Accueil > Thématiques > Sciences > La recherche publique en biologie à l’heure de la mondialisation (...)

Economie et société de la connaissance : à propos de l’Espace Européen de la recherche (ERA)

vendredi 29 décembre 2006, par Janine Guespin

La marchandisation de la recherche comme enjeu majeur de la compétitivité des entreprises

La Commission Européenne finance depuis longtemps un certain nombre de recherches, à travers ce que l’on appelle des « programmes cadre de recherche et développement » (PCRD) qui s’étendent sur 4 ans. Cette année s’ouvre le 6e
PCRD
, dont les ambitions sont très différentes de celles des précédents programmes, et s’inscrivent dans un projet de société fondé sur l’économie de la connaissance.

Ce programme se présente sous une apparence très technique, dans la forme habituelle d’appel d’offres pour des recherches intégrées européennes et, ce qui est nouveau, pour des "réseaux d’excellence". En outre, il se veut explicitement l’outil privilégié pour permettre la création de l’Espace Européen de la Recherche (ERA). Celui-ci a pour vocation de coordonner l’ensemble des recherches Nationales et Régionales Européennes pour
augmenter la compétitivité des entreprises. Ce sont les décisions du conseil de Lisbonne (2000) qui reçoivent ainsi un début de réalisation.

L’analyse des textes amène à pousser un cri d’alarme contre un projet qui, sous des aspects techniques et scientifiques, relève d’une politique scientifique extrêmement dangereuse pour le développement de l’ensemble de la société.

On découvre en effet, que, bien que prétendant coordonner toutes les recherches nationales et régionales, les thèmes de recherche du 6e PCRD sont extrêmement restrictifs. Si,
par exemple, les commissaires parviennent à leurs fins, la biologie serait réduite aux recherches basées sur la seule génomique et limitée à ce qui peut conduire rapidement (sic !) à la production de nouveaux médicaments ou tests de
diagnostic. Cela représenterait la mort ou l’abandon de pans entiers de la recherche actuelle au profit d’une techno-recherche exclusivement basée sur l’objectif avoué de l’augmentation de la compétitivité des entreprises. Cet
objectif serait réalisé en sélectionnant, par l’octroi du label "réseau d’excellence", les meilleurs laboratoires (entendez ceux qui se conformeront le mieux à ces
directives), et en les finançant directement, mais aussi en incitant toutes les instances nationales et régionales à ne financer que les axes de recherche définis par le 6e PCRD. Ce qui commence déjà à se faire en France.

Or, il ne s’agit pas seulement d’une menace grave sur la politique de recherche mais d’un projet de société, cohérent.

Economie et société de la connaissance - un nouveau concept pour l’économie et société de marché

D’une part, en cherchant à dessaisir les instances nationales de tout pouvoir sur la politique de la recherche, les autorités européennes montrent que la recherche est devenue un élément clef de l’économie de marché : c’est la notion d’économie de la connaissance. Il ne s’agit pas ici de privatiser la recherche, mais de la diriger dans l’optique exclusive de faire faire plus de profits aux entreprises, (tout en continuant, le cas échéant, à bénéficier des fonds publics). Le but proclamé est de rendre, d’ici à 2010, les entreprises européennes "les plus compétitives du monde".

D’autre part, les résultats de cette recherche ainsi étroitement dirigée pour favoriser la compétitivité des entreprises deviendront "la connaissance", celle qui sera non seulement utilisée mais enseignée et diffusée très largement à travers l’ensemble des moyens nouveaux des nouvelles technologies de l’information : voici la société de la connaissance. L’ensemble de la société sera ainsi conditionnée selon la notion de gouvernance très importante dans les programmes de ce 6e PCRD.

Ainsi la marchandisation de la recherche, et en particulier la marchandisation des recherches publiques, n’est pas, et de loin un problème ne concernant que les scientifiques. A terme, il inclut une menace de perversion de toute la connaissance, considérée sous le seul aspect de son utilité pour les profits des actionnaires.

Il ne s’agit pas d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu, dans la mesure où, en France, les politiques des ministères successifs de l’enseignement supérieur et de la recherche ont, petit à petit, tendu à ce but. Mais il s’agit d’un formidable coup d’accélérateur donné sous le chapeau de l’Europe.

Nous emparer de cette question, dans des conditions où nous avons le moins l’habitude de nous battre, ne pas nous laisser détourner par le brouillage de l’aspect technique des textes, nous apparaît donc comme une impérieuse nécessité dans la lutte contre la logique capitaliste actuelle.

Janine Guespin

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0