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faut-il avoir peur des nanosciences… et autres développements techniques ?

lundi 5 janvier 2009, par Roland Charlionet

Les nanosciences transgressent-elles les valeurs culturelles fondamentales ?1

Une définition du champ occupé par les nanosciences et nanotechnologies peut être donnée : Travailler aux échelles atomiques, moléculaires et supramoléculaires, approximativement entre 1 et 100 nanomètres, afin de comprendre, créer et utiliser des matériaux, des dispositifs et des systèmes possédant fondamentalement de nouvelles propriétés et fonctions à cause de leur petite taille (Nano- Initiative lancée aux États-Unis en 2000). La maîtrise de l’assemblage des structures au niveau moléculaire, l’exploration et le contrôle du comportement de la matière à cette échelle, la découverte et l’exploitation des propriétés nouvelles qui en résultent, sont les perspectives fascinantes et effrayantes à la fois que nous offrent les nanosciences et nanotechnologies.

Il ne fait pas de doutes que l’impact de ces développements sur notre vie quotidienne et sur le monde sera particulièrement massif. On attend bien sûr les prouesses médicales extraordinaires des nanomédicaments ciblés, mais en même temps on craint que les nano-objets ne présentent des risques toxicologiques énormes pour la santé et l’environnement ; les promesses de contrôle et de traçabilité sont contrebalancées par les menaces potentielles pour la liberté individuelle et la vie privée ; les propriétés étonnantes des nouveaux matériaux font craindre le pire si elles sont appliquées à des objectifs militaires ou terroristes ; des innovations technologiques encore difficiles à imaginer, sont susceptibles de bouleverser nos modes de vie de manière non souhaitable si elles ne sont soumises qu’aux critères de la rentabilité financière. Les attitudes du public à l’égard des nanosciences et nanotechnologies oscillent sans cesse entre espoirs immodérés d’amélioration des conditions de vie et craintes paniques d’apparition de mécanismes dangereux incontrôlables.

Qu’y a-t-il de vraiment nouveau dans les nanosciences et nanotechnologies ? Forment-elles un corpus suffisamment homogène pour constituer une discipline spécifique ? Travailler avec les molécules, n’est-ce pas la continuation de ce qui est développé depuis des siècles en chimie ? La multidisciplinarité, qui leur est nécessaire, n’est-elle pas à l’œuvre déjà dans de nombreuses disciplines émergentes comme les sciences de l’environnement ? L’association étroite des sciences et des technologies, dont elles se réclament, n’est-elle pas déjà un paradigme dominant depuis très longtemps ? En fait, les nanosciences et nanotechnologies ne sont pas spécifiques d’un domaine particulier de la connaissance et, elles s’intègrent ainsi parfaitement au mouvement du progrès de l’ensemble des sciences et de la maîtrise technologique que nous voyons s’épanouir actuellement. Par contre, les nanosciences et nanotechnologies se conjuguent à chaque domaine technologique qu’elles pénètrent et qu’elles potentialisent de telle manière qu’elles vont ainsi complètement transformer l’ensemble des secteurs de production, depuis l’agriculture jusqu’à l’industrie aéronautique ou automobile, en passant par l’industrie militaire, la sécurité civile, la pharmacie et la médecine. Le nouveau, qui apparaît avec l’essor des nanosciences et nanotechnologies, c’est cette maîtrise du niveau élémentaire d’organisation de la matière qui semblait jusqu’alors échapper complètement à nos sens, notre compréhension et nos possibilités d’action. Les nanosciences et nanotechnologies, ayant comme objectif affiché de contrôler la matière à l’échelle la plus fondamentale et d’instrumentaliser les atomes, les molécules aussi bien que les entités macromoléculaires du vivant, se proclament ainsi comme fondamentalement transgressives d’un ordre naturel immuable et intangible. En effet, c’est bien tout d’abord une démonstration de puissance de l’être humain dans son rapport à la nature, qui transparaît ostensiblement dans le développement actuel des (nano)sciences et (nano)technologies. Cela est mis particulièrement en évidence, jusqu’à la caricature, dans le programme désigné par l’acronyme NBIC (Nanotechnology, Biotechnology, Information technology, Cognitive Science). Dans ce programme, les nanosciences et nanotechnologies croisent et développent des synergies avec les biotechnologies, les sciences de l’information et de la communication, et les sciences cognitives dans le but clairement affirmé d’améliorer les performances de l’être humain (certains promoteurs des NBIC proclamant même ouvertement leur volonté de supplanter l’humanité par une nouvelle espèce). Cette volonté de puissance affichée est mise volontiers en exergue dans le mythe du chercheur fou ou celui du développement incontrôlable de la technologie (cf. l’essence de la technique de Heidegger ou le méga-outil de Illich) et elle rejoint la notion de transgression d’une loi divine (arbre de la connaissance ou tour de Babel) ou transgression des lois d’une nature sacralisée.

Mais il est important de faire dés maintenant une remarque préalable. Derrière la démonstration de puissance de l’être humain, que l’on peut trouver à la base de l’expansion des nanotechnologies notamment (cela se vérifie également pour un grand nombre de technologiques nouvelles – OGM etc.), transparaît en filigrane une volonté politique de soumission aux dictats des puissances financières. Les nanosciences et nanotechnologies sont considérées comme un domaine hautement stratégique pour maintenir la compétitivité et l’activité économique dans les pays développés. Le brouillage de plus en plus marqué entre science fondamentale et science appliquée est particulièrement souligné dans les nanotechnologies. Les applications des nano-objets sont envisagées avant d’être réalisables ou même possibles, et cela sans concertation publique pour savoir si elles correspondent véritablement à un besoin social et si elles sont sans danger. L’attente induite par les fonds publics ou privés, qui s’investissent massivement dans les nano-initiatives, est telle qu’elle raccourcit considérablement les temps entre découverte d’un produit et sa mise sur le marché. C’est que, au fond du développement soi-disant incontrôlable de la technique, se nichent les taux de profit, pilotes universels des gestions capitalistes dans leurs courses effrénées à la rentabilité financière de court terme et de courte vue. Cependant le système ultra libéral n’est pas la fin de l’Histoire. L’implication des hommes et des femmes dans la prise de conscience et la prise en main de leurs affaires peut être mise en œuvre. J’indique, dans le prochain chapitre, quelques pistes pour une appropriation démocratique du développement des sciences et des technologies.

Relever le défi du développement des connaissances

Il nous faut bien constater que le développement considérable actuel des connaissances multiplie le nombre de questions à résoudre et que certaines de ces questions conditionnent l’avenir et la survie même de l’humanité. Cela se vérifie bien sûr pour l’essor des nanosciences et nanotechnologies. Le progrès des connaissances et des maîtrises technologiques ne constitue donc pas en lui-même la solution à tous les problèmes qui se posent. Il est ambivalent. En effet, la puissance des outils, dont dispose déjà et dont vont disposer les êtres humains dans un futur très proche, est telle que le support naturel de notre existence peut en être altéré. Le monde, dans sa phase actuelle de développement, se fragilise considérablement ! Or l’homme étant cet animal doté d’un cerveau pensant, potentiellement efficace dans l’analyse conceptuel, a une tendance naturelle à explorer les différentes voies inconnues qui s’offrent à lui et à élaborer des solutions nouvelles aux problèmes qu’il rencontre. L’être humain ne s’arrêtera jamais de penser ni de vouloir comprendre et maîtriser ce qui l’entoure. Depuis l’apparition de l’homme sur terre, le progrès des connaissances et de la maîtrise technologique semble bien être inéluctable. Toute tentative de vouloir l’étouffer est, à plus ou moins long terme, vouée à l’échec. Il y a donc bien là un vrai défi à relever. Puisqu’il n’est pas possible de stopper le progrès des connaissances, il faut parvenir à le canaliser pour que les transformations de la société, qu’il induit, restent centrées sur de grands objectifs généraux : respect de la dignité humaine, conservation et entretien des grands équilibres naturels, satisfaction des besoins sociaux exprimés, élaboration d’une éthique de vie… Il est maintenant bien admis par beaucoup de monde, mais pas encore mis en pratique effectivement (la rentabilité financière faisant force de loi), qu’une intervention et une maîtrise citoyennes à tous les niveaux pourraient permettre de résoudre les contradictions qui apparaissent : obtention de nouveaux droits au sein et à l’extérieur des entreprises, développement des solidarités, dégagement de perspectives et de réflexions à long terme, pratique de prévention des risques etc.. Il faut remettre l’homme (et non pas le profit sacralisé, ni même la nature sacralisée) au centre de tout processus productif. Notamment pour les nanotechnologies, il faudrait pouvoir imposer une législation contraignante du type de la démarche entreprise pour le règlement REACH2 (enRegistrement, Évaluation et Autorisation des substances Chimiques). Il est nécessaire d’exercer une vigilance efficace entre la mise au point d’une nouvelle synthèse, d’une nouvelle procédure, d’une nouvelle machine et leur utilisation à grande échelle. Et il faut, en outre, créer les structures de service public qui permettent de continuer à exercer la vigilance même après leur mise à disposition publique. L’intervention citoyenne doit aussi pouvoir s’exprimer dans les conseils d’orientation des organismes de recherches.

Cependant il me semble que le partage et la transmission des savoirs sont des questions centrales qui pourtant n’ont pas encore reçu l’écho qu’elles méritent. Il s’agit non seulement de former des travailleurs adaptés à la société, mais il faut surtout que les gens puissent effectivement agir en citoyen responsable, avec les moyens de débattre, de choisir, d’orienter les décisions et d’utiliser à bon escient les technologies nouvelles. D’où la nécessité absolue de révolutionner l’école, la faculté, les médias… L’alphabétisation de masse conditionnait la réussite de la révolution industrielle et elle a été réalisée dans les pays industrialisés. Il est alors apparu que ce qui semblait être auparavant l’apanage des seules élites (la capacité de lire, écrire et compter) pouvait être acquis par tout le monde pourvu que la société s’organise dans ce sens… Actuellement, il faut réaliser, pour les révolutions scientifiques et techniques que nous vivons, l’équivalent de ce qu’a été l’alphabétisation de masse pour la révolution industrielle. Il s’agit d’élever considérablement le niveau général des connaissances (et pas seulement dans les domaines scientifiques) :

- dégager et rendre clair pour tous les données essentielles concernant les différents niveaux organisationnels de la matière, de la vie, de la société humaine ;

- aborder les phénomènes réels dans leur complexité en introduisant notamment les concepts de nonlinéarité (causes et effets ne sont pas toujours proportionnels), d’émergence (les propriétés du tout ne sont pas obligatoirement réductibles à la somme des propriétés des composants de base), et d’évolution (incertitudes et mouvements liés au temps) ;

- indiquer ce qui fonde la dignité humaine ;

- libérer le goût de la communication et du partage ;

- aiguiser en chacun le sens de l’art et de l’analyse critique (en particulier par la remise en cause des apparences).

Le triptyque lire, écrire, compter doit se compléter en lire, écrire, compter et philosopher. C’est un changement radical de culture de masse qu’il s’agit d’opérer. Bien entendu, le problème n’est pas de faire de tout le monde des experts en tout, mais de fournir à tout le monde les principales clés qui leur permettent d’appréhender ce qui les entoure.

Peut être vivons-nous l’aboutissement de la révolution néolithique. Il faut préparer la suite. L’Histoire ne fait que commencer.

Roland Charlionet
chargé de recherches à l’INSERM

1. Pour ce chapitre, je fais de larges emprunts à l’avis du Comité
d’éthique (COMETS) du CNRS, paru le 12 octobre 2006 sous le titre :
Enjeux éthiques des nanosciences et nanotechnologies (site internet :
http:// www.cnrs.fr/fr/presentation/ethique/comets/index.htm).

2. http://www.greenpeace.org/france/vigitox/informations/reach

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