Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Le parti pris de la Complexité en Politique.

De la méthode. Voilà où j’en suis à ce jour.

mercredi 4 juin 2008, par Pierre Zarka

Je commencerai par les dégâts causés par la systématisation de la pensée linéaire et la difficulté à prendre en compte les contradictions comme faisant partie d’un ensemble.
Toute la pensée des Lumières est fondée sur ce que l’on désignera plus tard sous le vocable de « positivisme ». L’hyper- croissance apparaît dès la fin du premier tiers du XIX° siècle. Liée au processus débouchant sur la Révolution industrielle, toute la pratique sociale inspire une raison au caractère mécanique : un geste précis à une conséquence précise : la relation cause-effet se lit à l’unité. Dès avant cette période, les réalités sont présentées comme des touts homogènes : Dieu, le Roi, l’Etat, la nation, les classes….dénuées de toute contradiction. Il s’en suit une conception de LA Vérité qui s’apparente davantage à la « parole révélée » qu’à la construction tâtonnante et continuelle. D’où une certaine abstraction dans la manière de les représenter. Conjugué avec un besoin existentiel de se situer sur l’axe du temps, c’est-à-dire à pouvoir se trouver un passé et un futur communs ce mode de penser conduit à ce type de déterminisme : le christianisme, Rousseau, Babeuf, mais aussi une manière de considérer la marche au communisme comme inéluctable, inscrite dans le sens de l’Histoire . Par contre ce type de déterminisme nous empêche de penser les réalités comme des mouvements et des productions historiques. C’est le cas avec l’Etat par exemple. Nous leur attribuons à la fois un caractère naturel et ce que Marx appelle la fétichisation à propos de la marchandise ; fétichisation qui dit-il, soumet les hommes à ces réalités. Cela nous conduit à une défense de l’état unilatérale et à la crainte du désordre : « il faut savoir arrêter une grève ; 1968 ; les mouvements de banlieue de 2005 et leur répression…Nous acceptons le caractère politique des émeutes ailleurs mais pas chez nous.

Ces traits fondamentaux de la culture européenne forment le contexte des mouvements révolutionnaires et du marxisme. L’absence de contradictions dans le regard porté sur la classe ouvrière(Foucault) et dans ses mouvements. (La classe ouvrière n’a que ses chaînes à perdre alors que le capitalisme ne s’est pas imposé uniquement à partir de menées de dominants. Il a bien fallu que son existence corresponde à des éléments profondément enfouis dans tout le corps social. L’influence de « l’idéologie dominante » pour les dominés n’est pas qu’un produit d’importation. Si on pousse plus loin l’analyse de ces rapport on perçoit la part de soumission qu’ils supposent, et on voit que sauf en cas de violence totalitaire, les dominés participent activement à la reproduction de ce rapport dominants/ dominés. Nous ramenons trop souvent les dominés et exploités au rang de « victimes ». Cela a un double inconvénient : cela les considère comme passifs et simplement « bénéficiaires » éventuels des transformations mais pas comme acteurs et cela gomme le fait que leurs pratiques sont elles aussi porteuses et génératrices des rapports sociaux que nous souhaitons changer ; c’est le mérite des féministes et des immigrés d’avoir mis le doigt sur le fait que l’on puisse à la fois être opprimé et oppresseur vis-à-vis de plus faible que soi. Par contre la subjectivité des acteurs rend l’aléatoire, le contingent encore plus présent qu’on ne l’a pensé. En prenant l’exemple de 1789, on peut dire que la montée de la bourgeoisie, l’appauvrissement d’une part de la paysannerie débouchant sur le prolétariat, l’essor de la philosophie des Lumières qui n’est pas propre à la France, ont cependant donné aux changements de régime, trois réalités bien différentes entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne pour ne pas parler du Japon.

On peut s’interroger si, sur le temps long, la tradition révolutionnaire dans un mouvement ambivalent, n’a pas réactivé, sous une forme moderne, le vieux contrat de « servitude volontaire » existant déjà dans les sociétés primitives et antiques. Cette matrice n’a-t-elle pas eu des conséquences sur le caractère de plus en plus abstrait et autonome » pris par les systèmes institutionnels dans la période contemporaine ? On a vu par exemple, comment au cours du vingtième siècle, l’Etat- Nation, dans la foulée de la Révolution française, va cristalliser la puissance du peuple tout entier. Mais cette volonté du peuple, dans la mesure où elle se trouve instituée, c’est-à-dire déléguée à la puissance d’un système étatique de plus en plus perfectionné a pu donner à ce système, en retour, une légitimité et une puissance inconnues jusqu’alors et ont pu aboutir au totalitarisme. « La Raison s’est retournée en son contraire ». (Idée de la dialectique négative développée par T.Adorno).

2° L’héritage idéologique est plus complexe que l’on ne le pense souvent. Pour revenir aux Lumières et la révolution industrielle, l’idéologie du fonctionnel de l’utilité obligatoire est devenu le cadre commun : la finalité n’est pas l’émancipation de l’individu mais sa rentabilité ou son efficacité. La même idéologie est alors à la fois porteuse de progrès réels, d’une approche d’une dualité entre individu et collectif qui peut aussi bien servir de matrice à la demande de service public qu’à la mise en concurrence.

3° En réaction justifiée au dogmatisme, émerge une tendance à considérer les réalités comme des amas rejetant par avance toute explication globalisante et tentative de mise en cohérence (Benassayag). Le pragmatisme est devenu le moyen d’aborder le complexe mais cela conduit à ne jamais le comprendre. C’est encore une pensée simplificatrice. Or, le monde du travail vit dans un univers de morcellement : dissociation de l’espace travail des autres pratiques, morcellement du travail et éloignement de la vision de l’objet dans sa totalité, dissociation de la sphère privée et de la place dans la société, absence dans le système informatif des relations causes multiples -effets….

De ce fait toute lutte s’inscrit dans la cohérence du capitalisme : les classes surchargées peuvent conduire à vouloir éviter les élèves dits difficiles, et que cela devienne une véritable stratégie individuelle et collective d’évitement, cela peut être le cas avec le choix de l’habitat ce qui aggrave la ghettoïsation. C’est ici qu’à mon avis interviennent deux questions : la capacité à un regard cohérent est-elle du ressort de la « révélation » : Marx et Lénine ont dit que… ? Ou est-elle aussi une recherche tâtonnante ? Quels sont alors les rapports entre, non pas la règle, mais la lecture cohérente de la société et le particulier ? La cohérence est souvent jugée comme relevant d’un apriori immuable ou comme la prétention à une vérité définitive ; elle est alors évidemment rejetée. Mais peut-on ne pas voir l’interaction entre le détail et le tout, et comment l’un ne peut se lire sans l’autre ? Et de prétendre à cette lecture entraîne-t-il obligatoirement une prétention à la « révélation » ou ne faut-il pas considérer à la fois, le besoin de connaissance cohérente et le caractère inévitablement inachevé, tâtonnant et révisable de cette connaissance ? Enfin, la capacité de la mise en cohérence n’est pas l’uniformité de la réponse mais la capacité à se penser comme être social et de mettre en relation ses propres aspirations et l’organisation de la société.

Mieux prendre en compte les cohérences- je ne dis pas les uniformités- permet de ne pas segmenter les problèmes et de voir leurs interactions : on aborde le plus souvent le bipartisme sans s’interroger sur les rapports qu’il entretien avec la dissociation du social et du politique. Ainsi le refus du Parti d’aller vers une candidature unitaire antilibérale a été l’objet de conflits qui ont tourné autour soit de l’intérêt du parti soit autour de l’existence d’un mouvement antilibéral. Dans les deux cas, la vision du problème était un tantinet égocentrique : elle tournait peu autour du rapport du social et du politique, alors que c’est l’enjeu fondamental de la politique depuis 1968. Et ce refus d’aller vers une candidature symbolisant un nouveau rapport entre social et politique allait faire faire l’expérience à des millions de personnes qu’il était impossible de passer de l’un à l’autre autrement que par des voies délégataires et traditionnelles, c’est-à-dire en acceptant cette coupure. Aujourd’hui, il n’est pas sûr que les luttes ne portent pas la résignation à cette impossibilité.

4° D’où une autre question : lorsqu’il s’agit de société, donc d’humains, à la différence des mouvements de la nature, le sujet et l’objet de l’observation se confondent et la question doit non seulement inclure la subjectivité mais la part des affects. Mais on ne peut qu’enregistrer les affects, en tenir compte, influer sur eux et non prétendre y substituer uniquement du raisonnement. Le mythe ou l’utopie : c’est apparemment le contraire de l’émancipation mais n’est-ce pas aussi une manière de se penser sur l’axe du temps : la socialisation ou même l’hominisation passe par « le temps ». Or, non seulement nous avons besoin de « commun » mais de passé et de futur commun pour aborder le présent. Notion plus floue que l’espace. Le mythe permet cela : il socialise autour d’une origine commune. Le problème est que le mythe peut induire une illusion qui désarme. Freud dit de l’illusion qu’elle n’est pas du domaine de l’erreur mais du désir.

Cette visée à la cohérence doit-elle conduire à une capacité de prédiction ou plus modestement à une contribution à une culture (et à une qualité d’affects) qui entraînera la possibilité d’évènements ? Comment faire entrer dans un projet politique (peut-être ce mot n’est-il pas le bon ?) la part d’incertitudes, d’aléatoire et surtout d’accepter que par définition, un mouvement qui impliquerait des masses d’individus voire des majorités, dépasse toute prévision et déborde toute prétention à son encadrement. Si l’on se réfère à la Révolution française on s’aperçoit que : 1) la demande de la convocation des Etats généraux a été faîte par la noblesse et non pas le tiers Etat, 2) que personne n’a décidé de la prise de la Bastille qui a été un tournant dans l’acte révolutionnaire sous sa forme populaire mais aussi violente ; même la mort du roi qui a été un autre tournant et pensé celui-ci, en est de fait une conséquence de cette irruption de la violence révolutionnaire et populaire qui n’avait pas été programmée. En même temps la courte majorité qui a décidée de cette condamnation montre, que sans réécrire l’histoire, un choix autre était envisageable, on ne peut repenser ce qu’auraient été ses conséquences. L’action entraîne une multiplicité de possibles dans la mesure où elle transforme ses acteurs et le contexte. La notion d’évènement me conduit au problème « équilibre/ déséquilibre » abordé par Christian Vermeulin. J’assimilerai volontiers cette problématique à la notion de mouvement. A l’heure actuelle, il s’agit essentiellement de « crise ». Mais dans l’Histoire, je ne connais pas un exemple de développement nouveau qui ait pu surgir sans être issu d’une crise.

5° L’expérience historique nous interroge sur notre conception de la lutte des classes : est-ce deux camps qui s’affrontent ou des processus multiples et plus complexe d’émancipation qui se heurte à l’opposition de dominants – classe ; culture ; comportements- ? Comment pourrait-on sinon aborder le mouvement d’émancipation féminine ou l’écologie s’il ne s’agit que de deux camps qui s’affrontent ? En cela, « l’anticapitalisme » ne peut suffire à définir le champ et le sens de ce qu’il est nécessaire de transformer. Cela ne retire rien du fait que des forces sont intrinsèquement des blocages, mais est un peu plus complexe que l’idée selon laquelle la classe ouvrière n’a à perdre que ses chaînes.
6° Il y aurait pu y avoir des bifurcations : Pourquoi des pensées qui interrogeaient ces modes de représentations ont été systématiquement marginalisées ? (Bakounine ; Luxemburg). Une des raisons qui nourrissent une pensée mécaniste de l’histoire et de la politique est que ce sont les vainqueurs ou les dominants qui l’écrivent et pas ceux qui s’invitent. Ainsi par exemple, les communistes français ont une lecture politique des émeutes de la faim en Afrique ou plus anciennement de celle de Los Angeles, mais absolument pas des « émeutes » des banlieues françaises. Globalement « l’irruption », le « contingent » ne sont pas totalement ignorés mais-ce qui est plus grave encore- rejetés comme des obstacles à la bonne marche de l’objet dont on parle. Il est nécessaire de prendre conscience que la pensée révolutionnaire se forme dans le cadre de ce qu’elle vise à transformer et qu’elle a besoin de constamment chercher à s’en affranchir.

Pierre Zarka

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0