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Quelques suggestions pour un cahier des charges...

par Roger Martelli

dimanche 21 mai 2006, par Roger Martelli

Que peut-être notre « cahier des charges » ? Nous l’avons dit la dernière fois : notre objectif n’est pas de discuter d’un programme, mais de la possibilité même d’un projet qui nous soit commun. Notre « cahier » doit donc se présenter comme un ensemble de questions, plus ou moins vastes, auxquelles nous essaierons de formuler des réponses, partielles ou globales, communes ou divergentes. Les questions sont ici regroupées selon un ordre plus ou moins logique, mais qui ne saurait être un ordre chronologique dans leur traitement. Il ne faut donc bien sûr pas y voir le plan d’un colloque, mas un simple catalogue, raisonné, provisoire, à la fois trop long et non exhaustif. Par définition, on trie dans un catalogue, qui s’enrichit et s’infléchit au fur et à mesure d’un travail de long souffle. À nous de préciser, dans le même mouvement, l’ampleur des questions que nous prétendons balayer et le calendrier raisonnable de leur élucidation. Février 2006.

1. La première batterie de questions tourne autour du capitalisme et de son « dépassement ».

· Quels regards peut-on porter aujourd’hui sur le capitalisme dans son cadre mondialisé ? Quelles notions pour le caractériser ? Financier, actionnarial, cognitif, informationnel ? Impérialisme ou Empire ? La conception classique du « mode de production » est au départ plus composite que les vulgates ultérieures ne l’ont souvent présentée. Le capitalisme est en même temps un complexe technico-économique, un modèle social, un type de régulation ; il est système technique et société. Comment penser chacun de ses domaines dans sa spécificité et dans ses interrelations ? Peut-on imaginer une alternative sans avancer sur ces questions ?

· Que pensons-nous aujourd’hui de l’idée selon laquelle le capitalisme constitue un horizon indépassable, tout au moins à l’échelle de l’anticipation raisonnable ? Par exemple, que pensons-nous de formules du genre : « Oui à l’économie de marché, mais non à la société de marché » ? En quoi et comment le capitalisme a-t-il marqué en profondeur la dynamique sociale et politique des vingt-cinq dernières années ? Quels effets sur la droite ? Quels effets sur la gauche ? Quels sont les éléments, matériels et culturels, objectifs et subjectifs, qui plaident en faveur de l’idée qu’une démarche alternative est pensable ?

· Peut-on ou non se fixer pour objectif le « dépassement/abolition » du capitalisme ? Quels termes, d’ailleurs, utilisons-nous les un-es et les autres pour désigner le processus au bout duquel le capitalisme n’existe plus ou, à tout le moins, n’est plus le mode de développement dominant ? À titre d’exemple, que faisons-nous de notions comme celle de « mixité » ? Comment pensons-nous, dans la durée, l’articulation pratique de la sphère privée, du secteur public et de l’économie sociale ?

· Dans quelle mesure les luttes actuelles et les pratiques politiques qui se cherchent dans le « mouvement » portent-elles des exigences de dépassement du capitalisme ? Certaines luttes portent-elles plus que d’autres la nécessité de ruptures avec les logiques dominantes ? Sont-elles porteuses de sens, sous quelles formes, avec quels mots ?

· Un peu partout en Europe, se fait jour le besoin de repenser les concepts de la transformation. On parle de « socialisme », de « communisme », de « socialisme démocratique » du XXIe siècle. Que penser de ces recherches et tâtonnements ?

2. La deuxième série de questions peut centrer l’attention sur les alternatives passées.

· Est-il possible de tenter un bilan global et raisonné des alternatives pensées depuis environ un siècle et demi (si l’on prend comme date repère celle de 1848) ?

· Quels sont les effets durables de ce que l’on pourrait appeler les « bifurcations » de l’histoire du mouvement critique (la mise à l’écart du premier féminisme en 1848, le clivage Proudon-Marx, puis Proudon-Bakounine, la distinction du socialisme et du syndicalisme révolutionnaire, les coupures introduites par le stalinisme, la constitution séparée de l’écologie politique, etc.) ?

· Que dire plus particulièrement des expériences alternatives du XXe siècle (soviétisme, autogestion, tiers-mondisme...) ?

· Peut-on, dans ce domaine, parler de « leçons » de l’Histoire ?

3. La troisième série de questions porterait sur l’alternative elle-même, sur la « transition », le processus de ruptures et les caractéristiques de la « révolution » nécessaire.

· Que s’agit-il de « dépasser » exactement ? Le marché en général, la dominante des marchés financiers, la société patriarcale, la croissance voire le développement, le productivisme ?

· Comment formuler aujourd’hui les fondements sociaux des pratiques visant à la subversion de l’ordre social ? Quelle image avons-nous de la transformation des classes sociales, de leur rôle, de leur représentation ? Quel impact ces évolutions ont-elles sur la transformation même de la société ? Devons-nous troquer la représentation globale de la classe contre l’image moins unitaire de la multitude ?

· Comment caractériser les confrontations de classes dans le cadre de l’actuelle mondialisation ? Que peut-on entendre par « acteurs sociaux », « nouveau sujet politique », « nouveau bloc social » ? Que peut-on dire de la dimension symbolique des conflits ? Quel rapport entre théorie et pratique ? Quel mode de production, de diffusion et d’appropriation des savoirs au sein même du mouvement de transformation ? Quelle est, en fait, la place du symbolique et du culturel dans ce mouvement ? Comment chacun se pose-t-il aujourd’hui la question classique des rapports du groupe social - la classe » - et des individus ? Quels effets cela peut-il avoir sur les représentations de la transformation sociale et sur ses formes d’organisation ? Comment définissons-nous aujourd’hui le rôle - ou l’obsolescence, ou l’inutilité - des partis politiques ?

· Il est de plus en plus courant de rappeler que les sociétés « de classe » fonctionnent selon le quadruple registre de l’exploitation, de l’oppression, de la domination et de l’aliénation. Quelles conséquences en tire-t-on pour penser une ou des alternatives à l’ordre social actuel ? Comment donner à l’alternative l’ambition d’un mode de développement, d’un modèle social, d’un type de régulation, d’un modèle politique ? Pour le dire en d’autres termes, la critique du capitalisme se réduit-elle à un parti pris d’antilibéralisme et d’anticapitalisme, ou implique-t-elle d’articuler le combat anticapitaliste traditionnel à tous les autres combats pour l’émancipation ?

· Les sociétés modernes se sont construites sur la base d’une séparation relative des « sphères » - l’économique, le social, le politique, le culturel... L’évolution récente, sans invalider complètement cette distinction, pousse toutefois à la relativiser et donc à remettre en cause la logique de séparation. Quels effets cela a-t-il sur les représentations d’une activité de visée alternative ? Par exemple, la ville fonctionne désormais comme le lieu de mise en cohérence, à la fois territoriale, matérielle et symbolique, du « tout social » : avons-nous pris la mesure de cette évolution ? Que sommes-nous capables d’en dire aujourd’hui ?

· Comment nous situons-nous, aujourd’hui, par rapport aux questions classiques de la propriété ? De façon concomitante, quelle conception avons-nous de la sphère publique ? Que disons-nous de l’État ? Pratiquement, notamment dans son conflit avec l’anarchisme, le communisme historique s’est confondu avec une pratique de l’utilisation du pouvoir d’État contre le capital. Quel bilan tirer de cet aspect de l’expérience du communisme ? Quelles conceptions en découlent de la question du pouvoir (occupation, subversion, « bris » de l’État...) ? De façon plus générale, comment formulons-nous, dans tout cela, la place de la question démocratique ? Dans le cas de la France, comment pensons-nous dans ce cadre la République et comment envisageons-nous l’articulation (ou la non-articulation) du parti pris anticapitalisme et de l’affirmation républicaine ?

· Comment, dans une visée alternative, se pensent les multiples niveaux territoriaux de l’action transformatrice : division internationale du travail, communauté politique supranationale, démocratie du local au planétaire ? L’alternative dans un seul pays est-elle envisageable ?
· Certains disent (Benasayag) que la pensée même « d’une » alternative (au singulier) est totalisante et marquée par le caractère unitaire de l’État ; d’autres disent que la récusation de ladite alternative voue l’ambition critique au statut subordonné des contre-pouvoirs, laissant ainsi « l’historicité » aux forces du capital ? Que dire de ce dilemme ?

· Que faire des modalités classiques d’action sur le social ? Que faisons-nous en particulier du keynésianisme et de ses variantes ?

4. La quatrième série de questions pourrait concerner plus particulièrement la référence communiste.

· Le communisme désigne à la fois, séparément ou indissolublement, la société que l’on vise - utopique ou non -, le processus pour y parvenir et les activités concrètes qui s’organisent en fonction de ce but - le « parti communiste » pour reprendre l’expression originelle. Comment les un-es et les autres nous représentons-nous cette réalité du communisme ?

· Pour les un-es, le communisme est d’une certaine manière inscrit déjà dans la société contemporaine (on parle même parfois de « présupposés » du communisme). Pour d’autres, cette façon de penser la réalité reste abstraite ou téléologique, l’alternative devant se penser dans son extériorité radicale avec l’ordre dominant des sociétés de classes. Comment nous représentons-nous, de ce point de vue, la dialectique difficile de « l’intérieur » et de « l’extérieur » ? Peut-on agir à l’intérieur d’une logique existante et de ses institutions, sans pour autant en être tributaire ?

· Pour les un-es, le communisme se confond avec l’ensemble de l’activité critique par laquelle se nie historiquement la société bourgeoise ; à la limite, soit le communisme n’est que la forme la plus conséquente ou « radicale » (allant jusqu’à la racine des choses...) de la critique, soit toute activité critique est en fait du communisme sans le savoir. Pour d’autres, le communisme est une variante du mouvement critique anticapitaliste ou antibourgeois qu’il convient de maintenir à côté d’autres courants, en l’adaptant à son époque (la portée de cette adaptation, prudemment réformatrice ou radicalement refondatrice, variant selon les individus ou les courants). Pour d’autres encore, le communisme constitue une modalité passée de l’ambition alternative, ce qui suppose de penser aujourd’hui ladite alternative dans un cadre mental et pratique complètement différent. Comment nous représentons-nous, chacun-e à notre façon, la question même du communisme ?

· Selon la manière dont nous répondons aux questions précédentes, pouvons-nous essayer de définir les relations du communisme et des autres cultures, pratiques ou traditions de l’alternative sociale ? De façon plus spécifique - compte tenu de la nature même de ce mouvement - comment peuvent se penser les rapports du communisme au féminisme ? Quelles conséquences tout cela peut-il avoir dans les représentations du champ politique en général, et de celui de l’alternative en particulier ?

· Pourquoi peut-on encore plaider pour une utilisation de la référence au communisme ? Quelles sont, a contrario, les raisons qui motivent son refus ?

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