Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Le parti pris de la Complexité en Politique.

Dialogue sur les rapports entre la ’science des réseaux’ et la pratique des réseaux militants.

mercredi 17 décembre 2008

J. Je suis partie d’une hypothèse, à savoir que les étude scientifiques sur les réseaux (’la science des réseaux’) devaient être utiles pour aider les organisations militantes à mieux trouver la structure en adéquation avec leur but. Dans ce contexte on appelle réseau un ensemble d’éléments (les nœuds) et les relations qu’ils ont (ou que l’on étudie) entre eux. Une des découvertes de la science des réseaux est que la dynamique d’un réseau n’est pas indépendante de sa structure. Cela fait évidemment écho pour moi à la discussion entre forme réseau et forme parti, mais je reste convaincue que ces deux termes nécessitent d’être précisés.
Je suis biologiste, et en biologie, les réseaux les plus nombreux (sélectionnés par l’évolution pour leur efficacité !) sont du type qu’on appelle ’à connecteurs’ (comme le réseau du web, ou celui d’Internet, ou encore les aéroports internationaux). Ces réseaux ne sont pas centralisés mais ils possèdent des ’connecteurs’ (c’est à dire des éléments ayant un grand nombre de connexions) et plus le nombre de connections est élevé, moins il y a de connecteurs. C’est dans ce type de réseau qu’on a pu mettre en évidence de l ’émergence de propriétés nouvelles, pas déterminées par un centre ou par un chef (le cerveau en est le plus bel exemple). Je pense donc qu’il est raisonnable de faire l’hypothèse que des réseaux militants dont la structure serait celle de ces réseaux devraient être robustes, efficaces, et susceptible de créativité distribuée.

Mais je sais bien qu’un réseau humain peut n’être pas conforme aux modèles. C’est pourquoi il a paru impératif de tester cette hypothèse, ou plutôt ces deux hypothèses : l’une que les réseaux militants ont toutes sorte de structures différentes, et l’autre que les réseaux à connecteurs sont très efficaces.

Quelques définitions sur les réseaux.

M. Un réseau "classique" est la plupart du temps défini par un ensemble d’arcs et de noeuds. Ce sont les éléments fondamentaux nécessaires pour nos algorithmes. Pour un choix d’algorithme d’optimisation par exemple, on examine la connectivité du réseau. L’existence de "connecteurs à gros débit" (comparables aux hubs de l’aviation) n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Certains réseaux ont une distribution très homogène de leur connectivité, et n’en sont pas forcément moins "efficaces" (tout dépend des résultats que l’on cherche à obtenir). L’hétérogénéité de la connectivité de nœuds d’un réseau est plutôt un facteur de fragilité, car la perte d’un nœud "hyperconnecté" est plus grave pour un réseau que la perte d’un nœud dont la connectivité est moyenne.

Cette approche classique (algorithmique) présente toutefois des limites : comment peut elle opérer sur des réseaux très complexes, comprenant un nombre excessif de nœuds qui apparaissent, disparaissent, se reconnectent et se reconfigurent en permanence, et dont les arcs entre nœuds du réseau sont d’une nature elle-même complexe ? à partir d’un certain degré de complexité, cette approche traditionnelle n’est plus utilisable : on ne peut plus étudier d’une façon analytique détaillée

les arcs, les nœuds, et la connectivité de chaque nœud du réseau Internet. Et a fortiori, on n’en a pas besoin : des propriétés statistiques se dégagent. On peut ainsi étudier des classes (au sens mathématique) qui peuvent souvent correspondre à des catégories (au sens philosophique de
Kant).

Le même "mur de la complexité" limite la connaissance analytique détaillée possible de réseaux virtuels complexes. Je parles de réseau virtuel lorsque la topologie (et/ou les règles) du réseau
virtuel diffère de celle du réseau physique (exemple : un réseau humain sur Internet).

Enfin, l’émergence de réseaux complexes est un phénomène évolutioniste et non-déterministe (dépendance sensitive aux conditions initiales probable).

J Qu’appelle tu un réseau complexe ? Pour moi l s’agirait d’un réseau dans le quel les interactions entre les membres sont non linéaires.

M. Je définirais plutôt la complexité d’un réseau par la ou les classes de complexité requise(s) pour la résolution de problèmes portant sur ce réseau (http://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_de_la_complexité). Sur le plan pratique, pour moi, un réseau devient "complexe" également lorsque les moyens de calcul et/ou les algorithmes que j’ai sous la main ne suffisent plus pour une approche analytique. C’est une forme de complexité proche de la complexité de Kolmogorov dans la mesure où les résultats de Kolmogorov peuvent être étendus au calcul formel à la façon employée par Gödel dans la démonstration de son célèbre théorème d’incomplétude.

Mon hypothèse est qu’en ce qui concerne les réseaux sociaux (humains ou non), on peut étudier les relations sociales entre nœuds du réseau de manière statistique, et les classifier en "classes sociales" pour faire porter les analyses sur ces classes d’équivalence et non sur les éléments topologiques du réseau. Si j’ai raison, il est également probable qu’à partir d’un certain seuil de complexité, tout réseau qui possède certaines propriétés minimales permet l’émergence de réseaux virtuels indépendants de la topologie du réseau support sous-jacent (de même qu’un "seuil de complexité" existe pour qu’un système axiomatique puisse produire des "indécidables" au sens de Gödel).

C’est pour toutes ces raisons que j’insiste sur l’importance des "règles" pour caractériser les réseaux. C’est d’ailleurs, selon mon hypothèse, cet élément (la "règle) qui caractérise un réseau, permet son émergence, son agrégation avec d’autres sous-réseaux, et en définitive son éventuel succès évolutif. Le réseau complexe se caractérise moins par sa topologie, complexe, que par ses "règles", plus simples. Ce qui signifie non seulement qu’il est plus facile de le caractériser par ses règles, mais que celles ci sont nécessairement des règles particulières, par exemple celles qui prévoient des mécanismes de reconfiguration locale du réseau lors de l’ajout d’un nouveau nœud ou d’un nouveau sous-réseau.

A propos de réseaux militants.

Etant à la fois militant et informaticien, je pense que les réseaux virtuels non centralisés doivent nous intéresser EN TANT QUE MILITANTS : par leur impact sur les process de production, ces réseaux non centralisés constituent un nouveau mode de production plus efficient que l’organisation hiérarchique et pyramidale consubstantielle au capitalisme. Un mode d’organisation qui dépasse le capitalisme, un "mouvement réel qui dépasse l’état de choses existant".

J. En commençant à étudier certains réseaux militants, j’ai parfois le sentiment qu’ils ne sont pas tellement complexes, peut être parce qu’étant centralisés, ils ne génèrent que peu d’interactions transversales, donc peu de non linéarité ?.

M. Oui, sans aucun doute. C’est pourquoi je pense que si l’un des buts est de donner au réseaux militants l’efficacité supérieure des réseaux sur les "pyramides", on doit travailler très pragmatiquement sur les outils non centralisés d’agrégation de l’intelligence collective (et à leur efficience, qui n’est pas une conséquence mécanique de toute agrégation). Car il ne suffit pas qu’un réseau comporte beaucoup d’interactions pour qu’il donne lieu à des phénomènes d’agrégations. Et il ne suffit sans doute pas qu’il y ait "agrégation" pour qu’il y ait "émergence" d’un niveau de complexité supérieur. Si certains "réseaux" militants ne fonctionnent pas mieux qu’une pyramide hiérarchique, c’est tout simplement parce que ces "réseaux" sont en fait organisés en pyramides hiérarchiques : ils ont "l’efficacité" de la pyramide mais pas celle du réseau.

La gestion non centralisée de la complexité implique des règles d’interactions entre réseaux complexes : ce sont ces "règles" qui remplacent les hiérarchies. Conçues elles-même de manière non centralisée, selon un processus évolutif, ces règles évoluent et s’avèrent plus efficaces que les
systèmes hiérarchiques y compris en termes de coordination ou de régulation des process de production. Cette "découverte" d’un mode de production plus efficient que le "hiérarchisme" (néologisme pour englober féodalisme et capitalisme) est en fait, à mon avis, une "re-découverte" de l’analyse marxiste du capitalisme, non ?

J. As tu des exemples de tels réseaux ?

M. Je pense en particulier à :

* Un réseau de fourmis : http://www.revoltes.net/spip.php?article2

* La première manif mondiale, 15-02-2003, contre la seconde guerre des Bushs
en Irak, avec plus de dix millions de manifestants.

* Le principe du commerce équitable "intégral", d’un bout à l’autre de la chaine crée un réseau non centralisé autour de cette "règle".

* Le "réseau" des AMAPS et des communautés équivalentes dans le monde.

La question sous-jacente est : "l’existence un peu partout dans le monde de petites structures locales basées sur les mêmes principes constitue t’elle un réseau mondial ?" D’un point de vue "centraliste", assurément non, puisqu’il n’y a pas de centre ... Pourtant, chaque AMAPs qui se crée n’est pas un système isolé : elle se crée parce que ça existait ailleurs et que localement il s’est trouvé quelques personnes pour la reproduire, à partir d’informations, de méthodes, de "règles" proposées par d’autres et diffusées mondialement. Les AMAPs sont recensées (Google ...), et constituent bien un "truc" qui a toutes les apparences d’un réseau.

Le "réseau des Internautes", qui milite activement contre une conception
mercantile de l’art, des sciences, et de la culture. (licences libres pour
partager l’art et la connaissance, et en laisser le libre acès aux
générations futures). Les "règles" de ces réseaux non centralisés sont les licences libres (Art libre, Creative commons, ... cf. article "Art libre" publié sur http://www.revoltes.net/spip.php?article1456 à partir d’un texte du site Culture libre http://www.culture-libre.org/).

Le réseau espérantiste (la "règle" qui crée le réseau est l’Espéranto)

Les "communautés militantes" qui se créent sur Internet afin de coordonner une action militante collective (exemple : (12/12/2008) l’appel de l’AG de l’école polytechnique d’Athènes occupée pour une journée mondiale de résistance le 20/12 - http://athens.indymedia.org/front.php3?lang=el&article_id=943356).

* Le développement de logiciels libres. Il est important d’en percevoir la dimension militante forte : privilégier le partage sur l’appropriation. Il est non moins important d’en apprécier l’éclatante réussite conceptuelle et économique : les logiciels libres sont généralement plus fiables, plus
durables, et plus simples d’emploi. Et en plus, ils sont gratuits. L’existence de logiciels libres démontre par une réussite éclatante la possibilité d’une coopération massive et non centralisée d’individus de tous les pays, ne parlant pas les mêmes langues, et n’ayant ni les mêmes buts, ni
les mêmes connaissances, ni les mêmes méthodes. Un logiciel informatique, et a fortiori un système d’exploitation complet et ses millions de logiciels compatibles sont assurément choses complexes. Le modèle libre (démocratique) a désormais démontré une supériorité écrasante sur le modèle (hiérarchique) basé sur une mercantilisation de la propriété intellectuelle, au point de
bouleverser plusieurs industries.

J. Dans ce dernier cas par exemple, il me semble difficile d’en étudier la structure.

M. C’est en fait sans doute une superposition complexe de structures difficiles à "cerner" ...
Mais on peut tout de même analyser différents éléments :
- les réseaux humains des producteurs
- les niveaux de complexité.
- les niveaux d’interfaces, en tant que "règles" d’interopérabilités entre "boites noires" hétérogènes
- les niveaux d’abstraction des langages
- les mécanismes évolutionistes (je parle parfois de "darwinisme logiciel" pour vulgariser ce concept), et les phénomènes de convergences qui en découlent.

J Il reste encore un point qui me tient à cœur et dont j’aimerais que nous discutions plus avant. C’est la différence entre réseau centralisé et réseau hiérarchique, que tu sembles confondre. La différence est de taille, à mon avis, puisque le réseau hiérarchique implique 1) plusieurs niveaux alors que le réseau centralisé n’en a que 2 (le ’resizing ’ (!) est important et 2) le réseau hiérarchisé est vertical, les niveaux supérieurs sont vraiment ’supérieurs’, ils surplombent les niveaux inférieurs, les interactions sont soit à sens unique, soit, si elles sont à double sens, elles sont de nature très différentes ; Dans le > réseau centralisé, le centre se veut coordonnateur, facilitateur, et ne
se conçoit pas comme supérieur, et, en principe, les interactions vont dans les deux sens.

M En fait, je fais "pire" que les confondre, je les identifie. Une hiérarchie
commence à deux niveaux. Or, tout réseau centralisé crée au minimum deux
niveaux : le centre, et la périphérie. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner les flux d’informations qui circulent dans un réseau : dans un réseau humain centralisé (2 niveaux, donc), les flux d’informations sont totalement asymétriques entre centre et périphérie. Dans les réseaux militants, cela crée un engorgement d’informations au centre. Ces informations ne sont donc pas traitées,
et "l’agrégation" de l’intelligence collective ne se fait pas : le centre ne joue pas ce rôle de "coordinateur", de "facilitateur" espéré.

Pour être capable "d’interactions qui vont dans les deux sens", le centre
aurait besoin des mêmes moyens d’interagir que la périphérie, c’est à dire,
s’agissant de réseaux humains, d’être aussi nombreux.

Pour mieux comprendre la dynamique d’un réseau non centralisé, observons par exemple l’émergence des réseaux "Art libre" :

1) Un concept inventé par des informaticiens pour contrer la privatisation du
savoir est transposé à l’art par une première licence libre artistique. Ses
créateurs la font connaître.

2) Des individus, des artistes rejoignent ce premier centre et augmentent son
rayonnement.

3) D’autres centres se créent sur la même idée, en l’affinant, en
l’enrichissant, en la poussant encore plus loin et d’autres réseaux se créent
autour de ces nouveaux centres.

4) Le concept s’est étendu en un réseau mondial non centralisé (en fait
multi-centres avec de très nombreux "centres" hétérogènes). Plus personne ne
sait exactement qui a commencé.

5) Le concept a évolué, au point de favoriser l’émergence d’une nouvelle
conception de l’Art. (Licence Art libre)

L’étape "centraliste" ne fut donc qu’une étape primitive du développement de
ce réseau. En la dépassant, il s’est donné des moyens considérablement
supérieurs d’atteindre son but.

J Même si je ne confond pas pour ma part, réseau hiérarchique et centralisé, je pense, que ce dernier a une structure qui l’empêche de générer de l’émergence. (autre définition pour moi du réseau complexe) Ce qui manque, à mon avis, c’est la dimension ’petit monde’ (le fait que n’importe quel élément soit connecté indirectement à n’importe quel autre par un très petit nombre de connections), ce qui nécessite des interactions transversales. De ce point de vue les réseaux basés uniquement sur des règles (comme l’exemple des AMAPs) n’ont pas non plus cette dimension petit monde. ils l’acquerront peut être s’ils se mettent à faire des rencontres internationales ? J’ai mis l’accent sur une des formes de réseau petit monde, le réseau à connecteurs, mais il y en a bien d ’autres. Cependant, ton exemple d’art libre me paraît correspondre assez précisément à un réseau à connecteurs, avec de nombreux centres, et plein de connections diverses. ce qui est particulièrement intéressant à mon sens c’est la manière dont il évolue. Reste à savoir si de tels réseaux, de tels types d’organisation sont possibles uniquement via e net ou sont susceptibles de donner des idées pour l’organisation de réseaux militants non virtuels.

M. Oui, on est assez d’accord, à quelques nuances près ... Les réseaux
multicentres (ou "à connecteurs", ou "de hubs") ne sont qu’une des nombreuses
topologies possibles : non seulement rien ne prouve que ce soit la meilleure,
mais les réseaux les plus vastes, ceux ayant le plus grandis (jusqu’à
concerner toute la planète) ne me semblent pas pouvoir être caractérisés par
de tels "hubs" centralisateurs (même quand il peut en exister, ils
ne "caractérisent" pas le réseau). Ne faut-il pas explorer les possibilités
de réseaux humains de noeuds homogènes plus que celles de réseaux où les
noeuds sont très différenciés en "classes de connectivité" hétérogènes ?
En pratique, les réseaux humains homogènes (en terme de connectivité) me
semblent plus pertinents et sans doute plus efficaces pour rechercher
l’objectif marxiste (communiste) d’une société sans classes antagonistes.
Dans sa contribution au 34ième congrès, Lucien Sève propose "la suppression de
la verticalité et l’exploration systématique des possibilités de
l’horizontalité". Dans cette "exploration systématique des possibilités de
l’horizontalité", les communistes ont un atout, une méthode spécifique (le
marxisme) : qui d’autre pensera à étudier les relations sociales entre noeuds
(humains) hétérogènes à l’aulne de leur "classes de connectivité" ?

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0