Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Le parti pris de la Complexité en Politique.

La complexité comme parti-pris

mercredi 4 juin 2008, par Jean-Louis Sagot-Duvauroux

La prise en compte de la complexité est un parti-pris politique et théorique, une option qui se présente à nous qui n’acceptons pas la clôture de l’histoire humaine dans son aujourd’hui libéraliste. Ce parti-pris est dominé. Majoritairement, les forces politiques qui ont fait le pari de l’émancipation humaine se sont placées dans une autre option, celle de la « prise du pouvoir » identifiée à l’accession aux organes centraux de l’État dans la forme que lui a donné la tradition occidentale. Ces organes seraient le nœud gordien de toute avancée dans ce qu’on nomme de façon d’ailleurs très vague la transformation sociale. Du coup, l’action politique s’en trouve comme automatiquement « linéarisée ». Elle consiste en son axe à s’organiser pour prendre des positions décisives dans les pouvoirs publics étatiques, d’utiliser ces outils pour faire advenir les modifications souhaitées de la structure économique et sociale. Ce parti pris réducteur repose sur une croyance bien établie, quoique fort discutable : la fétichisation de l’État pris comme un système unifié et cohérent de pouvoir qu’il suffirait de « prendre » pour instituer une société émancipée. Il se traduit par une forme d’organisation, le parti politique, construit en miroir du fétiche-État parce que son objectif axial est d’assurer la relève dans les offices publics, d’user de ce pouvoir pour éventuellement en modifier la nature et de s’y maintenir pour y accomplir le programme de l’émancipation, celui qui est issu de la juste ligne et peut être mis en œuvre par le « bon » pouvoir.

Bien que cette option simplificatrice montre, même et surtout dans la « victoire », ses limites entêtées, l’action politique « transformatrice » en reste presque entièrement contaminée. Nous voyons tous cependant que les mouvements de la société et que les méandres de l’action politique ne suivent pas si facilement la voie prescrite. Des révolutions héroïques enfantent des tyrannies. Des mouvements d’émancipation aux conséquences concrètes considérables, par exemple le féminisme, ne mordent qu’à la marge sur les institutions étatiques (quand il s’agit d’inscrire dans les lois certaines conséquences de la liberté - droit de vote, droit à la contraception - ou de l’égalité - partage des responsabilité de chefs de famille…) Mais l’essentiel de l’action porte sur d’autres segments de la vie sociale.

Pour intervenir efficacement sur l’ensemble des pôles où se joue l’émancipation humaine, pour les relier quand c’est utile, pour agir sur tous les segments du rapport de forces, la simplification étatiste et partidaire des traditions politiques occidentales ne suffit pas. Elle se traduit au contraire par de graves infirmités. « L’Atelier L » fait le pari qu’on ne peut traiter ces infirmités qu’en prenant un parti tout différent, celui de la complexité : j’admets que les réalités humaines où se joue l’émancipation sont complexes, que pour parvenir aux modifications souhaitées, il faut prendre en compte cette complexité et s’organiser en conséquence. Ce parti-pris se heurte à de fortes résistances, car il sape la légitimité des appareils, des personnels de pouvoir, des programmes censés placer l’action sur le bon chemin. Et sur les segments de l’action où des appareils et du personnel de pouvoir sont néanmoins nécessaires, il en fait imploser la boursouflure. Au delà de ces cercles restreints, ceux qui veulent construire dans le champ politique cette pensée de la complexité et lui donner des outils appropriés rencontrent très souvent l’indifférence active de celles ou ceux qui, ayant adopté (souvent sans y penser) l’option linéaire dominante, ne voient pas l’utilité d’un engagement si éloigné de leur champ de vision.

C’est pourquoi l’action engagée par Janine autour des outils théoriques de la complexité a rencontré la perplexité distante de beaucoup qui n’y voyaient qu’un curieux « jeu de l’esprit ». C’est pourquoi, a contrario, c’est une des seules suites vraiment vivante de la rencontre où elle est apparue au grand jour.

Il me semble donc, que pour donner à ce travail une perspective capable de rendre visible son importance, nous devons faire apparaître, sans attendre les résultats de travaux plus « pointus », en quoi il constitue un renversement des paradigmes aujourd’hui dominants dans la réflexion et l’action politiques émancipatrices. Nous devons montrer en quoi l’émancipation elle-même est directement impliquée dans ce choix, que ce choix consiste à tirer les conséquences du vœu d’émancipation dans le champ de l’organisation politique. Les exposés de Janine sont un précieux point de départ. D’abord, par leur lien avec les « sciences dures », ils jouent un rôle de révélateur et attestent du « sérieux » de l’entreprise : « Donc il existe déjà des champs où cette façon de penser prouve sa pertinence et son efficacité ; donc la complexité est rationnellement pensable, etc ». Ensuite, par son lien concret avec un mouvement d’émancipation troublé par sa difficulté à mettre en œuvre ses vœux politiques, il s’inscrit dans une urgence politique qui déborde de beaucoup la recherche de caractère universitaire. La pérennisation et la popularisation de ce travail tiennent donc d’abord, me semble-t-il, à leur articulation avec la construction des contenus politiques, ainsi que des formes d’organisation susceptibles de leur donner corps.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0