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Les nanotechnologies de la promesse à la réalité.

mercredi 10 décembre 2008, par Annick Jacq

Concernant les nanotechnologies, le sociologue Pierre-Benoit Joly, dans un rapport pour la communauté des communes de l’agglomération grenobloise, la Métro1 [1] a parlé d’une économie de la promesse. Dans une comparaison avec les biotechnologies, le concept renvoie alors à un discours s’articulant autour de deux idées complémentaires : « la promesse d’un monde meilleur lié à la révolution technologique et le risque pour l’Europe de ne pas se hisser au rang des économies fondées sur la connaissance ».

Mais si le rapport à la Métro renvoie à un enjeu économique sous jacent, l’analyse développée par les auteurs du rapport articule surtout l’idée d’une rupture liée à une révolution technologique. Les auteurs citent Philippe Busquin, ancien Commissaire Européen : « L’Europe a raté la révolution des biotechnologies, ne ratons pas celle des nanotechnologies ». L’économie des promesses se référerait donc en premier lieu à de nouvelles possibilités de développement économique s’appuyant sur des avancées scientifiques et technologiques, renvoyant à la notion d’ économie de la connaissance « la plus compétitive du monde » mise en avant par le sommet de Lisbonne en 2000. Elle renvoie aussi, au-delà des enjeux économiques, à un « Discours de la promesse », discours qui ne se contente pas d’annoncer une économie florissante et des profits à réaliser mais des bienfaits sans précédents pour l’humanité, une « nouvelle renaissance ». Après les biotechnologies, les nanotechnologies vont amener une prospérité nouvelle, supprimer la faim dans le monde, améliorer les performances humaines. Le projet économique rejoint ainsi un rêve plus large, censé être plus acceptable par tous, au moins pour nos sociétés industrialisées, de bien être généralisé par le biais des nouvelles technologies : « En même temps, cette économie des promesses génère un univers très précoce d’attentes autour de grande fictions collectives ».

De quelles promesses s’agit-il ? Pour le comprendre, j’ai été voir différents types de documents qui parlent des promesses des nanotechnologies.

Le premier rapport, qui date de 2002, est un rapport sponsorisé par la National Science Foundation, dont le titre est déjà tout un programme : « Converging technologies for Improving Human Performance » ou Technologies convergentes pour améliorer les performances humaines.
Le titre synthétise un véritable programme de politique scientifique et technologique, qui doit faire converger, ou enrôler différents domaines des connaissances et des techniques : les nanotechnologies, la biotechnologie, les technologies de l’information et les sciences cognitives (convergence rassemblée dans le terme NBIC) dans un projet d’amélioration des performance humaines.

Citons quelques passages de ce rapport :

With proper attention to ethical issues and societal needs, the result can be a tremendous improvement in human abilities, new industries and products, societal outcomes, and quality of life. Rapid advances in convergent technologies have the potential to enhance both
human performance and the nation’s productivity.

Sur la convergence :

Convergence of diverse technologies is based on material unity at the nanoscale and on technology integration from that scale.

Technology can harness natural processes to engineer new materials, biological products, and machines from the nanoscale up to the scale of meters. The same principles will allow us to understand and, when desirable, to control the behavior both of complex microsystems, such as neurons and computer components, and macrosystems, such as human metabolism and transportation vehicles.

At this unique moment in the history of technical achievement, improvement of human performance becomes possible. Caught in the grip of social, political, and economic conflicts, the world hovers between optimism and pessimism. NBIC convergence can give us the means to deal successfully with these challenges by substantially enhancing human mental, physical, and social abilities.
Fast, broadband interfaces directly between the human brain and machines will transform work in factories, control automobiles, ensure military superiority, and enable new sports, art forms and modes of interaction between people.

Etc, etc

Pour assurer la convergence nécessaire à la réalisation de ces promesses, il faut enrôler nolens volens, les disciplines scientifiques et les différents acteurs sociaux dans ce projet : on trouve ainsi dans une synthèse des recommandations ;

Recommendations to Individuals and Organizations

This report has educational and transformational goals. Building on the suggestions developed in the five topical groups and on the ideas in the more than 50 individual contributions, workshop participants recommended a national R&D priority area on converging technologies focused on enhancing human performance. The main transforming measures are outlined in section 4 of this summary. The opportunity now is broad, enduring, and of general interest. The report contributors addressed the roles that individuals, academe, the private sector, the U.S. Government, professional societies, and other organizations should play in this converging technology priority area :

a) Individuals. Scientists and engineers at every career level should gain skills in at least one NBIC area and in neighboring disciplines, collaborate with colleagues in other fields, and take risks in launching innovative projects that could advance technology convergence for enhancing human performance.

b) Academe. Educational institutions at all levels should undertake major curricular and organizational reforms to restructure the teaching of science and engineering so that previously separate disciplines can converge around common principles to train the technical labor force for the future. The basic concepts of nanoscience, biology, information, and cognitive sciences should be introduced at the beginning of undergraduate education ; technical and humanistic degrees should have common courses and activities related to NBIC and the human dimensions of science and technology. Investigations of converging technologies should focus on the holistic aspects and synergism. The hierarchical architecture in which various components are integrated and used is expected to be a major challenge.

c) Private Sector. Manufacturing, biotechnology, and information service corporations will need to develop partnerships of unparalleled scope to exploit the tremendous opportunities from technological convergence, engaging in joint ventures with each other, establishing research linkages with universities, and investing in production facilities based on entirely new principles and materials, devices, and systems.

d) Government. A national research and development priority area should be established to focus on converging technologies that enhance human performance. Organizations should provide leadership to coordinate the work.

Notons que les deux coéditeurs de ce rapport sont Mihail Roco, qui est le coordinateur de l’initiative américaine en matière de nanotechnologie et William Sims Bainbridge, un sociologue des religions, qui, selon Dorothée Benoit Browaeys, est éditeur associé de la principale revue des transhumanistes, le « Journal of Evolution and Technology ».

Face à ce projet qui peut en effrayer plus d’un, un rapport de l’académie des sciences française et de l’académie des technologies, publié en 2004, développe à la fois les possibilités qu’on peut attendre du développement des nanotechnologies, tout en renvoyant certaines promesses (vues ici comme des dangers) au domaine de la science-fiction :

"Encore faut-il garder la tête froide. La reproduction ou la création d’un être vivant artificiel, même des plus élémentaires, relève de la science-fiction la plus totale. Nous sommes encore très loin d’avoir compris suffisamment le monde du vivant pour être en mesure d’en recréer fut-ce une parcelle, et ce quels que soient les moyens que biologistes, physiciens et chimistes seraient susceptibles de mettre en commun."
 
On illustre ainsi ce mouvement de balancier entre une promesse démesurée, qui engendre craintes et réactions négatives, et une réaction en recul nous expliquant que les perspectives sont beaucoup plus modestes et donc les conséquences éventuelles beaucoup plus mineures. "

Je cite Jean-Pierre Dupuy :

"La vérité est que la communauté scientifique tient un double langage, ainsi qu’elle l’a souvent fait dans le passé. Lorsqu’il s’agit de vendre son produit, les perspectives les plus grandioses sont agitées à la barbe des décideurs. Lorsque les critiques, alertés par tant de bruit, soulèvent la question des risques,on se rétracte : la science que nous faisons est modeste."

L’hyperbole des thuriféraires, parmi lesquels nombre de scientifiques, suscite les fantasmes affolés des critiques patentés et une position de retrait des mêmes scientifiques ou d’autres hors du débat citoyen. Cette pratique désastreuse du double langage n’est pas propre aux nanotechnologies. On a entendu : "Le génome contient l’essence de l’être vivant mais l’ADN n’est qu’une molécule comme une autre – et elle n’est même pas vivante !", "Grâce aux OGM, on va résoudre une fois pour toutes le problème de la faim dans le monde, mais l’homme a pratiqué le génie génétique depuis le Néolithique", "Les nanobiotechnologies permettront de guérir le cancer et le Sida, mais c’est simplement la science qui continue son bonhomme de chemin". Ce qui est grave, du point de vue du philosophe, c’est que, de ce fait, la question éthique est entièrement rabattue sur celle des risques. Les questions les plus fantaisistes accaparent l’attention, masquant les vrais problèmes. On se demande si des nanorobots de carbone capables de s’auto-répliquer ne vont pas pulluler et détruire la biosphère. Pendant ce temps là, on ne discute ni des finalités ni du sens de ces recherches."

On peut aussi ajouter que pendant ce temps-là, on avance sur les applications réelles des nano sans que des tests de toxicité suffisants aient été menés.

Quoi qu’il en soit, les promesses ne manquent pas d’attractivité pour les décideurs, qui les répercutent alors. Je me suis plus particulièrement intéressée aux applications annoncées dans le domaine de la santé, non seulement parce que c’est mon domaine d’expertise, mais aussi parce qu’elles peuvent être à la fois les plus éloignées d’une réalisation concrète, et le plus à même d’être utilisées comme arguments de vente pour les nano.

Un rapport européen, en préparation du 7ème programme-cadre, recense ces applications potentielles :

Les techniques de diagnostics : on détecterait les maladies à un stade présymptomatique.

Dans ce contexte, on cite beaucoup les puces à ADN, les « lab-on-chips », qui font appels à des techniques de miniaturisation. On peut se demander s’il s’agit pour autant de nanotechnologies. On parle par exemple de biosenseurs qui pourraient être implantés.
Les mêmes technologies sont évoquées dans le cadre de l’administration ciblée de drogues : on parle de nanocapsules, de nanoparticules qui iraient, par exemple, détruire spécifiquement une cellule cancéreuse. Quand on regarde plus dans le détail, un biologiste peut se demander ce qu’il y a de conceptuellement différent dans les concepts évoqués. Du reste, le rapport parle d’un nombre de produits pharmaceutiques déjà disponibles, non marketisés comme nanomédecines, mais qui rempliraient la définition. Il serait intéressant de s’intéresser à la rhétorique de la définition. Si on se contente de définir comme nanotechnologies tout ce qui a trait à des molécules en dessous de 100 nm, toutes les protéines thérapeutiques rentrent dans la définition, sans parler des molécules chimiques traditionnelles…
Une révolution est également annoncée dans le domaine de l’imagerie, avec l’utilisation par exemple de nanoparticules d’oxyde de fer, les autres domaines évoqués étant les biomatériaux.
On n’échappe pas alors aux autres applications potentielles : médecine régénérative et thérapie cellulaire, sans oublier les applications cosmétiques, qui sont bien réelles celle-là.

Le CEA en France est un grand promoteur des nanotechnologies, et un acteur majeur du pôle Minatec à Grenoble. C’est dans ce cadre qu’a été créé à l’initiative du professeur Alim-Louis Benabid, le projet Clinatec, une clinique expérimentale dédiée aux applications thérapeutiques des technologies de Minatec. Dans ce cadre, il a publié en 2007 un dossier de presse concernant les applications médicales des nanotechnologies.
On retrouve la même chose que citée plus haut. Diagnostic, vectorisations...
Plus spécifiquement dans le cadre de Clinatec, il s’agit de développer des dispositifs implantables en particulier dans le domaine des maladies neurologiques comme la maladie de Parkinson.
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Pour l’industrie pharmaceutique, les applications des nanotechnologies sont essentiellement dans le domaine de l’analyse et du diagnostic, mais aussi dans celui de la vectorisation. Ainsi un rapport récent du LEEM consacre un chapitre aux nanotechnologies. L’utilisation assez systématique du présent rend parfois assez difficile la distinction entre pistes de recherche et réalités.

La rhétorique est toujours celle de la promesse. C’est aussi celle d’une extension de la définition des nanotechnologies. Par exemple, dans le dossier du CEA, on trouve le terme micro-nanotechnologies. La miniaturisation des puces à ADN, une technique relativement standard dans les laboratoires, est assimilée à des nanotechnologies. On peut se demander si en brouillant les frontières, il ne s’agit pas d’attirer des investissements toujours en recherche d’innovation.

Mais si les nanos peuvent faire vendre, elles peuvent aussi faire peur. Tous ces rapports comportent donc également un volet sur l’éthique nano, essentiellement cadrée sur la question des risques potentiels. Lorsque le débat public ne permet plus la discrétion, cadrer le risque devient alors un enjeu pour rassurer, et éviter des oppositions trop importantes qui pourraient compromettre l’avenir de ces technologies.

Notes

[1Démocratie locale et maîtrise sociale des nanotechnologies : les publics grenoblois peuvent-ils participer aux choix scientifiques et techniques ? Groupe de travail, rapport de la mission pour la Métro (communauté des communes de l’agglomération grenobloise) rapport final, 22 septembre 2005.,

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