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Discussion du texte ’science et démocratie participative

mercredi 23 novembre 2005

Jean Caune : Pistes et réactions à propos du texte
Sciences et démocratie participative

J’ai trouvé ce texte très intéressant dans l’ouverture qui est la sienne et dans les questions qu’il pointe. Par la diversité des angles et la volonté d’interroger “la science en train de se faire ”, dans un contexte socio-économique précis, ce texte appelle, sans aucun doute, à un travail collectif d’approfondissement qui peut et doit être nourri par nos approches disciplinaires différentes et également nos positionnements idéologiques, qui sans être aux antipodes, méritent d’être confrontés.

Mes remarques sur ce texte se porteront sur trois plans.

Le premier est relatif aux liens entre le développement de la science —autant dans ses dimensions théoriques que dans ses applications — et les conditions sociales, économiques, culturelles. Autant dire que ce plan est complexe, dans la mesure où il suppose qu’on s’interroge sur un grand nombre de questions qui relèvent de la philosophie des sciences, de l’histoire des sciences, de la sociologie des sciences ou plus largement de l’anthropologie des sciences pour reprendre le point de vue de Bruno Latour. Il me semble clair que ces questions ne peuvent se poser, se problématiser, sans un recours aux Sciences humaines et sociales1. Ce premier plan pose évidemment une mise en critique de la notion de progrès dans ses deux dimensions : le progrès des connaissances et le progrès social. Dans une perspective linéaire, mécaniste et scientiste, les deux ont été liés depuis la fin du XIXe siècle.

Le second, qui se situe dans le prolongement du premier, pose plus précisément les questions du rapport entre sciences et techniques. Ici le terme de sciences, au pluriel, renvoie aux sciences de la nature, formule qui est trop marquée par une problématique du XIXe siècle, disons alors « sciences empiriques et analytiques », pour ne pas employer la métaphore “sciences dures” qui empêche de penser et les distinguer des sciences historiques et herméneutiques, que je refuse de nommer “sciences molles”. Ce deuxième plan doit poser les questions de la « technoscience », s’interroger sur la nature de la frontière qui sépare, aujourd’hui, recherche fondamentale et recherche appliquée. De nombreux travaux nourrissent ces questions. Depuis Bachelard jusqu’à Habermas. Pour ne citer que ceux qui entrevoient ces questions dans une perspective économique et politique, il conviendrait de s’interroger sur la place de la R&D dans la définition des politiques scientifiques.

Enfin le troisième plan serait plus politique, il serait de répondre aux questions que pose le texte, en précisant cette notion vague de « démocratie participative ». Il conviendrait peut-être de poser la question en fonction d’une actualité de plus en plus prégnante : celle d’une démocratie qui devrait développer les dispositifs de délibérations citoyennes sous toutes leurs formes, dans « un monde incertain », pour reprendre le titre d’un livre de M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthes2. Monde d’autant plus incertain que les NTIC, les nanotechnologies, et leur convergence annoncée avec la biologie et les sciences cognitives, développent un discours de la promesse qui vise à produire une nouvelle culture - une cyberculture - et annoncent un Homme amélioré.

On voit combien ses trois plans ouvrent sur des chantiers qui supposent travail collectif sur le long terme, interdisciplinarité, réinterrogation des certitudes qui ont nourri le progressisme du XXe siècle, dont le marxisme a été une des formes.

Cela étant vite dit, permettez-moi de lancer, au fil de ma lecture, quelques remarques qu’il faudrait mieux organiser pour en débattre collectivement.

1.D’accord pour préciser qu’il s’agit ici de poser la question de la science dans l’orientation « pour quoi ? »— dans quelles perspectives de développement, pour quels usages, mais c’est alors la question du développement des techniques — plus que celle de la science « comment ? ». Encore, ne faut-il pas séparer de manière radicale ces deux perspectives sinon à tomber dans des illusions ou dans une vision du “comment” de la science— de ses méthodes, de ses dispositifs, des thèmes et des objets de connaissance qu’elle aborde — autonome, protégée des déterminismes sociaux, pour le dire très vite. La notion de paradigme, développé par Kuhn, montre que les méthodes, les concepts, les points de vue, etc. adoptés par une communauté de chercheurs ne sont pas développés dans le ciel pur des idées mais sont en relation, pas toujours déterminées mécaniquement, avec la manière de penser d’une époque (le Zeitgeist).

2.« La marge extrêmement restreinte de liberté de la recherche ». D’accord : mais de liberté par rapport à quelques contraintes, orientations planificatrices, programmes de recherche…. Il me semblerait tout aussi important de s’interroger sur la notion d’innovation qui devient le critère d’évaluation d’une technique ou d’un dispositif.
3.Cette notion d’innovation sert d’alibi à beaucoup d’illusions. Disons rapidement que l’innovation suppose une liaison entre des techniques, et un cadre culturel pour que ces techniques « innovantes » puissent se développer. Beaucoup de travaux de sociologie des sciences (Flichy, Latour,) traitent de ces questions. De plus, tout objet nouveau n’est pas en soi innovant, s’il ne débouche sur de nouvelles pratiques sociales. Enfin, faut-il faire de l’innovation une valeur en soi si on ne la confronte pas à l’amélioration des conditions de vie, de travail, d’autonomie de la personne.

Pour avancer la réflexion sur l’innovation : un très court extrait d’un document en cours d’élaboration d’universitaires grenoblois pour des Assises citoyennes pour l’université :

Le sens commun du terme, propagé d’ailleurs pas seulement dans les secteurs économiques et décisionnels mais aussi dans les établissements universitaires, laisse entendre que l’innovation est d’abord d’ordre technologique (ou technique), ou du moins que le technologique (ou le technique) est le moteur du processus. Cette conception est en fait mise en doute par bien des observations ou des recherches universitaires sérieusement conduites qui insistent désormais sur la congruence entre des phénomènes, économiques, politiques, socio- culturels, sociétaux, etc. et évidemment technologiques (techniques). De plus cela conduit à placer la recherche scientifique dans une position subordonnée ou immédiatement dépendante du technologique, ce que la majorité des universitaires, à travers le monde, n’acceptent pas.

4.La question des rapports entre science et technologie.
Elle mériterait d’être abordée sans séparation définie, une fois pour toutes, dans la mesure où d’une part, dans certains secteurs scientifiques la distinction entre sciences et techniques est difficile à établir : par exemple les nanotechnologies, la biologie moléculaire, etc. D’autre part, ne faut-il reprendre la réflexion sur la « technoscience » développée par J. Habermas, dans La science et la technique comme idéologie ?

Permettez-moi de proposer à la réflexion un très court extrait d’un chapitre d’un livre que je suis en train d’écrire, Les médiations Sciences/Société,Une mise en culture de la science, sur la notion de technoscience :

De nouvelles relations entre sciences et techniques
Au début des années 1970, Jürgen Habermas, signalait que « l’apparition de la recherche industrielle à une grande échelle, science, technique et mise en valeur industrielle se sont intégrées en un seul et même système » (Habermas, 1973, 43). Il critiquait la conscience technocratique, pour laquelle, il n’y a jamais d’autres problèmes que ceux auxquels la science et la technique finissent par trouver des solutions. L’articulation des sciences, des techniques et du développement industriel ont fait émerger de nouvelles questions. Le terme de technoscience d’abord été utilisé, dans la littérature philosophique en France, a été repris par le sociologue des sciences, Bruno Latour, dans La science en action (1995). Chercheurs, directeurs de laboratoires, industriels, responsables politiques, impliqués dans les réseaux de R&D, sont associés de telle manière que les technosciences sont immergées dans un milieu socio-économique. Les frontières entre recherche fondamentale et recherche appliquée finissent alors par se brouiller et les médiations entre elles deviennent floues. Malgré le caractère parfois dépréciatif et polémique de l’expression « technoscience », celle-ci rend compte, d’une part, de l’enchevêtrement de la science et de la technique et, d’autre part, de la relation de ces dernières avec le processus d’industrialisation. L’ambition qui réactualise la conception de Bacon, qui voyait dans la science un outil pour comprendre et agir sur la nature, modifie à la fois le statut de la science et sa responsabilité ; elle génère des exigences qui se concrétisent dans de nouveaux dispositifs de médiation, ceux développés par les procédures de délibération citoyenne (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001).

4.Il y a un “impensé” du texte qui doit, à mon avis, être posé, c’est celui du régime de vérité des sciences. Il s’agit moins de savoir si le discours scientifique est objectif ou non : ce serait enfermer la question dans une alternative étroite (matérialisme versus idéalisme). En réalité, il s’agit de s’interroger sur la nature discursive des énoncés scientifiques. C’est évidemment une question de philosophie des sciences largement abordée par les philosophes ou les historiens des sciences. Pour aller vite, très vite, trop vite, c’est la question de la science comme langage et représentation ; c’est la question du “réalisme” de la science. Une grande partie de la philosophie des sciences, au XXe siècle est écartelée entre deux positions, avec évidemment des polarité extrêmes :

Une conception dominée par la tentation référentielle des énoncés scientifiques : les référés de la science sont signifiants, le réel a un sens, En décrivant le réel le discours scientifique en révèle le sens. Cette orientation est celle du réalisme scientifique.
L’autre conception qui accepte, de la même façon, de considérer la science comme une activité langagière opère un changement de paradigme. Pour l’historien des sciences, T. Kuhn ; la science est affaire de vision et de représentation symbolique. Elle doit s’appréhender en relation aux aspects techniques opératoires : ce que les scientifiques observent dépend des théories qu’ils acceptent.
Cette présentation duelle est certes schématique, mais elle explique la forme prise par la “guerre des sciences” (affaire de la parodie de Stokal et de la condamnation des discours des sciences sociales ou de l’herméneutique).

5.Une dernière question que je voudrais pointer dans le texte est celle de « l’émancipation de la science ». Le texte affirme, p. 4 :
« L’émancipation de la science, élément de l’émancipation humaine ne peut se faire par l’action des seuls scientifiques. Mais réciproquement la spécificité des sciences fait que leur émancipation ne pourra pas non plus être l’œuvre de la société sans la participation des scientifiques ».
Cette phrase contient un grand nombre d’idées sous-jacentes qu’il me semble nécessaire de formuler plus précisément. La première est celle de l’émancipation de la science : vis-à-vis de quelles tutelles, de quels préjugés, de quels pouvoirs qui s’exerceraient sur elles, de quel dogmatisme ? Cela signifie-t-il que les sciences, certaines d’entre elles, sont encore dans l’enfance, dans une forme préscientifique ?
L’émancipation humaine, dont la science serait une des dimensions, est-elle la vision d’une humanité libérée des rapports de domination, libérée des luttes de classe, libérée du pouvoir de l’argent ? Cette émancipation est-elle l’annonce d’un (nouveau ?) messianisme ? Il y a dans cette phrase l’idée que la société est un domaine dont les scientifiques ne feraient pas partie, ou vis-à-vis de laquelle ils seraient partiellement à la marge. Il y a là un dualisme, science/société, que je ne me m’explique pas bien.

Janine Guespin : Réponse à Jean Caune

D’abord grand merci à Jean Caune pour sa lecture exigeante de notre texte ’science et démocratie participative’. Il est clair qu’il a cherché l’articulation entre ce texte et ses préoccupations ce qui est la meilleure façon d’avancer.

Comme cette lecture ouvre sur un très grand nombre des problèmes soulevés par les rapports science et société, je veux d’abord tenter de préciser en quoi le travail précédent, a abordé, sinon résolu, un certain nombre de ses interrogations ou demandes.

Le travail a porté sur une discipline, car plusieurs questions ne peuvent s’étudier que dans des cas concrets (il est probable que les différentes disciplines ne réagissent pas exactement de la même manière aux pressions de la marchandisation). Ce travail est aussi adossé sur un parti pris, le refus du dogme du libéralisme, (évidemment justifié de nombreuses manières, illustrées dans ce livre), qui reste en ce qui me concerne, indissociable du projet sciences et démocratie..

Ainsi dans le domaine des sciences de la vie, ce livre a apporté un certain nombre de réponses à Jean « Le premier est relatif aux liens entre le développement de la science —autant dans ses dimensions théoriques que dans ses applications — et les conditions sociales, économiques, culturelles. Autant dire que ce plan est complexe, dans la mesure où il suppose qu’on s’interroge sur un grand nombre de questions qui relèvent de la philosophie des sciences, de l’histoire des sciences, de la sociologie des sciences ». nous avons montré les dysfonctionnements de ces liens, et avons cherché à les analyser du point de vue des réponses institutionnelles européennes et française, du point de vue épistémologiques, sur les rapports entre obstacles épistémologiques et obstacles économiques, du point de vue sociologiques (étude de l’expertise), du point de vue philosophique, et enfin du point de vue politique avec la notion de démocratie à inventer. (il est évidemment impossible ici de résumer tout ce travail).

En revanche, un point que nous n’avons pas abordé directement, encore que il sous tend implicitement le premier chapitre,« Ce premier plan pose évidemment une mise en critique de la notion de progrès dans ses deux dimensions : le progrès des connaissances et le progrès social.  ». Je crois en effet, qu’il y a là un sujet qui devrait être approfondi. D’autant qu’il a aussi l’avantage de nécessiter un point de vue moins strictement disciplinaire.

Quand à «  Il me semble clair que ces questions ne peuvent se poser, se thématiser, sans un recours aux Sciences humaines et sociales  » cela ne peut se faire sans la participation de chercheurs de ces disciplines, et ce d’autant plus que les sciences humaines et sociales sont particulièrement soumises aux luttes idéologiques et politiques de la société. Nous avions la collaboration d’un sociologue et d ’un philosophe, nous avons maintenant outre notre sociologue, un historien des sciences, un philosophe des sciences, et un spécialiste en communication (et Annick qui est à cheval sur les deux types de sciences). Il nous manque évidemment un économiste ! Mais la composition de notre groupe actuel devrait déjà permettre d’améliorer nos capacités à utiliser les travaux des sciences humaines.

Cependant ceci va aussi exiger à mon sens une plus grande rigueur dans la définition de nos objectifs, pour ne pas se limiter à une attitude descriptive où la composition très large de notre groupe (intégrant aussi des acteurs de terrain et des scientifiques des sciences exactes) se diluerait dans une recherche ’académique’ qui perdrai l’originalité du séminaire d’Espaces Marx.

Je passe au troisième plan, de Jean Caune « Enfin le troisième plan serait plus politique, il serait de répondre aux questions que pose le texte, en précisant cette notion vague de « démocratie participative ». Oui, et c’est même ce plan là que je privilégie quant à moi, dans ma proposition pour Bélem, c’est ce plan là que recouvrait le sous-titre ’une démocratie à inventer’. Cela dessine un programme de travail, et ce dès cette prochaine étape de Bélem. Or ce plan j’y vois à présent deux volets. L’un (effleuré précédemment) est le volet politique du comment institutionnel et de lieux rendant utile et donc possible et le dialogue entre scientifiques et citoyens, pour lequel la participation des acteurs du côté institutionnel, comme Jean Caune François Auguste et Serge Guichard à côté d’acteurs de terrain comme Gilles seront déterminants. L’autre, nouveau, résultant de ce début de dialogue, est le volet des choix. Comme le souligne Yves Claude , dans sa contribution, les points où doivent s’exercer les choix impliquant les citoyens sont multiples, surtout si on accorde aux techniques l’attention qu’elles méritent, et ces points devraient déterminer aussi les lieux potentiels de démocratie participative. Il me semble que ceci recouvre aussi directement les préoccupations de Sylvain et Gilles dans leur proposition de journée d’étude lilloise.

En retour, la mise en évidence de ces points de bifurcation ou de choix, permettrait je crois une amélioration du dialogue entre scientifiques (et technologistes) et citoyens, en diminuant les incompréhensions. En effet, il y a des points de choix qui sont purement professionnels et d’autres non. (et c’est plus compliqué que ce que j’avais vu dans un premier temps). Ainsi, savoir quelle énergie est nécessaire pour traquer le boson de Higgs est évidemment un choix strictement professionnel. Savoir si on va construire l’accélérateur nécessaire est évidemment un choix de société, dans lequel les scientifiques ont leur mot à dire, non pas cette fois du point de vue des niveaux d’énergie, mais sur l’intérêt de cette connaissance fondamentale. En revanche, savoir si on doit expérimenter des OGM en plein champ ou pas, est un choix qui requiert, d’entrée de jeu, un dialogue approfondi entre professionnels et société. Ce n’est pas de l’expérimentation pure puisqu’elle ne peut pas être confinée, mais c’est bien de l’expérimentation technique !

Ce qui m’amène au deuxième plan de la lettre de Jean «  Le second, qui se situe dans le prolongement du premier, pose plus précisément les questions du rapport entre sciences et techniques.  ». C’est surement là où le travail antérieur est faible, et où il nous faudra progresser soit de façon globale (si possible d’ici Belem), soit, plus finement à partir de l’exemple que nous nous sommes donnés des nanotechnologies et nanosciences.

Mais c’est aussi un plan si vaste, qu’il me paraît indispensable de le restreindre en se mettant d’accord sur un des points de vue par lequel on peut l’aborder. (Je pense en effet qu’un problème vaste et complexe doit s’aborder de plusieurs points de vue, et qu’il est généralement impossible de trouver un point de vue unificateur).

Personnellement c’est le point de vue proposé par Yves Claude avec la notion de choix qui me parait un bon fil rouge dans l’optique de notre séminaire sur ’démocratie’. (Qui est bien une affaire de choix. Qui fait les choix et comment ?). Le point de vue du choix ne simplifiera pas le problème des rapports entre sciences et techniques mais nous permettra de le voir sous un angle commun, et donc d’arriver à une discussion plus féconde.

Avec plusieurs dimensions : où sont les points de choix (les bifurcations) ? quelles compétences nécessitent ces choix (Qui fait, ou qui pourrait/devrait faire ces choix). Mais aussi qui ou qu’est ce qui, influe sur ces choix et comment ? Là ça devient plus compliqué, car ces choix influent en retour sur les choix considérés comme d’amont. (nous avons montré cela sur plusieurs exemples dans le livre le vivant, ainsi le choix du tout génétique est conditionné par et conditionne les choix en aval vers les ’produits’ livrés ou promis). Quels sont, au niveau technique, les choix qui ’bouclent ainsi ? On peut penser au cas du brevetage du génome humain, lancé par la société Perkin Elmer qui commercialisait les appareils de séquençage de l’ADN ? On peut penser, toujours dans mon domaine, à ce nous avions analysé dans le livre comme la fascination des techniques ’à haut débit’ ? Et que dire des nanosciences qui sont purement conditionnées par les progrès techniques, et qui, en retour les conditionnent aussi, avec quelles interférences du marché ? Il y a là des dynamiques complexes qui s’enclenchent et qui nécessitent une étude précise.

Où ça devient encore plus compliqué, c’est que l’économie de marché ne nous a pas attendus pour avancer dans la marchandisation de la recherche, et que celle ci passe par une bataille idéologique (recherche de l’hégémonie) qui traverse le niveau épistémologique. Un débat épistémologique important par exemple autour de la biologie systémique est sous-tendu, de façon absolument implicite comme nous l’avons analysé dans le livre, par l’idéologie libérale. Là, l’idéologie libérale, investit le domaine le plus intime du professionnel. De ce que nous avons pu voir sur les nano-technolgies, il se pourrait bien que ce soit aussi le cas.

Évidemment en vous proposant de faire un choix de point de vue, je ferme les autres points de vue, du moins dans un premier temps, non parce qu’ils sont moins intéressants, mais parce que ’qui trop embrasse mal étreint’. Et non moins évidemment, c’est d’abord à discuter entre nous.

Je continue ma lecture de la lettre de Jean

1.«  D’accord pour préciser qu’il s’agit ici de poser la question de la science dans l’orientation « pour quoi ? »— dans quelles perspectives de développement, pour quels usages, mais c’est alors la question du développement des techniques — plus que celle de la science « comment ? ». Encore, ne faut-il pas séparer de manière radicale ces deux perspectives .... »
A mon avis c’est tout le travail du livre ’le vivant’ qui est ici convoqué, même si l’aspect ’techniques’ y est en effet trop peu développé..

2.« La marge extrêmement restreinte de liberté de la recherche  ». D’accord : mais de liberté par rapport à quelques contraintes, orientations planificatrices, programmes de recherche…. Là encore, réponses, du moins pour la biologie, dans le livre. (et c’est trop vaste, puisque cela inclut des aspects épistémologiques comme politiques, pour être résumé ici.

3.En revanche « Il me semblerait tout aussi important de s’interroger sur la notion d’innovation qui devient le critère d’évaluation d’une technique ou d’un dispositif. « n’a pas été traité et le thème des naotechnolgies est peut être le plus favorable pour le faire. C’est je crois déterminant à l’heure actuelle. Évidemment, il serait particulièrement utile de pouvoir adjoindre au groupe un économiste (de parti pris antilibéral, évidemment)

4. « Il y a un “impensé” du texte qui doit, à mon avis, être posé, c’est celui du régime de vérité des sciences. Il s’agit moins de savoir si le discours scientifique est objectif ou non : ce serait enfermer la question dans une alternative étroite (matérialisme versus idéalisme). En réalité, il s’agit de s’interroger sur la nature discursive des énoncés scientifiques. C’est évidemment une question de philosophie des sciences... »

Oui, mais c’est probablement là où il y aura le moins de consensus entre nous. Par exemple, en ce qui me concerne, je pense que l’opposition matérialisme versus idéalisme n’est non seulement pas un ’enferment étroit’ mais qu’elle est au contraire au cœur du problème de cette « vérité », à condition de l’articuler à une contradiction dialectique entre subjectif et objectif. Je ne suis donc pas convaincue qu’il faille aborder cette question dans ce séminaire où elle constituerait une pomme de discorde probablement insoluble, alors qu’il est absolument possible de parler de démocratie précisément sans accord sur cette opposition philosophique (gnoséologique) fondamentale.

Voici pour résumer les réflexions que m’inspire ce débat commençant et que je livre à la discussion : 1) Je crois nécessaire de bien cadrer ce dont nous voulons parler, par exemple en choisissant un ’point de vue’, (dans un premier temps au moins). Personnellement il me semble que le point de vue des points de ’choix’ permettrait bien l’articulation sciences-techniques-démocratie. 2) il est important de mieux cerner l’aspect Techniques dans ses relations aux choix, donc dans ses relations avec ’les sciences’ d’un côté et l’Innovation de l’autre. 3) Nous ne pourrons pas faire l’économie de nous mettre d’accord sur la notion de progrès. 4) C’est probablement en travaillant sur notre exemple des nanos... s que nous pourrons le mieux mettre tout cela en œuvre.

Réponse de Jean Cauune

Merci pour ta réaction ouverte et ta proposition de méthode sur les points
que je soulevais qui me paraît très appropriée au travail que nous voulons
construire ensemble.

Tout d’abord, mon point de vue sur la question du rapport idéalisme et
matérialisme, à propos des discours de la science. Je crois comme toi que
sur ce point il y aura certainement le plus de désaccords entre nous, encore
que je ne sois pas certain que ces points soit relatifs au choix binaire
idéalisme/ matérialisme. Néanmoins je suis d’accord avec toi, n’en faisons
pas un point de discussion directe, car cela risque de tomber dans la
spéculation. Si ce point doit intervenir indirectement il émergera à partir
de questions plus concrètes. Pour ce qui me concerne, je me situe dans une
vision matérialiste du monde physique qui cherche à accorder une importance
majeure à ma pensée du monde aux idées,aux idéologies, à la spiritualité et
à la transcendance ‹ prise comme rapport entre passé, le présent et
l’avenir. L’idéologie ne s’opposant pas de mon point de vue radicalement à
la science. Cela dit pour ce qui concerne le monde des relations sociales,
le monde symbolique, celui de l’art et de la culture, mon matérialisme ne va
pas jusqu’à penser que le monde des idées, est déterminé par
l’infrastructure économique et matérielle. Et à propos de la science, je
n’oublie pas que le(s) discours de la science sont de l’ordre du discours,
c’est-à-dire selon une formule des philosophes "logothéorique". Il faut donc
distinguer la référence de ces discours ‹ les objets ou les choses auxquels
il se réfèrent ‹ et la signifiance qui est de l’ordre des raisonnements des
formations de discours apportés par le langage. En encore un mot, il s’agit
moins pour ce qui me concerne d’une opposition entre objectif et subjectif :
comment la science pourrait-elle à renoncer à l’ambition d’un discours
objectif et rationnel ? La question est celle des énoncés, de leur
rationalité et surtout de leur réalisme : c’est à dire de a conformité à ce
qu’on appelle le réel. La vérité de la science est à chaque fois remise en
question par son développement : il convient d’admettre qu’elle est
falsifiable pour de nouvelles avancées empiriques ou théoriques. Tant que la
théorie n’est pas remise en cause, elle continue d’être le point de vue (le
paradigme) accepté par la communauté des chercheurs.

Tu as entièrement raison, pour continuer ce travail en commun, auquel je
viens juste de m’associer et qui m’intéresse beaucoup par la quqlité des
personnes et de l’écoute, il convient à chaque de bien préciser les
priorités des questions que nous voulons aborder et circonscrire ensemble le
champ du débat et la problématique. L’objectif n’est pas d’aboutir à tout
prix à un accord mais de se mettre d’accord sur ce qui est en jeu, ce qui
est de l’ordre du consensus et d’identifier ce qui fait question. Je suis
d’accord que ce qui peut être le fonds commun de notre travail de réflexion
est les questions de choix politiques dans ce continuum
sciences-technique-démocratie. IL est bien clair à mes yeux qu’une des
question est d’admettre que ces choix politiques ne peuvent d’établir
uniquement dans la confrontation des pouvoirs politiques et de leurs
experts.

Je partage par ailleurs beaucoup de points que tu développes dans ce texte
définissant nos objectifs.

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