur qu’i l faut franchir.

Pour cela plusieurs solutions ont été proposées. Celle mise en avant par J.Testard et la fondation science citoyenne, en France, est celle des panels de citoyens qui font la démonstration que de simples citoyens, moyennant d’y passer 4 week-ends, peuvent parfaitement comprendre les enjeux de la politique scientifique, dans les domaines les plus sophistiqués, comme les OGM ou les nanotechnologies.

Malheureusement ces expériences qui concernent très peu de personnes ne sont pas capables de diffuser et d’emporter la conviction des acteurs du mouvement social. Elles s‘s’apparentent d’avantage à du lobbyisme citoyen qu’à de la démocratie. Elles ont aussi l’inconvénient de confiner les scientifiques qui interviennent dans les conférences de formation, dans le rôle d’experts, rejoignant ainsi quelque part, la démarche du gouvernement et de la commission européenne.

A mon avis, la solution ne peut venir que d’un partage des connaissances et des préoccupations. Les scientifiques connaissent leur discipline, et ils connaissent aussi les conditions de fonctionnement correct de leur discipline. Si, à l’heure actuelle, les syndicats de scientifiques français se battent pour la défense du service public, c’est parce qu’ils savent que c’est le dernier rempart contre la toute puissance de l’économie libérale. Inversement, les citoyens connaissent les effets et les manques. Ils ont des choses à dire aux scientifiques, dans leur domaine même. Une démocratie qui néglige certains des partenaires n’est pas une démocratie. Vouloir démocratiser la politique scientifique sans les scientifiques, ou sans les représentants de la société civile au sens large, c’est une illusion, voire un dérision.

Mais que sont les ‘représentants de la société civile’ ? Et là on arrive à mon sens à un troisième obstacle. Dans nos démocraties délégataires, on a tendance à les réduire aux élus, et comme ceux-ci ne reçoivent pas la formation des panels citoyens, ils s’en remettent … à des experts qu’ils n’ont d’ailleurs pas choisis ! Face à cette absence de démocratie, les ONGs qui se soucient de problèmes concrets de relation entre science et société ont tendance à dire halte là ! La société civile c’est nous ! Là encore, c’est vrai mais c’est tout à fait insuffisant.

Chaque ONG représente un aspect particulier de cette société civile, sans plus. Ajouter les représentants d’ONG dans les instances délibératives de la politique scientifique, si les scientifiques y siègent aussi, c’est un progrès, mais ce n’est pas cela qui va réussir à mobiliser l’ensemble du mouvement social, alors que seule cette large mobilisation peut conduire à mettre un frein à la désagrégation du tissus scientifique et de connaissances où conduit la politique scientifique néolibérale.

Pour résumer en présentant autrement, les obstacles à la lutte pour la démocratie en sciences de la part des acteurs du mouvement social sont donc principalement au nombre de trois :

- La difficulté du sujet, qui fait que la plupart des acteurs du mouvement social ont tendance à croire qu’on ne peut que faire confiance à des experts, ou qu’ils n’y peuvent rien, et se désintéressent du problème. Ce qui restreint drastiquement la portée du terme ‘société civile’ pris dans le sens interlocuteur pour la démocratie scientifique.

- Le fait que ceux des scientifiques, qui sont conscients des dégâts en cours, pensent pouvoir lutter contre eux par eux même, ou ne s’appuient sur les citoyens que comme un soutien, et non pas une partie prenante- donc qui a son mot à dire.

- Le fait que les ONGs qui sont conscientes des dégâts en cours, se méfient des scientifiques et ont une attitude symétrique à celle décrite ci-dessus.

A cela, bien entendu, il faut ajouter tous les bâtons dans les roues mis par le libéralisme et ses institutions, mais cela, c’est général pour tout ce qui concerne la démocratie non délégataire.

Le Forum que nous préparons a donc comme premier intérêt celui de faire dialoguer ces trois composantes des acteurs sociaux pour faire émerger une conception commune de la démocratie en science, de ses méthodes et de ses enjeux. . Seul un dialogue, confiant et libre conduira à diminuer ces obstacles. Pour cela, il faudra trouver d’une part des thèmes susceptibles d’attirer les membres de ces trois ‘communautés’ vers ce Forum, et d’autre part des thèmes transversaux susceptibles de les faire dialoguer. C’est pourquoi je propose qu’un thème fondamental de discussion soit
‘Science et démocratie, qu’est-ce que cela signifie’ ?

http://fsm-science.org/appel/

Janine Guespin

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