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La science est-elle une affaire publique ?

samedi 29 novembre 2008, par Gilles Hériard Dubreuil, Sylvain lavelle

Juillet 2008

Il existe de multiples exemples récents d’impacts majeurs directs ou indirects de la science et de ses développements techniques sur la société. On peut citer les exemples aujourd’hui bien documentés de la biotechnologie et de l’infotechnologie, et ceux encore prospectifs des nanotechnologies. Parallèlement, de nombreux dispositifs de démocratie participative ont été développés afin de soumettre à un débat public les projets techniques susceptibles d’avoir un impact significatif sur la société. Ces dispositifs permettent la participation démocratique des citoyens à des discussions avec des experts et dessinent les contours d’une démocratie technique utilisant les dispositifs de la démocratie dialogique.

Cependant, ces dispositifs de participation présentent certains écueils qu’il est difficile de passer sous silence :

- premièrement, il tendent à se limiter au paradigme dialogique caractéristique de la démocratie délibérative, en supposant acquis le lien entre le débat public et la décision politique à venir.

- deuxièmement, ils tendent à se limiter au paradigme socio-technique duquel a émergé la notion de démocratie technique, en supposant acquis que la participation du citoyen concerne la technique, mais ne peut s’étendre à la science.

La voie de la recherche coopérative entre expert et citoyen, initialement théorisée par Dewey à travers la notion d’enquête sociale, semble s’arrêter à l’orée de la science. Ainsi, dans un communication récente à Paris en janvier 2008 (Mutadis-Vivagora), le philosophe de la technique américain Andrew Feenberg soutenait qu’il pouvait y avoir une recherche coopérative dans le champ de la technique, mais pas dans celui de la science. Il semble que, à la différence de la technique, la science ne puisse pas être une affaire publique, au motif que (a) elle requiert un niveau élevé de compétence que le citoyen ne peut facilement acquérir et que (b) les critères de vérité qui caractérisent la science ne peuvent pas être soumis à un débat public, alors que les critères d’utilité qui caractérisent la technique peuvent l’être sans dommage. Autrement dit, on peut discuter avec des citoyens de l’utilité de telle ou telle technique eu égard à son impact sur l’usage, le travail ou l’existence des individus, car la technique conçoit des fonctions dans lesquelles s’expriment d’emblée des demandes ou des préférences sociales. En revanche, on ne peut pas discuter de la science car la production des connaissances scientifiques ne peut pas dépendre de demandes ou de préférences sociales : c’est vrai ou c’est faux, que cela plaise ou non….

Dans une telle optique, il semble que le monopole de l’expertise scientifique concerne aussi bien le contenu de la recherche que les choix politiques qui décident de ses grandes orientations. Or, il serait intéressant de questionner ce que l’on pourrait appeler le dogme de la ‘non-discussion’ de la science par la société (Dogme I), aussi bien pour ses orientations stratégiques en matière de politique de recherche que pour les procédures de validation de ses contenus scientifiques. Quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins que, pour la technique, comme du reste pour la science, la démocratie participative tend à se limiter à un partage de la parole (le débat public), mais ne s’étend pas jusqu’à un partage du pouvoir (la gouvernance démocratique). Or, il serait également intéressant de questionner un autre dogme, celui de la ‘non-gouvernance’ de la science par la société (Dogme II), alors que les grands programmes de recherche dessinent des orientations pour l’activité scientifique et suscitent des applications techniques qui peuvent avoir un impact profond sur la société.

La réticence d’une partie importante de la communauté scientifique à l’égard d’une gouvernance démocratique de la science se fonde sans doute sur la crainte d’une forme d’obscurantisme démagogique qui lui paraît caractériser l’opinion publique. Cependant, la communauté scientifique se trouve prise aujourd’hui dans une forme de sujétion à l’égard de contraintes pour l’essentiel économiques qui créent pour ses membres une nouvelle forme d’aliénation transformant leur travail et jusqu’à leur vocation.

En fait, il est loin d’être évident que la dite opinion publique adhère sans réserve à la marchandisation de la science en n’y voyant qu’une source d’applications utiles pour l’industrie et le commerce. Pour le dire en un mot, les citoyens n’ont pas forcément envie que les scientifiques se convertissent tous en ‘entrepreneurs de recherche’ ne s’intéressant plus qu’à la productivité et la rentabilité des découvertes et des inventions. Il souhaiteraient sans nul doute que soit maintenue une recherche fondamentale qui apporte des éléments de réponses aux grandes questions qui intéressent leur existence, bien au delà de la quête du confort matériel et du profit maximal. Il se pourrait bien qu’une alliance démocratique des citoyens et des chercheurs permette de maintenir cette partie de la science qui répond à la vocation fondamentale de connaissance, de réflexion et de critique. Elle permettrait également de consolider la voie d’une recherche coopérative dans laquelle les experts et les citoyens pourraient construire un chemin commun mobilisant les atouts et les ressources de chacun dans la production d’un développement scientifique porteur de sens pour la société.

L’ensemble de ces considérations incite à poser la question qui fournit la trame de ces journées d’étude : la science est-elle une affaire publique ? Quels sont les enjeux, les conditions et les limites d’une recherche coopérative entre experts et citoyens ?

Sylvain Lavelle (ICAM), Gilles Hériard Dubreuil, (Mutadis)

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