Accueil > Thématiques > Alternatives, émancipations, communisme > Toutes les contributions

Sur la suite au Cahier des charges

lundi 13 mars 2006, par Claude Mazauric

"Je trouve extrêmement stimulantes les propositions de Roger Martelli parce qu’elles balaient un grand nombre d’interrogations, interrogations qui ont d’ailleurs pris un tour objectif et plus seulement l’allure d’"opinions" plus ou moins fondées sur un effort de réflexivité inspiré par l’expérience et l’observation. Ce "catalogue" sera utile pour la poursuite de la discussion projetée.

Sur la "première batterie de questions" relative à la question du « capitalisme », je pense qu’il faut conceptuellement mieux marquer dans notre questionnement, ce qui relève des "effets de marché" qui sont très largement antérieurs au capitalisme moderne et contemporain (quoiqu’ils ne cessent d’intervenir à l’identique mais à une autre échelle évidemment), et le type de rapports d’exploitation de la force de travail par le travail mort accumulé et approprié, lequel présente un caractère historiquement déterminé par de multiples paramètres, lesquels sont relatifs au moment historique considéré : ici doit apparaître la notion d’exploitation et pas seulement en 3.4.

Sur la "deuxième série de questions", je tiens que le partage du temps ne s’effectue pas en 1848 car toutes les voies idéologiques sont déjà en place théoriquement à cette date : l’alternative entre s’appuyer sur le mouvement social pour en réorienter la transformation (souhaitable), ou recourir, simultanément ou non, au rôle coercitif, éducatif et organisationnel de l’Etat (reconstruit ou non), est largement en place, notamment en France mais aussi en Angleterre et ailleurs en Europe, avec l’apparition dans les années 1830 sur la lancée des expériences révolutionnaires françaises, d’un mouvement "républicain et communiste" (sic) qui se détache nettement des courants owenien, saint-simonien et fourriériste, lyonnais ou franc-comtois, en ce dernier cas évoqué, un fonds riche où puiseront Proudhon mais aussi Auguste Comte, lequel rejettera entièrement l’idée de révolution politique, inscrite dans le court terme, comme moyen de la transformation civilisationnelle (il n’a pas en vue la seule "question sociale") : tout cela mérite approfondissement mais je plaide pour qu’on adopte une vision en longue durée : en l’occurence, l’équivalent de huit à dix générations successives...ce qui est peu (sauf pour ceux, généralement jeunes et se croyant immortels, qui pensent que le monde s’achève avec la fin de leur propre enveloppe charnelle ! ...Evidemment, je plaisante.)

S’agissant de la Révolution d’Octobre (notez la majuscule) et de ce qui s’en est ensuivi dont l’évocation transparaît dans la troisième série de question après avoir été abordée en 2, mon avis est qu’il faut aussi en parler du point de vue de la longue durée des expériences de transformation sociale se voulant fondamentales : ne peut-on ici raisonner en terme d’étape, de progrès "par en-dessous" etc, par exemple, comme les penseurs du XIXème siècle (Hegel, Michelet, Quinet, Jaurès, etc.), le faisaient, par exemple quand ils plaçaient la Réforme comme une première manière de construire le monde laïc, bourgeois, libéral, décléricalisé, scientifique et démocratique qui s’est ensuite imposé avec les Lumières et la "révolution de France" ? Rien de ce qui a été entrepris pendant l’ère "soviétique" n’est perdu, faisant désormais partie du patrimoine d’expériences, caduques, effroyables ou attachantes, vivaces quelquefois, dont l’humanité doit assimiler le fruit, n’en déplaise. Et mesurer que l’échec final (en Europe) a contribué à la configuration d’ensemble du monde, progressivement établie comme un dynamique d’encouragement constamment relancée, à toutes les formes de "contre-révolution" contemporaines, lesquelles ne sont pas seulement idéologiques...Ici, je pourrais développer longuement mais chacun voit bien où j’en viens et il suffit de lire l’autobiographie d’Hobsbawm ou, a minima, l’interview de Angela Davis dans L’Humanité du 12 décembre pour donner libre court à l’argumentation possible qu’on peut développer sur la lancée de ce constat...Mais si cela est convaincant (au moins pour celui qui l’énonce !), alors convient-il, non d’exclure ou de sous-estimer, mais de hiérarchiser le niveau des instances énoncées dans le 4.3 du catalogue, en mettant assurément au premier plan ce qui a trait à l’exploitation et à l’accumulation privative des survaleurs, qui s’est emparée du monde entier sans que le terme de cette entreprise soit actuellement pensable, au vu des rapports de forces.

J’ai beaucoup apprécié la "quatrième série de questions" de R.M. , en particulier parce que les lisant, j’avais en tête ce que je viens de préciser ci-dessus. Je suis persuadé qu’on « peut agir à l’intérieur d’une logique existante et de ses institutions, sans pour autant en être tributaire », ce qui est précisément ce que nous (j’entends par ce « nous » celles et ceux qui se disent ou se veulent « communistes »), devons toujours entreprendre contre le capitalisme tout en vivant entièrement dans une société dominée par le capitalisme. Mais cette manière, n’est-elle pas celle à travers laquelle s’est construite la science moderne, se dégageant, tout en étant en son sein, du dispositif des croyances qui lui était antérieures et dans lesquelles ceux qui en furent les protagonistes baignaient en permanence, l’oeil ouvert (plus ou moins) ? N’est-ce pas le comment nous agissons, quand nous nous activons dans les moules et dans des « situations » où nous nous trouvons pour les transformer, voire les subvertir, ouvertement ou mezzo voce ? Etc. Mais dans ce processus dont nous ne pouvons préjuger de ce qu’il deviendra sous l’effet conjoint de notre volonté (ou de notre engagement) entrant en confusion avec celui ou celle d’autres acteurs, il faut avoir la modestie et la patience (un peu désespérée mais honorable) de savoir que nous ne pouvons rien en attendre pour nous-mêmes, ce qui implique d’agir sans cynisme mais aussi sans candeur : qu’on me cite un seul « révolutionnaire » depuis deux siècles qui aurait vu les choses autrement ? Je sais bien que les « modèles » comme tels sont obsolètes, mais peut-on renoncer à s’instruire ?

Je comprends que certains rejettent toute référence au « communisme » en raison de ce que l’expérience du XXème siècle, là où on s’était engagé à en promouvoir l’avènement, a produit de catabolique... J’ai même pensé un temps, qu’en faisant l’économie du mot, donc de la (possible) dénomination de ce que nous rejettions, nous repartirions d’un meilleur pied : je suis revenu de cette pulsion naïve que je rejette aujourd’hui fermement parce que je crois qu’il faut toujours prendre en charge toute l’histoire et savoir s’enrichir de tout ce qui a pu être entrepris, après l’avoir analysé, compris (si faire se peut), assimilé dans son intention, saisi dans sa réalité fugace comme entreprise, comme signe puis dans ses effets durables envisagés dans la dialectique des temps, le temps court de notre vie, le temps long des héritages et des projections où se lisent mieux les grandes déterminations structurelles.

Claude Mazauric

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0