Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Le parti pris de la Complexité en Politique.

introduction

mercredi 4 juin 2008, par Janine Guespin

Le monde, la société sont complexes, et même de plus en plus complexes. ..

Dans ce cas, pourquoi un ‘parti pris de la complexité’ ? Parce que les processus (ou systèmes dynamiques) complexes présentent souvent des propriétés qui sont contraires au sens commun. Chercher à les comprendre à l’aide du sens commun ne peut conduire qu’à l’erreur ou à l’échec. Or nombreux sont encore les militants de la transformation sociale qui semblent (ou veulent) croire que le sens commun suffit à penser un monde complexe. Face à ce ‘parti pris du sens commun’ il faut donc un parti pris de la complexité, face au sens commun il faut une ‘pensée du complexe’. Il y a urgence.

1) La parabole des aveugles et de l’éléphant est un métaphore simple et non dynamique. Elle permet cependant d’illustrer l3 modes de pensée. Pour reconstituer l’éléphant à partir des parties que chaque aveugle a touché on peut : accepter une seule des versions et la trompe par exemple sert à définir l’éléphant (une partie prise pour le tout) ; on peut juxtaposer les diverses prises de contact avec l’éléphant (le tout égal à la somme des parties) ; on peut enfin reconstituer l’éléphant en recherchant les articulations entre les parties.

2) Il n’y a pas de définition unique de la complexité, mais un ensemble de propriétés dont je vais présenter quelques exemples très simples,( j’en ai développé quelques autres plus longuement dans mon article ‘vers une appropriation politique de la complexité’.

Est complexe un processus dont les transformations ont plusieurs causes, souvent en interactions les unes avec les autres. Mais le sens commun recherche la cause unique (ou principale). Exemple, l’échec de la candidature antilibérale aux élections présidentielle a une seule cause pour le sens commun, mais chacun en défend une différente (que ce soit MGB, Bové, l’anticommunisme, le manque de dynamique populaire ou le congrès du Mans), alors que le parti pris de la complexité non seulement prend en compte toutes ces causes mais en recherche les interactions.

Est complexe un processus dont les transformations sont émergentes, c’est à dire qu’elle ne découlent pas directement de propriétés des éléments constitutifs, qu’elles sont souvent inattendues car le ‘tout’ n’est pas la somme des parties’, contrairement à ce qu’affirme le sens commun. Exemple, ‘la gauche’ est elle seulement la somme des partis de gauche ? Une nouvelle formation de gauche dépend elle d’UN programme, d’Un projet, d’UNE bonne coalition, d’UNE bonne organisation, de la somme de toutes ces idées, ou de l’organisation d’interactions entre toutes ces idées ou initiatives, susceptibles de créer de l‘émergence (imprévisible) ?

Est complexe un processus où des transformations importantes peuvent provenir de causes minuscules, alors que des causes importantes peuvent n’avoir aucun effet. Pour le sens commun l’effet doit être proportionnel à la cause. Exemple, si l’effet d’une manifestation ne devait dépendre que du nombre des participants, comment comprendre l’impact de Seattle ?

Est complexe un processus dont les transformations impliquent ce que l’on nomme cercles vicieux ou cercles vertueux, qui représentent des ‘rétroactions positives’ des causes les unes sur les autres. C’est une causalité circulaire que le sens commun récuse. Exemple, j’ai pu montrer (dans l’article cité) comment certaines actions ont eu un effet contraire à celui attendu parce que les acteurs avaient négligé de tenir compte des ces rétroactions. Souvent ces rétroactions impliquent le rôle de l’imaginaire collectif, qui peut transformer une cause fictive en cause réelle amplifiant le processus qui lui a donné naissance (l’exemple le plus simple est celui de la rumeur, mais on peut aussi penser au rôle des sondages, et plus généralement à l’idéologie dominante).

Est complexe
un processus dont l’issue n’est pas fatale. Il y a plusieurs issues possibles que l’on peut quelquefois prévoir (notion de bifurcation). Il s’agit là d’une différence très importante entre la pensée du complexe et le sens commun. Le sens commun dit : « si ça a raté c’est que ça ne pouvait pas réussir, il faut faire autre chose » (le communisme par exemple, ou le rassemblement antilibéral), mais, la pensée du complexe dit « comprenons pour quelles raisons et à la suite de quelles circonstances et de quelles décisions ça a raté, il faut faire soit autre chose, soit autrement, selon le cas. ». Le but des militants est de peser pour favoriser l’une des issues possibles. Ils ne devraient jamais oublier l’existence des autres issues et (dans la mesure du possible) les conditions qui les favoriseraient.

3) Pourquoi parler de complexité et non de dialectique ? Il est certain que la démarche préconisée par le parti pris de la complexité est une démarche dialectique, pour autant qu’elle recherche les transformations, les processus (dynamiques) et leurs causes au niveau des interactions. Un certain nombre de concepts ont fait l’objet d’une confrontation avec les catégories du matérialisme dialectique. Lucien Sève a pu montrer comment la catégorie du saut qualitatif permet de penser la différence entre le tout et la somme de ses parties, ou encore la notion de bifurcation (Sève et al, ‘émergence, complexité et dialectique’ 2005).

Mais au lieu d’un faisceau de contradictions binaires, la pensée du complexe travaille sur un réseau d’interactions multiples et non linéaires. Celles ci peuvent entraîner l’émergence d’auto-organisation. Et il y a bien d’autres propriétés que je n’ai pas mentionnées (situations de non équilibre, changements de phase avec interactions du local et du global, etc…) pour ne citer que celles qui sont utilisées dans les sciences de la nature, qui ne figurent pas de façon explicite dans les annales de la dialectique matérialiste. (Faut il créer de nouvelles catégories, jouer sur la signification de celles déjà existantes, ou juxtaposer ces deux démarches sans les inter féconder ? ? J’espère que les philosophes se pencheront sur la question. )

Quoi qu’il en soit, il parait d’autant plus judicieux d’utiliser ici la ‘pensée du complexe’ que les concepts issus des sciences de la complexité apportent aussi la possibilité de forger des outils spécifiques nouveaux permettant de mieux appréhender ce monde complexe.

4 Comment utiliser/forger les outils de la pensée du complexe en politique ?

C’est là que les coopérations dont j’espère que cette réunion marquera un début sont indispensables à mon avis. Les raison du parti pris de la complexité convergent, tous les intervenants montrent qu’il y a urgence à mettre en œuvre ce parti pris. Les concepts issus des sciences de la complexité proviennent de disciplines des sciences de la nature et des sciences humaines. Les démarches que Yves Schwartz et Christian Vermeulin vont présenter sont très différentes, et illustrent la nécessité de la multiplicité des points de vue. Comment utiliser ces concepts pour forger des outils permettant d’affronter la complexité en politique ? Comment permettre au plus grand nombre de militants de se les approprier ? Cela ne peut se faire dans l’abstrait, mais en confrontant, à propos de cas concrets, les questions à résoudre aux concepts proposés.

La réunion, rassemble des chercheurs qui maîtrisent certains aspects des sciences de la complexité et des militants qui on pris le parti de la complexité. Pourront ils commencer à travailler en commun, par exemple à partir d’un ou quelques exemples concrets que ces militants exposeront ? Sera-t il possible d’ouvrir des pistes, d’explorer des voies, destinées à se concrétiser dans des recherches ultérieures impliquant le plus grand nombre possible de militants ?

Janine Guespin

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0