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Séance du 26 novembre 2009 : débat

mercredi 16 décembre 2009

Résumé des discussions qui ont suivi la présentation faite par Lilian Mathieu au cours de la séance du séminaire du 26 novembre 2009

Louis Weber

Nous avons entendu un exposé extrêmement dense, qui répond bien à nos interrogations. Comme nous sommes au début de notre réflexion, nous avons besoin de nous caler sur un certain nombre d’acquis pour ne pas répéter des choses qui ont déjà été dites et ne pas recommencer toujours les mêmes débats. Ce qui est un travers fréquent des réflexions internes aux organisations, même les mieux informées. Après ce tour d’horizon, quelles sont les questions et points de vue complémentaires ?

Élisabeth Gauthier

Deux questions :
Qu’est-ce qui a impulsé le retour du monde du travail dans les réflexions des chercheurs ? Est-ce venu à partir du réel ou à partir de nouveaux concepts ou de nouvelles relations entre chercheurs et monde du travail ? Espaces Marx a été créé en 1995, donc quand les échanges se sont intensifiés. Est-ce un phénomène plus général ?
Comment faut-il situer Bourdieu dans tout cela ? Il n’a pas beaucoup été mentionné alors qu’il a marqué la recherche. Quelle est la place des bourdieusiens dans la recherche aujourd’hui ?

Janine Guespin

C’est une demande de complément. Dans les recherches américaines, il est beaucoup question de mises en réseau, de l’apport d’Internet, etc.

Lilian Mathieu

Pourquoi le retour du monde du travail ? Il y a plusieurs facteurs. D’abord peut-être une nouvelle visibilité du fait d’une intensification de la crise sociale. Certes, les mobilisations dans le monde du travail, y compris un peu spectaculaires, ne sont pas un phénomène récent, mais elles ont acquis une nouvelle visibilité.

J’ajouterais un effet propre au monde de la recherche : quand un domaine de recherche est dynamique, comme c’est le cas de l’étude des mouvements sociaux, cela attire de nouveaux chercheurs en même temps que cela produit un effet de saturation. Par exemple, il y a eu trois thèses consacrées à Droit au logement, dans le même temps que certains terrains sont occupés par des chercheurs de référence sans laisser beaucoup de place pour un renouvellement des perspectives ; J. Siméant a dit l’essentiel de ce qu’il y avait à dire sur le mouvement des sans-papiers ; sur Act-up, sur le sida, etc., c’est à peu près la même chose. Pour les jeunes chercheurs qui viennent après cette première génération, il a fallu trouver de nouveaux terrains non encore défrichés pour se faire leur place. Un des meilleurs moyens de le faire, c’est de revisiter des objets canoniques qui ont été oubliés depuis vingt ou trente ans. C’est cela ce qui s’est fait autour du syndicalisme et de la grève par exemple. Baptiste Giraud va bientôt soutenir sa thèse sur la grève, alors qu’en science politique (en sociologie il y avait cependant ceux de J.-M. Denis) cela fait une trentaine d’années qu’il n’y en avait pas eu. C’est routinier à l’intérieur du monde académique que de redécouvrir à nouveaux frais des objets un peu délaissés. Ensuite, sur ce type d’objet, il y a une part de prise de risque. Les sociologues qui se sont intéressés aux mouvements de novembre-décembre 1995 n’étaient pas forcément des petits jeunes voulant faire carrière, mais des gens avec déjà une certaine bouteille et une sensibilité aux enjeux du monde du travail. Les tourainiens aussi s’y sont intéressés, pour le disqualifier. C’est au sein des sociologues engagés préalablement qu’il y a eu une réflexion sur ce mouvement, mais peu chez les jeunes chercheurs.

Louis Weber

Oui, mais c’était aussi lié à des problèmes internes au mouvement. Les tourainiens se sont prononcés immédiatement en faveur de la CFDT, de Nicole Notat, du plan Juppé. Il y avait donc un lien entre les problèmes politiques et sociaux posés et les chercheurs qui se sont intéressés à ce mouvement.

Lilian Mathieu

Oui, tout à fait. Pour un jeune chercheur, c’était sans doute un objet qui était un peu trop brûlant pour s’y intéresser. Et il fallait déjà bénéficier d’une certaine reconnaissance pour s’y intéresser en prenant position pour ou contre. Touraine pouvait s’autoriser à prendre position contre, Bourdieu pouvait s’autoriser à prendre position pour.

À propos de Bourdieu, c’est un peu compliqué. La sociologie de Bourdieu apporte beaucoup de concepts et d’approches très utiles pour penser le militantisme – j’y ai fait référence pour penser la socialisation –, pour penser les mouvements sociaux et leur rapport avec le champ politique, le champ syndical, le champ médiatique, etc. Pour autant, il n’y a pas eu forcément beaucoup de chercheurs bourdieusiens – à l’exception de Bertrand Geay sur le syndicalisme enseignant [1] – à s’intéresser aux mouvements sociaux, ou alors ils l’ont fait tardivement. Et ce n’est pas d’eux qu’est venu le renouvellement de la curiosité pour ce type d’approche. Cela ne veut pas dire qu’ils sont indifférents à ces questions et qu’ils n’ont pas travaillé dessus, mais qu’ils l’ont sans doute fait un peu tardivement. Gérard Mauger a travaillé sur beaucoup de choses avant de s’intéresser aux mouvements sociaux. Celles ou ceux qui, en science politique, ont été au cœur du renouveau de l’étude des mouvements sociaux ont fait leur miel des théories bourdieusiennes, mais sans être parmi les proches de Bourdieu. Il y a un esprit d’école très fort autour de Bourdieu, et ce n’est pas chez les plus proches que s’est opéré le renouvellement. J’ai évoqué Michel Dobry dans mon exposé. Il a joué un rôle important dans l’importation des modèles américains. Il a travaillé et travaille toujours sur les crises politiques. C’est quelqu’un qui a réalisé une intégration de sociologie américaine et de sociologie bourdieusienne, mais il n’a jamais écrit dans la revue de Bourdieu et n’a pas été un de ses proches.

S’agissant d’Internet et des réseaux communautaires, il y a un certain nombre de chercheurs qui travaillent sur cette question. Je pense notamment à Dominique Cardon [2] et à Fabien Granjon [3], qui s’intéressent aux usages militants d’Internet, notamment aux médias militants par Internet. Pour ma part je ne m’y suis pas trop intéressé. De ce que je connais des travaux à ce sujet, je pense qu’il ne faut pas surestimer la révolution Internet dans le militantisme. Internet rend beaucoup plus faciles et rapides des choses qui existaient auparavant mais étaient un peu plus lentes. Les gens passent moins de temps au téléphone, un peu plus devant leur ordinateur. Les listes de discussion remplacent les bulletins de débat ou un certain temps en réunion, mais cela ne transforme pas radicalement les modes de militantisme. Les gens trouvent sur Internet des choses qu’ils auraient trouvées autrement, via des tracts, par des coups de téléphone. Je travaille actuellement sur RESF, le Réseau éducation sans frontières. Beaucoup de gens disent certes : « J’ai cherché sur Internet quand avait lieu la prochaine réunion ». Ils auraient cherché autrement, en téléphonant, cela aurait pris plus de temps, et les militants de RESF passeraient beaucoup plus de temps à distribuer des tracts pour annoncer les réunions. Ils peuvent s’en dispenser parce qu’il y a le site et que c’est facile de trouver la date de la réunion par Internet. Mais je ne suis pas sûr que cela transforme les choses en profondeur.

L’an dernier, il y a eu un événement organisé par Facebook, la Sorbonne a été « encerclée ». On peut penser que c’est une spécificité d’Internet. Mais une action de ce type aurait été possible avant Internet : on se téléphone, on se transmet l’information de proche en proche, on se coordonne. Internet a facilité les choses, mais la même action aurait été possible auparavant, on aurait de toute façon trouvé des lieux de réunion, des lieux de rencontre secondaires, etc.

Patrick Coulon

À propos de générations, j’ai participé à une initiative il y a vingt-cinq ans. Il n’y a pas eu un seul coup de fil, tout s’est fait de bouche à oreille, et on a occupé l’ambassade d’Afrique du Sud, à 500 ! Seulement par le bouche à oreille…

Jean-Luc Gonneau

Pour moi, Internet facilite les choses, c’est l’évidence. Pour faire notre journal, nous aurions pu faire autrement. Mais Internet coûte moins cher, ça va plus vite, et on peut envoyer à quelques milliers de personnes là où, avec les enveloppes, on aurait envoyé à 100. Mais Internet peut aussi appauvrir les relations. Cela ne vaut pas une réunion de section d’un parti politique, on le sent bien aussi ! Je ne pense pas qu’il y a un progrès là-dessus, par contre ça nous a permis de communiquer plus facilement. Cela permet à des gens qui ne viendraient pas vers nous de participer, c’est donc aussi un effet positif. C’est de toute manière plus commode que les moyens anciens.

Lilian Mathieu

On peut ajouter que ne pas aller à une réunion peut aussi poser problème parce qu’à la réunion, on ne fait pas que faire la réunion : on se retrouve, on discute d’autre chose, éventuellement on boit un pot après, etc. Donc il y a quelque chose qui relève de la sociabilité. La sociabilité crée aussi de la cohésion dans les groupes militants. Donc il y a des apports et il y a aussi des inconvénients.

Véronique Sandoval

Je suis une militante du Parti communiste. J’ai été plus particulièrement intéressée par votre réfutation d’une idée que j’avais sur les évolutions du militantisme, une idée très répandue parmi les militants communistes. Je crois qu’il serait intéressant de lire ce qu’il y a là-dessus et d’en dire un peu plus. Cette idée selon laquelle les militants ne seraient plus les mêmes qu’avant, qu’il n’y a plus l’investissement total qu’on avait avant. Moi-même je me faisais une théorie à ce propos, qu’il y avait des explications à tout ça, qu’on n’avait plus d’avenir devant soi, que tout paraissait joué, etc. J’avais plein d’explications ! Donc, le fait que vous me disiez le contraire m’intéresse. J’aimerais bien savoir s’il y a des différences entre le militant « distancié » et le militant « intégral ». On voit bien, avec ce que vous avez dit, l’importance du profil du militant, s’il a un certain âge, une certaine disponibilité, le rôle des horaires qui ne sont pas les mêmes quand on est enseignant et quand on est cadre dans l’industrie, qu’il y a un problème, un héritage familial, et puis une culture. Et que tout cela joue. Mais est-ce qu’il y a aussi une différence de caractère éthique entre le militant distancié et le militant total ?

Michel Rousseau

Je me suis pas mal occupé, entre autres, des Marches européennes. Je ne suis ni scientifique, ni universitaire, ce sont donc plus des réflexions de militant de base. Dans tout ce que tu as dit, je crois qu’il ne faut pas oublier l’arrière-fond politique de ces évolutions. Par exemple, quand un sociologue parle des deux générations, des vingt-trente ans et des cinquante-soixante ans, il doit bien y avoir des constats qui vont au-delà. Dans la plupart des organisations auxquelles j’ai appartenu – et il y en a pas mal – il y a eu aussi ce qu’on appelle une rupture politique. Le problème n’est pas seulement celui des jeunes et des anciens qui auraient du temps et d’autres qui seraient pris par leur profession, leur vie de couple, les enfants qui arrivent, etc. Il y a eu une rupture générationnelle : un des problèmes de ma génération a été que nous n’avons pas su, ou pas pu, transmettre certains témoins aux générations qui ont suivi. Maintenant, ces nouvelles générations sont souvent sur des bases beaucoup plus radicales. En quoi consiste cette rupture politique ? Je l’ai vu avec mes enfants : quand ils se couchaient le soir, durant la période où le libéralisme avait quand même un certain écho, ils voyaient des dollars au plafond ! Ceux qui arrivent aujourd’hui, qui ont quinze, vingt-cinq ou trente ans, n’ont pas tellement plus de temps disponible que d’autres, ils en ont peut-être même moins qu’à une certaine période. Mais ils n’ont plus d’illusion dans le libéralisme. La génération qui aujourd’hui quarante ou cinquante ans a pensé qu’après la chute du mur de Berlin, l’économie mondiale irait de développement en développement. Elle trouvait un peu obsolète tout ce qui se référait à la gauche, au militantisme, etc. La nouvelle génération qui arrive n’a plus ces illusions. Pourquoi ? Cela a été dit, il y a une précarisation généralisée et les jeunes la touchent du doigt. Ce qui contribue à donner une nouvelle génération militante.

Quelle est la différence avec l’ancienne ? Je prends l’exemple des organisations de chômeurs. Celles que nous avons connues vont disparaître. Pourquoi ? Parce que c’est un type de militantisme dans lequel les jeunes ne se reconnaissent pas. Et au-delà du militantisme il y a le statut : pour les générations de jeunes, les chômeurs ce sont les parents, les vieux. Mais tout cela va finir. Quand je rencontre un chômeur heureux, c’est le signe qu’il vient de passer au minimum retraite. Il était au RMI, il passe au minimum retraite, enfin il va pouvoir respirer. En revanche, les jeunes ne rejoignent plus les organisations de chômeurs. Je ne parle pas seulement de l’expérience française, j’ai des exemples dans cinq, six pays européens où on voit le même phénomène. Ils ne se reconnaissent pas dans le statut de travailleur sans emploi, et donc de chômeur. Ils se perçoivent comme intermittents du travail, comme ceux du spectacle. C’est la société libérale qui a imposé cela. Ils se vivent comme des gens en mission quelque part, ils ont un boulot de deux-trois ans, ça marche bien, et ils se retrouvent sans boulot. Ils ne veulent donc pas aller vers des organisations de chômeurs. Ils préfèrent Génération précaires pour certains, ou les collectifs Précaires pour d’autres. Il y a en ce moment des mobilisations autour du Pôle emploi. Si on les compare avec les mobilisations de chômeurs de la fin des années 1990, il n’y a pas grand-chose de commun. Pourquoi ? Parce que ces nouvelles générations se vivent différemment. Mais aussi parce que les choses ont changé politiquement – tant du côté du monde communiste que de la social-démocratie – mais aussi socialement, au niveau de l’organisation du travail lui-même. Les grandes unités, les grandes entreprises, ont éclaté. J’étais postier, je connais bien cet exemple : il n’y a plus aujourd’hui d’entité postale regroupant des milliers de personnes. S’il y en a des centaines, c’est déjà beaucoup. La plupart du temps, la logique est d’éclater tout ça en mille morceaux pour empêcher la syndicalisation, pour empêcher toute résistance devant le recul que l’on connaît un peu partout aujourd’hui dans la Fonction publique. Ce qui veut dire aussi que, bientôt, la Fonction publique ne sera plus ce réservoir de militantisme pour la simple raison qu’elle disparaît concrètement. Certes, tout cela prend du temps.

Je pense que nous sommes confrontés non seulement à des problèmes sociologiques mais aussi à une crise politique profonde, une restructuration du monde du travail qui fait que les modes de militantisme aujourd’hui changent. Ce qui s’est passé précédemment n’est pas tout à fait obsolète, cela revient quelque part, mais de manière tout à fait différente.

Denis Rondepierre

Je suis membre du Parti communiste. Je voudrais réagir à quelques points de ce qui a été dit, pour les confronter à l’expérience et, peut-être, essayer d’approfondir les questions.

À propos de l’investissement total ou distancié, je suis assez d’accord avec l’idée que ça existe chez la même personne. On voit bien qu’à certains moments de la vie sociale ou politique, des individus peuvent s’investir énormément, puis ne plus s’investir, pour revenir ultérieurement. Si je prends par exemple l’expérience du débat sur le projet de traité constitutionnel européen, on a constaté qu’il a fait ressortir dans tous les villages de France des militants communistes qui étaient en sommeil. Ils ont remis leur expérience militante au service de cette bataille. Ils avaient les ressources pour être efficaces, à l’image de qu’était le Parti communiste à d’autres moments. Les mêmes individus peuvent, à des moments donnés, sur des causes bien précises, parfois pour une durée limitée, s’investir et ne plus le faire à d’autres moments.

Ma deuxième remarque porte plus généralement sur le militantisme. J’étais très intéressé par ce qu’a produit l’équipe de Barak Obama pour les élections américaines. Il y a eu vraiment un investissement militant de masse. Des millions de gens se sont engagés dans la bataille politique, sont devenus des porteurs de message, se sont sentis responsables. Il y a eu à moins grande échelle un phénomène analogue pour la campagne des élections européennes et « changer l’Europe ». Des personnes se sont investies en y mettant de l’argent, en y consacrant beaucoup de temps. Dire que le militantisme, c’est fini n’est donc pas vrai au regard de ces expériences.

Troisième remarque, est-ce qu’il ne faudrait pas que notre travail, notre réflexion, intègrent aussi ce que j’appellerais l’évolution de la perception des notions de démocratie et de citoyenneté ? Comment ces concepts ont-ils évolué dans la vie sociale et politique au travers des expériences ? Quand on parle de démocratie, on parle souvent aussi de citoyenneté, de l’engagement de l’individu dans la vie publique. Comment est-ce que cela évolue ? Quand le cadre s’y prête, il y a un investissement extrêmement intéressant, nouveau, à observer.

Enfin, à propos des profils générationnels, de ceux qui ont du temps à consacrer au militantisme et les autres. Au Parti communiste, on observe aujourd’hui aussi ces tranches d’âge vides, celle des trente-quarante ans. Est-ce que ce n’est pas aussi lié à ce qui s’est passé entre les générations de 68, ce qu’elles ont été capables de transmettre, et ce qui est en train de se passer chez les vingt-trente ans ? Depuis 2005, sur 29 000 adhésions au Parti communiste, la moitié sont des jeunes qui ont vingt-cinq ans. Certes, pour une grande part, ils ne restent pas, l’organisation n’arrive pas à se mettre en situation de répondre à leur attente, mais pourtant ils adhèrent à ce parti. Qu’est-ce qui s’est passé au cours de cette période historique et qu’est-ce qui est en train de se transformer dans la perception du militantisme dans les nouvelles générations ?

Je suis assez d’accord sur Internet : c’est un phénomène qui facilite les choses mais qui ne doit pas s’opposer à la réunion. Parce que souvent Internet permet de tenir des réunions, de communiquer, facilite les contacts. Encore une fois, si je reprends ce qui s’est passé pour le traité constitutionnel, Internet n’a pas servi seulement à apporter des arguments, il a servi souvent à se retrouver à dix, à quinze, à vingt dans des villages…

Yves Rémy

Je suis à l’Association nationale des élus communistes et républicains (ANECR) et suis directeur du Centre d’information, de documentation, d’étude et de formation des élus (Cidefe), qui est le premier organisme de formation des élus locaux de France. Si je comprends bien la première séance aujourd’hui, on est là pour essayer de prendre connaissance dans un premier temps du champ des observations militantes qui ont pu être faites.

Quelles sont donc les insuffisances de repères qu’on peut aujourd’hui considérer comme importants ? Je peux en pointer quelques-uns. Par exemple, la liaison avec les territoires, qu’on a peu abordée. Est-ce qu’il n’y a pas une amplification des nouvelles formes de militantisme dans les territoires urbains ? Est-ce qu’on y trouve une même identité ? J’ai le sentiment qu’aujourd’hui il y a des choses bien différentes qui se produisent et il serait dommage qu’on passe à côté de ces observations.

Il y a aussi toute l’influence – depuis 1982, quand même – de la politique de la ville, qui a eu pour effet de privatiser, en les confiant à des associations et des militants, des démarches de politique publique. C’est un champ qui n’est pas négligeable, les associations jouant un rôle positif mais avec des travers.

Est-ce qu’on analyse aussi un certain renouveau de courants d’idées des années 1960. J’ai rencontré hier la responsable nationale des Pactes locaux [4]. J’ai eu l’impression de retrouver la CFDT des années 60 jusqu’à aujourd’hui. Aujourd’hui, tout ce qui est alternatif, désobéissance civile, autogestion, économie sociale et solidaire, ce n’est pas négligeable. Cela influence fortement un champ où on retrouve les thèmes du nouveau militantisme.

Un deuxième champ me semble intéressant à travailler : c’est le champ de la relation avec l’institutionnel. Est-ce que cette relation avec l’institution immédiate – et surtout celle de proximité qui a priori est celle qui m’intéresse le plus – intègre toujours l’idée de contre-pouvoir ou est-ce qu’il y a des choses qui bougent ? Personnellement, j’ai bougé mais je ne sais pas ce qu’a fait le Parti communiste dans l’analyse des choses. Les élus communistes et républicains, pour leur part, ont bougé dans les villes : ce ne sont plus les mêmes, ils n’ont plus les mêmes parcours militants, ils n’ont pas fait comme nous, de l’école de Moscou à l’école de section. Ils passent par autre chose. Et ils arrivent en politique parce qu’ils ont décidé d’y entrer. C’est une forme de conclusion naturelle et logique de leur action militante. Leur rapport à l’institution est radicalement différent. D’abord parce qu’il existe des politiques publiques qui ne sont plus du domaine traditionnel. Elles portent sur des domaines sociétaux : les violences contre les femmes, et d’autres choses qui rentrent dans la sphère de l’action des collectivités locales, de l’institution proche et immédiate. Cela vient bouleverser les rapports de l’action, etc. J’ai fait des interventions sur les questions de démocratie participative, là aussi il y a des choses qui bougent, des gens qu’on n’avait pas l’habitude de rencontrer sont là, ils sont présents. Certes, ils ont une réponse un peu de post-it et en même temps très, très informelle.

Jean-Paul Lainé

Je suis un militant qui a « bifurqué ». Très politique vers les trente ans, ensuite syndicaliste, et j’anime maintenant un réseau universitaire international. J’ai tiqué comme d’autres à propos d’une vision à mon avis un peu réductrice, laissant entendre que les différences entre les soixante et plus et les vingt-trente ans pouvaient simplement être une question de disponibilité. Il faut creuser cela, les conditions politiques différentes, le vécu mais la perception, la conscience qu’on en a. Il y a eu aussi des batailles idéologiques à ces différents moments. Je ne crois donc pas que ce soit seulement la disponibilité. Mais c’est vrai que le problème existe, il y a un creux autour de quarante ans.

Pouvons-nous encore passer le témoin et pour quoi faire ? J’ai connu une grosse déception dans mon vécu de ces dix dernières années. Je crois beaucoup aux jeunes, quand j’étais vice-président de mon université, j’ai essayé de favoriser la vie associative étudiante. J’ai donc été très déçu à la vue de beaucoup de jeunes qui commencent à militer à l’Unef comme si c’était une insertion professionnelle. Ce n’est plus le désintérêt, l’altruisme de naguère…

Jean Tible

Je suis du Parti des travailleurs du Brésil, en France pour une courte période. Je ferai deux observations brèves.

L’une à propos d’Internet. Au Brésil, l’Internet est très important parce qu’elle permet une démocratisation. Il n’y a pas de débats dans les journaux ou à la télévision. C’est donc le seul espace, où il y a un réel débat public. Internet est important là-bas. C’est aussi la raison pour laquelle il y a une explosion d’Internet.

Je ferai ensuite une observation beaucoup plus générale sur l’intitulé de cette séance mais aussi des prochaines. Il y a beaucoup de changements en Amérique latine en ce moment. Ce sont des dynamiques impulsées par les gouvernements actuels et par les mouvements sociaux. Les partis politiques dans ces pays ne sont pas les mêmes. Pourtant, la forme « parti » n’est présente nulle part dans ces changements, en pratique. Je parle de ces dix-quinze dernières années. Une autre chose est intéressante. Il y a eu par exemple un débat au Brésil où les marxistes disaient qu’il n’y avait pas de Brésiliens, mais seulement des individus. Et je pense que l’innovation théorique politique qui vient de ce mouvement est indirecte.

Élisabeth Gauthier

Sur Internet, je pense qu’il faut mieux poser la question, en croisant les approches.

Notre débat est à la fois compliqué et intéressant. D’un côté, on parle de concepts, du mouvement de la recherche, etc. De l’autre, on croise cela avec les expériences concrètes dans des champs précis de militantisme. La difficulté vient du fait que cela se situe à plusieurs niveaux. C’est cependant intéressant parce que cela va au devant d’une attente, d’un échange.

J’ai fait beaucoup d’études moi-même ces dernières années et accumulé des expériences dans les forums sociaux. Cela fait partie des acteurs, il y a rencontre de différents mouvements, y compris des militants politiques, etc. Mais les recherches qui ont été produites sur le FSE par exemple portent beaucoup sur la forme. Je trouve cependant qu’il manque quelque chose dans cette recherche : c’est la réflexion sur le sens de ce qui motive les militants. Dans beaucoup de travaux, on cherche à distinguer les comportements militants, on fait intervenir le mode de vie, etc. Mais ce qui manque souvent, c’est la question : qu’est-ce qui fait sens pour ces militants à un moment donné ? Pourquoi les militants s’engagent-ils quand ils sont retraités ? N’est-ce pas aussi parce qu’à un moment donné quelque chose produit suffisamment de motivation parce que cela fait davantage sens ? On le voit bien avec divers rassemblements : des personnes s’investissent qui ne s’investissaient pas habituellement. Il y a donc quelque chose. De ce point de vue-là, je ne sais pas si on a affaire à une insuffisance de recherche, à un manque de concepts, qui expliqueraient pourquoi ces questions sont relativement absentes. Je sens un déficit dans les travaux existants et les discussions qui sont menées. En Amérique latine, c’est quand même le mouvement social qui a initié les évolutions, ce qui s’est traduit à un moment donné dans la politique. Qu’est-ce qui opère le passage à un moment donné ?

Lilian Mathieu

Sur la question « distancié, post-it ou timbre » : encore une fois, c’est une distinction qui est intéressante mais qu’il faut penser en termes de continuum. Et non en termes de auparavant/maintenant. De tout temps, peut-on dire, il y a eu ce continuum, avec à la fois des gens dans une même organisation qui s’investissaient à des degrés différents et, dans la carrière d’une même personne, des périodes d’investissement plus ou moins à fond, ou avec plus ou moins de retrait. Il ne faut donc pas penser les choses en catégories figées mais en dégradé de situations. À partir de là, je pense que la distinction peut être intéressante.

Sur le deuxième point, qui est important, la disponibilité selon les tranches d’âge. C’est quelque chose qu’on repère, qu’on repérait il y a dix ans aussi, qu’on repère aujourd’hui et qui aurait sans doute été repérable il y a vingt ans s’il y avait eu des recherches un petit peu plus solides sur ce thème. Il y a un effet démographique fort qu’on retrouve dans des mouvements très différents. Pour RESF, c’est très clair aujourd’hui, dans le mouvement altermondialiste c’était très clair aussi il y a une dizaine d’années. Ce sont deux mouvements différents, à des périodes différentes. Et on retrouve toujours cette moindre présence des trente-quarante ans, ceux qui sont le plus dans la vie active. Bien sûr, il n’y a pas que cela qui joue. Mais cette question de la disponibilité est une variable importante pour comprendre comment le militantisme est géré au quotidien. Il y a évidemment des effets de contexte qui jouent. C’est-à-dire qu’il y a des périodes où militer devient plus ou moins attractif, notamment parce que la contestation collective réussit à engranger des résultats. Lorsque des mouvements obtiennent des succès, cela incite davantage à s’engager. On a vu cela après 1995, puis après le référendum sur le Traité constitutionnel. C’est le contraire dans les périodes où le mouvement subit des échecs. Il y a des causes plus ou moins attractives, qui jouent le rôle de locomotives dans l’impulsion du militantisme. Il faut intégrer cela également comme un facteur important.

Ce qui rejoint la dernière question : qu’est-ce qui fait sens pour les militants ? Le militantisme est plus ou moins attractif, il apporte plus ou moins de gratifications selon les périodes. Je ne pense pas que la recherche soit complètement indifférente à ce qui motive, à ce qui fait se mobiliser les militants. J’ai parlé de cela dans mon deuxième point, sur les profils militants et sur les socialisations. On voit très clairement qu’il y a des choses qui font écho avec l’expérience propre des personnes, qui vont les amener à s’investir plus ou moins dans telle ou telle cause. C’est très clair sur la question du sida ou sur celle de l’humanitaire. Le travail que je fais sur RESF montre l’importance du rapport à l’école chez les militants. Ils ont un attachement extrêmement fort à l’école, elle a constitué une expérience forte de leur existence. Ce qu’ils ont reçu de l’école, ils veulent que d’autres en bénéficient, et notamment en l’occurrence les enfants de sans-papiers. Les chercheurs ne sont donc pas totalement indifférents au sens de l’expérience des militants, à ce qui les pousse à s’investir dans telle ou telle cause.

Enfin, un dernier point, sur Internet. Je reconnais que ce n’est pas quelque chose que je travaille particulièrement, mais je vais maintenir mes réserves. Je pense que c’est un élément facilitateur, mais que ce n’est pas une révolution dans le militantisme. Et je ne suis pas sûr que ce soit forcément un gage de démocratisation. Comme on a davantage de possibilités de diffuser des textes, on a tendance à noyer les gens sous les textes qu’il n’est pas possible de tous lire. Et les textes qui sont sur Internet ne sont pas forcément toujours intéressants. Il y a donc un problème de sélection de l’information qu’on reçoit. Par ailleurs, il y a un coût d’accès à Internet. Un coût économique : il faut avoir un ordinateur, une connexion, etc. Et un coût intellectuel : il faut savoir se servir d’un ordinateur. C’est évident pour nous tous ici, ce n’est pas évident pour beaucoup de gens pour qui c’est beaucoup plus simple d’avoir un papier, d’avoir un journal. Il y a une sélection sociale, et spécialement culturelle, qui se fait via Internet.

Michel Duffour

Vous avez déjà répondu à la question sur le militantisme, qui pour beaucoup ici est la question centrale. C’est celle de la différence entre hier et aujourd’hui. Je crois qu’il y a toujours eu du militantisme timbre et du militantisme post-it . Et il n’est pas vrai qu’il y ait une différence dans le temps. Mais pour des personnes appartenant au Parti communiste français, il est clair qu’à une époque celui – parce qu’il y en avait – qui faisait du militantisme distancié n’avait aucune chance d’avoir des responsabilités et de les conserver. Il y avait donc une sorte de rouleau compresseur, niant la diversité des militantismes. Celui qui était distancié ne pouvait pas – il y a quarante ans – espérer être un responsable d’un certain niveau sur un territoire donné.

Lilian Mathieu

Ce qui est toujours vrai aujourd’hui, dans n’importe quelle organisation, c’est que celui qui loupe une réunion sur deux et qui n’est pas fiable ne va pas pouvoir endosser des responsabilités, devenir porte-parole. Dans tous les groupes, y compris ceux qui se revendiquent le plus du réseau, de l’horizontalité, de la démocratie directe, du « y’a pas d’chef » – et je pense spécifiquement à RESF que j’aime beaucoup – il est très clair qu’il y a des chefs : c’est ceux qui font tout le boulot ! Et ils râlent d’être chefs parce qu’ils font tout le boulot !! Ils ont aussi des petites gratifications : c’est eux qui passent dans les médias. Mais c’est aussi parce qu’il n’y a personne qui maîtrise aussi bien le dossier et qui a autant de connaissances techniques qu’eux, y compris sur la question du droit des étrangers. Donc je ne pense pas qu’on soit dans un avant et un après. Il y a toujours une sélection en fonction de l’énergie, du dévouement qu’on consacre à sa cause. Mais si on regarde les travaux d’Axelle Brodiez et d’autres, sur le militantisme communiste, on voit qu’il y avait beaucoup de militants mais ils n’étaient pas tous les mêmes. Ce qui a été dit est très clair : il y a eu 29 000 adhérents nouveaux mais la moitié est partie. 14 000 nouveaux sont rentrés, dont certains vont pour rester mais pas tous. Les partis politiques ont toujours été en grande partie des passoires. C’est vrai pour tous. Mais, simplement, cela ne fait pas forcément bien de dire : « La moitié de nos militants partent au bout d’un an ». Aucun parti n’a intérêt à le dire. C’est le lot des partis politiques parce qu’il y a des organisations du mouvement social, des gens qui n’y trouvent pas leur place et d’autres qui la prennent.

Michel Duffour

Je pense que nous avons eu une soirée intéressante, ce qui est encourageant pour la suite. Nous allons essayer de faire grandir ce séminaire, pour qu’il ait une longue vie. Ce qui a été dit ce soir par notre invité va être retranscrit le plus vite possible. Nous vous l’enverrons, mais il faudrait aussi qu’il y ait des réactions. Il n’est pas nécessaire d’écrire des des pages et des pages, mais tout de même, sur ce qui a été dit, on pourra réagir sur tel ou tel thème. Nous communiquerons ces réactions à Lilian. C’est cet échange qui est intéressant et pas simplement le fait d’entendre quelqu’un qui indéniablement maîtrise le sujet et qui a pour lui d’avoir travaillé ces thèmes. Cet échange s’enrichira de vos réactions. Et il nous enrichira ensuite !

Pour la suite du séminaire, communiquez-nous vos envies et les sujets que vous souhaiteriez voir traiter. Nous vous proposons de tenir une réunion tous les deux mois environ. Le jeudi 7 janvier, est-ce possible pour tout le monde ?

Louis Weber

On a dit dès le début qu’il serait intéressant d’alterner des interventions de chercheurs et des interventions de gens qui vivent ces questions dans leurs organisations, de l’intérieur. Tout en y réfléchissant bien évidemment. Nous vous proposerons donc un calendrier. S’agissant des intervenants/militants, nous suggérons pour cette année de retenir la CGT, le PCF et la Ligue des droits de l’Homme, ce qui fera un parti politique, un syndicat et une association citoyenne.

Notes

[1] Bertrand Geay, Profession instituteurs, Paris, Seuil, 1999.

[2] Dominique Cardon est sociologue au Laboratoire des usages de France Télécom R&D et chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux de l’École des Hautes Études en Sciences sociales (CEMS/EHESS). Ses travaux portent sur les relations entre les usages des nouvelles technologies et les pratiques culturelles et médiatiques.

[3] Fabien Granjon est sociologue au sein du laboratoire Sociologie des usages et traitement statistique de l’information (Susi) de France Télécom Recherche & Développement. Il enseigne les sciences de l’information et de la communication à l’université de Nantes. Il est notamment l’auteur de L’Internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques, Apogée, Rennes, 2001.

[4] Le collectif des Pactes Locaux, vise à « dégager les principes et les méthodes d’un développement local mobilisateur suscitant des territoires vivants », avec quatre objectifs : Augmenter la cohésion sociale, la solidarité, la qualité de la vie démocratique ; Transformer la conception et l’exercice du pouvoir ; Révéler des capacités ; Contractualiser une concertation effective.

Notes

[1Bertrand Geay, Profession instituteurs, Paris, Seuil, 1999.

[2Dominique Cardon est sociologue au Laboratoire des usages de France Télécom R&D et chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux de l’École des Hautes Études en Sciences sociales (CEMS/EHESS). Ses travaux portent sur les relations entre les usages des nouvelles technologies et les pratiques culturelles et médiatiques.

[3Fabien Granjon est sociologue au sein du laboratoire Sociologie des usages et traitement statistique de l’information (Susi) de France Télécom Recherche & Développement. Il enseigne les sciences de l’information et de la communication à l’université de Nantes. Il est notamment l’auteur de L’Internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques, Apogée, Rennes, 2001.

[4Le collectif des Pactes Locaux, vise à « dégager les principes et les méthodes d’un développement local mobilisateur suscitant des territoires vivants », avec quatre objectifs : Augmenter la cohésion sociale, la solidarité, la qualité de la vie démocratique ; Transformer la conception et l’exercice du pouvoir ; Révéler des capacités ; Contractualiser une concertation effective.

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