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Démocratiser la technique : technique, science et technologie

dimanche 23 novembre 2008, par Yves-Claude Lequin

Evoquons la « technologie », science à la fois ancienne (XVIIIe siècle), souvent méconnue des scientifiques et du grand public mais promise à un grand avenir ; c’est en tout cas socialement souhaitable, si on souhaite démocratiser l’univers technique.

Lorsqu’elle fut créée en 1770, La technologie fut d’abord une science politique destinée aux gouvernants puis, pendant les deux siècles suivants, elle se réduisit à un corpus de connaissances et de méthodes destiné à la production industrielle. Elle pourrait à l’avenir retrouver et élargir sa dimension première pour s’adresser désormais à l’ensemble des citoyens exerçant leur pouvoir souverain aussi dans le domaine technique. A la fois science sociale et élément constitutif des choix techniques fondamentaux, elle contribuerait à renouveler la démocratie.

1) Les sens historiques du mot « technologie »

a) Pendant deux millénaires, depuis les sophistes grecs, le mot techno-logie a désigné la « technique du discours », la parole étant considérée comme noble, par opposition aux travaux (« ignobles ») de la production.

b) Vers 1630-1650, le mot s’inverse pour désigner « l’étude de la technique » ; en 1770, une discipline universitaire est créée en Allemagne, que son fondateur, Johann Beckmann définit ainsi : « la technologie (…) explique complètement, méthodiquement et distinctement tous les travaux avec leurs conséquences et leurs raisons. ». Un siècle plus tard, Marx propose d’ « introduire l’enseignement de la technologie, pratique et théorique, dans les écoles du peuple. » (Le Capital, 1867)

c) Aux USA, le mot prend un autre sens : après J. Bigelow (Elements of Technology, 1829) et la création du Massachusetts Institut of Technology (MIT, 1861) le mot passe au pluriel. Au nom de la liberté d’entreprise, une science politique de la technique n’est plus souhaitée et les technology désignent les « techniques de pointe » (incluant des connaissances scientifiques, s’opposant à la « routine »). Ce sens perdure aujourd’hui avec les « nouvelles technologies ».

d) Cependant, le XXe siècle voit renaître une technologie s’assignant comme but la compréhension globale de la technique et de la société, avec Mauss, Leroi-Gourhan ou de nouveaux lieux d’enseignement et de recherche. Son développement à large échelle sera le défi du XXIe siècle, la technique étant omniprésente dans la société et la vie de l’homme.

2) A l’origine : une science pour les décideurs.

Vers 1800, la technologie est enseignée par une vingtaine d’universités européennes, surtout germaniques, mais pas en France. S’adressant aux futurs gouvernants à l’orée de la révolution industrielle, elle les instruit des politiques à mener pour développer leur pays. Le jeune G. Cuvier qui se destinait à des fonctions d’administrateur, suit un cours de technologie à Stuttgart en 1786. Un peu plus tard, à Paris, G-J Christian, premier directeur du CNAM conçoit une « science industrielle » à l’intention des entrepreneurs, la « technonomie » (1819), « analysant les bases techniques et les conditions économiques de la production industrielle ».

3) Un rapport difficile avec les autres scientifiques

Depuis le XIXe siècle, les mathématiques et les sciences de la nature trônent au sommet des valeurs scientifiques. Quant à la technique, nommée « application des sciences », on fait comme si elle se déduisait automatiquement des lois de la nature, non discutable, et comme si l’homme et la société n’avaient qu’à s’y adapter. Sauf exception, les sciences sociales l’ignorent aussi, particulièrement en France. Cet amalgame entre science et technique est dommageable aux deux : la science est discréditée au vu de certains systèmes techniques, orientés par des considérations de profit ou de pouvoir, et –du fait de son annexion aux sciences- la technique se trouve reléguée en position subalterne.

Or si les sciences de la nature disent les possibles, ceux-ci sont infinis : certaines options sont mises en oeuvre, d’autres non et les techniques réalisées portent toujours la marque contradictoire de la société. Ces choix techniques sont opérés selon des finalités et modalités qui n’ont souvent guère à voir avec la rationalité scientifique. L’objet de la technologie c’est précisément d’étudier les choix techniques (y compris les abandons et les échecs), leurs tenants et aboutissants, afin d’éclairer le choix des décideurs de demain.

4) Ce qu’est la technique, ce qu’elle peut devenir

a) La technique, ce sont des choix

L’idéologie des « sciences appliquées », qui voit les techniques comme dérivées des sciences de la nature, donc de la nature elle-même, considère qu’on n’a pas le choix en matière technique. C’est ce qu’exprimait radicalement le slogan de l’Exposition universelle de Chicago : « La science découvre, l’industrie applique, l’homme s’adapte ». Il n’en est rien, car la technique est faite de choix, spécialement de choix sociaux.

choix social « implicite » (aires culturelles ; préférences sociales) ; cf ethnologie et étude comparée des objets techniques contemporains ;
choix des concepteurs aux moments-clés du processus ;
choix de l’entreprise ; ils tendent à induire usages et pratiques (prescriptif) ;

choix des usagers et/ou consommateurs (= réussite ou échec de l’innovation) ;

choix sur l’ensemble de la durée du cycle de vie (recyclage, etc.) : rôle respectif du producteur et de l’usager. Actuellement la tendance est à culpabiliser l’usager plutôt qu’à encourager éco-conception  visée : remonter ce choix à la conception.

Les possibilités naturelles sont infinies.

En conception, les choix sont très nombreux, sinon infinis….
Ce sont les choix sociaux qui font le tri (via le « marché » ; la technocratie, demain via les citoyens ?

b) la technique c’est un ensemble complexe de rapports

On ne dispose pas de la technique comme d’une boite à outils. La technique vit en symbiose avec l’homme, en rapport complexe avec l’humain et avec la société qui la conçoit ou qui en fait usage.
Extériorisation : la technique existe en se séparant de l’homme sans pour autant lui devenir étrangère ; pour Yves Schwartz, loin d’être « exécution », ce qu’on nomme mise en œuvre « est en fait permanente réinvention technique partielle » par les producteurs et les usagers.
Incorporation : se séparant de l’homme, la technique s’ouvre toujours plus à la société, dans toutes ses dimensions (économique, juridique, normative, politique, sociale, financière, fiscale, culturelle, symbolique). C’est pourquoi elle est toujours multifacettes, à la fois produit, marchandise, outil, signe culturel, symbole, inconscient. La réduire à une seule (produit ou marchandise) nous expose à de sérieux mécomptes..
Intégration : pour devenir usuelle, toute technique, minuscule ou planétaire, doit être intégrée par le cerveau humain, en circulant par la famille, l’école, les médias ou le travail lui-même, pour être transmise et apprise.

Contradiction  : « l’absorption » du social par la technique est contradictoire : les intérêts contradictoires qui s’affrontent au cœur de la société traversent également la technique, qui n’est jamais socialement neutre ni universelle. Le travail parcellisé porte la marque d’une société qui privilégie le profit et transforme le producteur en marchandise à rentabiliser ; contrairement à ce que pensaient les régimes de type soviétique (et la Chine aujourd’hui ?), elles ne peuvent être transposées en l’état dans des sociétés ayant des finalités humanistes.
Dépossession : l’homme et de la société ont perdu le contrôle de la technique, sous le jeu de la contradiction entre socialisation croissante des systèmes techniques (dans la société, le temps et l’espace) et rétrécissement croissant des modes de décision : la conception des systèmes techniques contemporains mobilise toujours plus de ressources (travail humain, savoir, recherche, formation, capitaux, terrains, infrastructures, pour des territoires toujours plus étendus avec des portées plus considérables) ; cependant les décisions techniques stratégiques sont prises par des cercles toujours plus fermés, dirigeant des mégastructures.

Démocratisation : cette technocratie « mondialisante » dépossède l’homme et la société de toute maîtrise sur la technique. La réorienter au service de l’homme, passe par une démocratisation de la décision technique. Tout processus de conception (qui peut durer des années, avec de nombreux acteurs), compte des moments stratégiques de décision qui doivent être soumis aux parties prenantes (Etat, collectivités locales, salariés et usagers), bref aux citoyens et plus seulement aux décideurs politiques ou aux « entrepreneurs » comme autrefois. Il ne suffit pas d’intervenir dans la gestion, il faut aller jusqu’au cœur du processus de création de toute valeur : l’homme producteur et la technique. Restituer la technique à l’homme sera aussi étendre le champ d’intervention du citoyen jusqu’au cœur de la technique.

c) toute technique est politique

politique comme catégorie : dégagée des interventions divines par les Grecs depuis 2500 ans, la technique a aussi été dégagée de l’homme et de la société pour être constituée en une catégorie autonome, qui serait neutre, scientifique et universelle. Alors qu’elle intègre les contradictions sociales (à la différence des sciences de la nature ?).
politique de la recherche technique ; la technique est orientée par la politique de recherche des Etats (par exemple, primauté à des programmes militaires)e t des grandes entreprises donneuses d’ordres.
politique car elle inclut règles, normes et lois ; toute technique nouvelle, dès qu’on sort de la phase de « prolifération » initiale où d’innombrables solutions sont envisagées tend à converger (influence du marché) et à être réglementée, normalisée par des instances publiques, nationales et internationales.

Par conséquent démocratiser les choix techniques fondamentaux ne vise pas à introduire la politique dans un domaine technique qui –par essence- l’ignorerait, mais à réorienter la politique que toute technique intègre.

5) Au XXe siècle, la technique s’est considérablement socialisée

Depuis 1900, en deux ou trois générations, le monde a considérablement changé, tout spécialement sur le plan technique. A côté d’un fourmillement de techniques ne débordant pas l’usage personnel, se sont développés de gigantesques systèmes : réseaux électriques, gaziers, téléphoniques, ferroviaires, aériens, informationnels, système agro-alimentaire, etc. ; l’industrie diminue le nombre des salariés de ses usines mais implique toujours plus d’acteurs en amont et en aval : Etats, collectivités territoriales, organismes de recherche, universités, transports ; elle mobilise des millions de personnes et d’importants capitaux pour des opérations dont la portée est considérable dans le temps et l’espace.

Nous nous trouvons désormais en présence d’une technique toujours plus socialisée. Mais qui en décide ? Par un formidable impensé, on ne pose même pas la question. Aujourd’hui, les décisions techniques fondamentales sont prises en petit cercle par les dirigeants de méga-structures industrielles, commerciales ou administratives. Leurs choix techniques, engageant la société entière et le monde, sont pris hors des citoyens !

6) XXIe siècle : démocratiser les choix techniques fondamentaux

Face à l’accroissement de ces macro-systèmes techniques incontrôlés émerge une demande sociale qui placerait la démocratisation au cœur de la technique et la technique au cœur de la décision politique. Dès lors la technologie à enseigner changerait de mission, elle retrouverait son esprit originel pour en élargir le public : former non plus des exécutants, mais de futurs citoyens aptes à connaître et comprendre les enjeux techniques du futur, pour en décider souverainement (en amont de la conception et de la réalisation, pas seulement pour contrôler après coup). Dans ces conditions, il s’agirait moins d’acquérir des connaissances assurées sur des mécanismes (savoir professionnel) que de savoir discerner les enjeux essentiels parmi une foule d’incertitudes et de savoir formuler un projet. Changement radical par rapport au passé, réponse au tournant de notre siècle, qui suppose de promouvoir :

- une technologie enseignée à tous (de la maternelle à l’ENA), comprenant les enjeux techniques et le « penser complexe ».
- l’intelligence de ceux qui travaillent, comme source de connaissance et de choix : le travail n’est pas une « exécution », c’est une source fondamentale du renouvellement de la technique.

En somme la technologie retrouverait sa finalité originelle d’aide à la décision politique, en s’adressant désormais à l’ensemble des citoyens.

Annexe : Sortons de l’amalgame « science et technique » !

1) Avant d’évoquer une improbable « technoscience », convergence (voire fusion) entre science et technique, il me semble qu’une priorité du débat, serait que nous définissions clairement ce que nous entendons par « science » et par « technique », abusivement confondues (surtout en France) depuis deux siècles. D’abord les départager, question fondamentale pour échapper à une foule de faux débats : en définissant clairement les objectifs et le fonctionnement de chacun des deux domaines, établissons leurs étapes d’évolution contemporaine, leurs contradictions internes, les degrés et modalités de leur socialisation, de leurs rapprochements et de leur « autonomie ».

2) Aborder technique et science dans l’ensemble de leur champ respectif, pas seulement à propos des nanotechnologies, biotechnologies, OGM, nucléaire… ; dans le domaine technique, la démocratisation des choix (dans l’intérêt de la société dans son ensemble) se pose tout autant pour des secteurs « banals », tels que l’agroalimentaire courant, l’automobile, l’informatique, l’internet, les techniques d’organisation du travail (dans les bureaux…), etc.

3) On devrait, en passant éclaircir quelques termes, hérités eux aussi d’un lointain passé, par exemple :

« la science », qu’est ce que c’est ? Par exemple inclut-elle les sciences sociales et humaines (essentielles pour la compréhension de la démocratie dans les techniques et dans les sciences… et pour l’action) ?
« recherche appliquée » : extension du terme précédent, ce terme ne fait-il pas abstraction des moments essentiels de choix dans le domaine technique (la « conception ») ? (Cf Herbert Simon, D.-A. Schon, quelques auteurs contemporains, Forest & Micaelli, etc.).

4) Dans la technique et dans la science, identifions les modalités d’une démocratisation possible, càd posons-nous la question : où et comment des choix sont-ils possibles ? (et où ne le sont-ils pas ?). La tendance contemporaine à la socialisation est un élément essentiel (puis-je dire, une « base objective » ?) de la démocratisation ; cette socialisation est contradictoire, avec de grands dangers et aussi de nouvelles possibilités pour la démocratie ; or , dans la conception technique, cette socialisation n’est pas identique selon les secteurs considérés ; et qu’en est-il exactement dans la recherche scientifique ?

5) Démocratie participative ? Je préfère penser en terme d’orientation démocratique des choix fondamentaux par l’ensemble des citoyens :
des choix lors des étapes clés du processus de décision technique ;
des choix des programmes de recherche scientifiques (objectifs et moyens).

Penser d’abord ce que nous souhaitons à l’échelle de la société, pour envisager ensuite les moyens de contribuer à ce type d’évolution.

Yves-Claude Lequin 6 novembre 2008
Belfort

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