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La science occidentale se développe d’une manière particulièrement inadaptée pour faire face à la crise écologique.

vendredi 11 décembre 2009, par Janine Guespin

La science occidentale se développe à la fois en raison de ses démarches propres (épistémologiques) et de contraintes financières et de gestion de plus en plus importantes.

1) Les démarches scientifiques ont, au vingtième siècle privilégié le réductionnisme. Il s’agit d’une attitude qui consiste à considérer que les méthodes d’analyse, développées dans de nombreuses sciences, sont suffisantes pour apporter la majorité si non la totalité des connaissances. L’idée sous-jacente est que, quand on aura analysé tous les éléments on comprendra tout. Les tenants de cette attitude s’autorisent de succès indéniables pour empêcher la diffusion de nouvelles méthodes de recherche.

Depuis longtemps pourtant des voix s’élèvent pour dire que ces démarches sont insuffisantes dans de nombreux cas, parce que « le tout est plus que la somme des parties ». Cette phrase était devenue l’emblème des démarches purement globalistes ou holistes qui ne considèrent que la globalité. Or depuis le milieu du siècle dernier, on a commencé à utiliser des démarches nouvelles pour utiliser les connaissances analytiques pour commencer à reconstituer la globalité à partir des lois d’interactions entre les éléments. (sciences de systèmes complexes ou dynamique des systèmes non linéaires). Ces démarches du complexe peuvent être utilisées dans toutes les disciplines scientifiques de la nature ou de la société et rendent possible l’étude des transformations Chaque fois que leur complexité empêche ne bonne prose en compte par le seul réductionnisme. (par exemple, en économie, la plupart des modèles actuels sont incapables de prédire les bulles que seuls des modèles ’non linéaires’ peuvent permettre de générer.)

Or Dans la plupart des disciplines scientifiques ces démarches nouvelles se heurtent au refus de la majorité des scientifiques qui restent accrochés aux démarches réductionnistes. Pourquoi ?

Il y a évidemment, la routine, l’envie de continuer comme on l’a toujours fait, (dans les disciplines non mathématiques, il peut s’ajouter la difficulté à utiliser des méthodes qui recourent aux mathématiques ou à l’informatique). Mais la raison principale en est que les crédits de recherche continuent à abonder prioritairement les recherches réductionnistes.

Or ces crédits sont attribués, par exemple, au niveau de la commission européenne ou, en France des ANR, dans le cadre de la stratégie de Lisbonne dite ’de l’économie de la connaissance’ par des décideurs qui veulent utiliser les sciences pour la compétitivité industrielle.

2) du côté de la politique économique libérale.
Pour ces décideurs, les sciences doivent être prioritairement, si non uniquement tournées vers l’innovation ; Que signifie ce mot ? On n’en trouve pas de définition dans les textes qui l’emploient en surabondance. Pour faire vite (car sa signification est multiple et peut aussi servir de « rideau de fumée » pour masquer les intentions réelles), il signifie de facto que la recherche publique doit être (dé) tournée vers la compétitivité industrielle. C’est à dire la rentabilité à court terme, et l’utilisation des connaissances déjà acquises plutôt que la recherche de nouvelles connaissances aux « retombées » imprévisibles.

Pour le moment, les démarches réductionnistes entrent mieux dans ce cadre que les démarches complexes, toujours ’dangereuses’ car elles risquent d’entrainer bien plus loin que ces projets à court terme et parce qu’elles supposent une vision plus intégrée des phénomènes. Même lorsque des projets nécessitent une approche globale (systémique) il restent encadrés dans des limites technologiques qui en empêchent la diffusion et la pleine extension.

Cette politique de projet à court terme enferme les scientifiques dans des domaines étroits, (spécialistes pointus) leur interdit d’avoir une vue large de l’ensemble des problèmes. Malgré la résistance des milieux scientifiques, les instances de financement sont en train de transformer les instituts de recherche en instituts de recherche-et-innovation, travaillant sur projets ’innovants’ à court terme. Cette politique obère considérablement l’avenir, à un moment où l’épuisement rapide des ressources, tant énergétiques que d’autres, rend au contraire nécessaire le développement tous azimuts de recherches. Elle tend aussi à empêcher la prise de conscience citoyenne des scientifiques, notamment les jeunes formés à la compétitivité, que l’on tente de transformer en serviteurs dociles du néolibéralisme. Ainsi la science devient un alibi et un outil pour le capitalisme vert et non pas un outil pour un véritable développement durable.

3) quelles sciences pour un développement durable ?

Trois nécessités.
1) voir les phénomènes dans leur dynamique, ce qui requiert d’inclure les concepts de la dynamique des systèmes non linéaires et de la complexité, parce que les processus naturels, dans l’environnement ne sont pas linéaires.

2)voir les phénomènes dans leur globalité, car l’environnement concerne en fait toutes les autres disciplines qui devraient pouvoir se rencontrer et se concerner dans une démarche contextualisante (au sens donné par le philosophe des sciences Hugh Lacey) c’est à dire interdisciplinaire tenant compte du contexte social et économique des phénomènes scientifiques étudiés. Et il ne s’agit pas seulement du climat (où ce genre de démarche a d’ailleurs cours). Il va de soi que la contextualisation ne peut se faire dans une optique réductionniste, mais dans une optique intégrée et dynamique. (Or actuellement, l’interdisciplinarité se fait dans le cadre de projet et de façon décontextualisée.).
Exemple : les OGM végétaux sont un ’objet technologique’ qui concerne la génétique, l’agronomie, l’écologie, l’économie (sans parler des paysans, des industriels et des citoyens). On ne peut pas raisonner sur les OGM à partir d’une seule de ces disciplines (nécessité de contextualiser). Mais dans chaque discipline on ne peut pas non plus raisonner de façon statique, réductionniste. Ainsi en génétique, les réductionnistes ne prennent en compte ni les remaniements génétiques, ni la dissémination et le fait qu’un même gène, voire une même protéine, peut avoir des fonctions différentes chez deux espèces différentes.

3) développer la recherche fondamentale novatrice (et non innovante).
Une anecdote pour illustrer cela : Gilles de Gènes disait que si, avant Maxwell, on avait voulu développer les communications rapides à longue distance, on aurait travaillé sur les pigeons voyageurs !

Ainsi, les projets à long terme, les projets qui correspondent à des programmes très horizontaux, les projets à finalité sociétale ou sociale large, et les projets à finalité de connaissance qui n’ont pas « d’intérêt immédiat » sont actuellement soit purement sacrifiés, soit fortement minorés. C’est pourtant précisément ceux qu’il faudrait développer, parce que l’ampleur des défis actuels demande de ne pas supprimer les chances de trouver vraiment du nouveau et ne peut pas se suffire de projets circonscrits et à court terme, même si ceux ci sont aussi nécessaires.

La science d’aujourd’hui, c’est la société de demain. Voilà aussi pourquoi la démocratie lui est nécessaire.

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