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A propos du thème science et démocratie

texte en réponse au ’brainstorming’ du Forum social mondial science et démocratie

jeudi 14 février 2008, par Annick Jacq

Cette contribution tourne essentiellement autour de la première question : Qu’attendez vous de ce forum ?

Dans nos sociétés capitalistes développées, les sciences et les techniques sont de plus en plus un enjeu pour l’accumulation du capital. Pour maintenir des taux de profits élevés, le capital fait appel à l’innovation comme moteur essentiel de son développement et de la conquête de nouveaux marchés, tout en s’attaquant de plein fouet au capital humain et au travail. La quête de connaissances nouvelles, demandant des investissements de plus en plus importants, doit, en échange répondre à cette demande impérieuse du capital, qui entend rentabiliser à court terme les investissements consentis.

Les politiques de la recherche qui se sont mises en place depuis les années 70 visent, avec beaucoup de succès, à générer un nouveau régime de production des savoirs, qui met la science et les scientifiques au service de cette seule entreprise. Cette politique a trouvé en Europe son expression la plus articulée au sommet de Lisbonne, sous la formule ‘économie de la connaissance’, accompagnée de la volonté de créer et de structurer un Espace Européen de la Recherche (ERA). Parallèlement, de nombreux besoins de connaissances, répondant à des besoins sociaux, culturels, ou liés à d’autres formes de développement, recentré sur les besoins humains, ne sont pas satisfaits, et même le plus souvent, ne sont pas formulés.

Face à cette situation, et aux retombées négatives du développement technologique pour les populations, les mouvements altermondialistes peuvent être tentés par une attitude antiscience et/ou anti-technique, rendant cette dernière inexorablement responsable des maux de notre société. Dans le meilleur des cas, ils s’attaquent à la question des choix nanotechnologies, réchauffement climatique,…), mais sans mettre au cœur de leur réflexion la questions des choix scientifiques qui sont faits en amont. De leur côté, les scientifiques, remis en cause dans leur identité professionnelle, vivent une véritable crise de leur légitimité sociale, engendrant des réponses multiples, pas forcément exclusives.

• D’un côté, il peut y avoir la revendication d’un retour à une vision, historiquement idéalisée, d’une recherche « pure », entièrement libre et mue par le seul mouvement du développement des connaissances et la réaffirmation d’une science et d’un développement technique intrinsèquement porteuse de progrès, la société étant seule responsable par ses (mauvais) choix des (mauvaises) applications.
Dans cette conception, les scientifiques se situent « à côté de » et non « dans » la société et insistent sur la nécessité d’éduquer le public, de diffuser la culture scientifique, pour garantir une information objective, neutre. Cela n’empêche pas forcément le scientifique de se revendiquer aussi citoyen, pour intervenir sur les choix des applications, dans la tradition de l’engagement de scientifiques de renom pour la paix et contre le nucléaire militaire, après la deuxième guerre mondiale.

• Pour d’autres, la science doit se mettre au service des citoyens et non au service du capital. Cela les amène à s’allier à travers différentes expériences à des associations, des ONG, pour répondre à des demandes diverses, allant de demande d’expertises « indépendantes » (CRIRAD), à des programmes de recherche communs (exemples des PICRI).

• Les scientifiques peuvent également légitimer leur activité par les arguments d’utilité sociale des activités économiques : qu’y a-t-il de mal à contribuer à la compétitivité des entreprises et ainsi créer des emplois, aider à créer de nouveaux médicaments, créer de la richesse ?

Mais quelle que soit leur posture, l’immense majorité des scientifiques, face aux politiques actuelles, font preuve d’un très grand pragmatisme. Souvent, il s’agit simplement de survivre professionnellement, mais il peut également s’agir pour certains de s’inscrire plus ou moins activement dans les choix actuels, par conviction personnelle ou en échange de positions de pouvoir dans le champ scientifique.

Bon an, mal an, activement ou passivement, les scientifiques, impuissants à infléchir des politiques avec lesquelles beaucoup sont en désaccord malgré des tentatives de résistance telles que le mouvement « Sauvons La Recherche », s’inscrivent au final dans le nouveau mode de production scientifique qui se met en place et renforcent les choix scientifiques actuels.

Enfin, la grande majorité des citoyens, y compris les plus militants, qu’ils soient associatifs, syndicaux ou politiques, ne perçoivent pas les enjeux socio-économiques des choix scientifiques. Qu’ils continuent à faire confiance à la science, ou qu’ils se méfient de ses retombées techniques, en particulier pour ses conséquences pour notre environnement, ils s’estiment démunis et/ou incompétents pour intervenir. A part les quelques associations/ONG que nous avons évoquées plus haut, il y a peu d’intérêt pour ces questions au sein des mouvements sociaux.

Entre des scientifiques, qui dans leur majorité, souffrent des évolutions actuelles, mais sont impuissants, seuls, à y résister, et des citoyens qui perçoivent peu ou pas l’importance de ces questions, confrontés de manière aigue aux questions du chômage, du logement, de la survie économique, de l’éducation des enfants, le travail militant de quelques associations militant pour un débat citoyen autour des choix scientifiques et techniques ne parvient au mieux qu’à agir à la marge des politiques qui se mettent en œuvre. Pour intéressantes et positives que soient ces actions, elles n’affectent que très périphériquement les grands choix de politiques scientifiques qui sont faits tant au niveau national qu’au niveau européen.

Le forum peut donc être l’occasion d’une meilleure prise en compte des enjeux technoscientifiques par l’ensemble des acteurs impliqués dans les luttes sociales. Pour se donner les moyens d’infléchir les choix politiques qui sont faits, pour lutter efficacement contre la mainmise sur ces choix des grands groupes industriels, à la recherche de plus value rapide, pour démocratiser les politiques scientifiques, il ne s’agit pas essentiellement de (re ?) créer une « république des savants », d’améliorer l’éducation scientifique des citoyens, mais de penser comment donner à l’ensemble des citoyens les moyens d’intervenir efficacement en amont sur les choix, d’en faire un enjeu de luttes militantes.

Il s’agit d’impulser un véritable débat citoyen sur ces questions, qui puisse déboucher sur des revendications qui ne seraient plus celles des seuls travailleurs de la recherche, mais celles de l’ensemble des forces sociales en lutte.

Il s’agit dans ce débat de penser le rôle spécifique et irremplaçable que les travailleurs scientifiques, dans leur diversité d’intérêts disciplinaires et de statuts (privés, publics…), la diversité de leur rapport à la science et à la technique, de leur rapport à leur communauté professionnelle et à la société, doivent occuper dans ces choix.

Je vois essentiellement trois obstacles/difficultés que j’espère le forum permettra de contribuer à lever :

• Le premier, déjà mentionné plus haut, est la difficulté à faire prendre conscience à un large public de l’importance de l’enjeu technoscientifique pour le développement du capitalisme mondialisé.

• La deuxième difficulté est liée à la spécificité du champ scientifique par rapport à d’autres activités sociales, qui impactent, au moins en apparence, plus directement la vie des gens, comme l’éducation, les relations au travail dans l’entreprise, l’accès au logement, mais aussi aux loisirs, à la culture…Dans ces domaines, nous exprimons tous plus ou moins nos attentes, nous avons tous des idées sur ce qu’il conviendrait de faire… Les choses deviennent beaucoup plus complexes lorsqu’il s’agit de choix à très fort contenu technique, ou de politiques devant définir des priorités scientifiques. La tentation est grande alors de s’en remettre aux experts. Mais que faire lorsqu’il s’avère que les experts ne sont pas d’accord entre eux…Et comment, nous, simples citoyens, pourrions intervenir, si même les scientifiques ne sont pas capables de se mettre d’accord… ?

• La troisième difficulté est de parvenir à trouver des points de convergence, de rencontre entre des discours, préoccupations, revendications de communautés qui parlent à partir de lieux différents (la communauté scientifique, les agriculteurs, les écologistes, les syndicalistes, etc…) et produisent des revendications qui se croisent sans s’entendre. Le risque est fort de ne pas entendre la légitimité de ce que chacun exprime, lorsque cette légitimité semble exclure la légitimité de sa propre revendication. Le danger est alors de voir niée la légitimité des attentes d’une des communautés, sommée de se mettre au service d’une autre.

L’enjeu principal de ce forum est donc de confronter ces discours, de créer le lieu d’une rencontre qui permettre leur tissage/métissage pour permettre l’élaboration d’une stratégie de luttes communes, seul moyen pour imposer une démocratisation des choix scientifiques et techniques.

http://fsm-science.org/appel/
Annick Jacq
20 janvier 08
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