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L’Europe dans la crise – vers une divergence ?

mercredi 6 janvier 2010, par Joachim Bischoff, Richard Detje

Dans le contexte de la crise mondiale, l’UE apparaît comme un projet élitiste. C’est le retour de bâton : « Au tournant du processus d’intégration, la politique européenne n’a jamais été élitiste et bureaucratique de manière aussi flagrante » qu’à l’occasion du passage en force d’un constitutionnalisme dominé par le néolibéralisme. Dès le début, le processus constitutionnel ne s’est pas appuyé sur une politique d’intégration politique et sociale. Des déficits démocratiques sont inscrits dans le marbre, la militarisation de la politique extérieure est accentuée. Ainsi apparaît au grand jour dans la crise économique mondiale l’absence de perspective de la politique néolibérale de dérégulation, de l’extension du marché et de la privatisation de piliers importants du modèle social européen. Le char européen s’embourbe dans une profonde crise de légitimité.

Joachim Bischoff, Richard Detje

Politiques de crise en Europe

Pour la première fois depuis les années 1930, la richesse globale produite dans le monde (le PIB mondial) a baissé. La crise du siècle comme première crise globale dans l’ère controversée de la mondialisation montre le caractère synchronisé de la récession dans les pays capitalistes développés et dans les pays en développement ou émergents.

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Les États de l’UE ne sont pas en marge de la crise mais en sont un des centres. Certes, elle a commencé dans l’immobilier aux États-Unis et s’est poursuivie avec la crise du dollar et de Wall Street. Mais, depuis lors, la récession a davantage frappé l’UE que les États-Unis. On s’attend à une diminution du PIB d’à peine 3 % en 2009 aux États-Unis alors que dans la zone euro la chute pourrait être de 4 à 5 %.

À la suite de la crise, le paysage social a fondamentalement changé. En moins de deux ans, le taux de chômage a augmenté de 50 à 80 % dans la plupart des pays dans plusieurs pays – parmi eux les États caractérisés par un marché du travail flexible comme le Danemark et les Pays-Bas – il va plus que doubler. À la fin du premier trimestre de 2009 un jeune sur cinq était déjà sans travail – en Italie, en Grèce, en Hongrie, dans les républiques baltes et en Espagne, c’était même un sur trois.

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Une croissance économique modérée à partir de l’année prochaine n’améliorera que très peu la perspective. Même si cela arrivait – c’est-à-dire si une récession ou une stagnation de longue durée était évitée – la détente sur le marché du travail se ferait attendre, car la croissance économique restera en deçà de celle des taux de productivité. Cela veut dire que dans la phase actuelle de la crise, un nouveau noyau dur de chômage de masse se développera en Europe. Une des conséquences sera une pression accrue sur les salaires. L’expérience des décennies passées permet de prévoir par ailleurs le retour d’un cercle vicieux avec croissance du chômage de masse, précarisation croissante des conditions de travail et démantèlement de ce qui n’a pas encore été démonté et privatisé dans le modèle social européen.

Un regard sur la carte de l’Europe montre que la crise a des dimensions différenciées :

- En Irlande, en Grande-Bretagne et en Espagne principalement, l’éclatement de la bulle spéculative dans l’immobilier a conduit à des destructions massives de capital. Alors qu’en Espagne, le secteur du bâtiment (qui a connu une énorme expansion avant de s’écrouler massivement) a produit une explosion sans pareille du chômage, il y a eu dans les deux pays anglo-saxons un quasi-effondrement du système bancaire privé, qui a nécessité une nationalisation partielle.

- En Hongrie, Estonie et Lettonie, la crise économique s’est depuis longtemps élargie en une crise politique ou crise de l’État. Alors que le gouvernement letton a été chassé par de grandes protestations et manifestations – comme en Islande – il a fallu chercher péniblement et pendant de longs mois une nouvelle formule de gouvernement, ce que l’instabilité du système politique a mis en évidence. En Tchéquie, le gouvernement n’a même pas pu accomplir correctement la présidence tournante du Conseil européen. Bref, un scénario de « chute de l’état » a menacé au printemps 2009 en Europe centrale et orientale.

- Dans les pays scandinaves, la Norvège occupe une place à part grâce aux revenus du pétrole, alors que le Danemark, la Suède – tout comme la Finlande – ont nettement ressenti le choc de la récession. Le poids plus important de l’État-providence dans ces pays, aujourd’hui comme hier, limite cependant le déclin économique grâce à ses « stabilisateurs intégrés » (soutien de la demande à travers les prestations sociales), même si ce n’est plus au même point que dans les années 1980. La crise montre que le modèle scandinave a aussi laissé quelques plumes.

- L’Allemagne, d’un côté à cause et de l’autre en dépit de sa supériorité économique et de son rôle dominant, est au centre de la crise. À cause de, car son industrie exportatrice a implosé avec le recul des échanges mondiaux. En dépit de, car l’Allemagne pratique avec succès une politique de « je ruine mon voisin » à l’égard des autres pays de la zone euro, en écrémant leur demande et en exportant son chômage.
Figure 3 : Évolution de la compétitivité des prix depuis le début de l’Union monétaire européenne (1998-2008)

Remarque : une valeur négative indique une meilleure compétitivité des prix. Source : Deutsche Bundesbank

En Europe, les réponses politiques à la crise économique et sociale se réduisent en grande partie à une rhétorique sur la crise. Si, au début, il a été souvent question de réguler strictement les marchés financiers et de les réorienter vers les besoins de l’économie réelle, entre-temps même les modestes décisions prises au sommet européen des 19 et 20 mars 2009 se sont perdues dans les sables. On en revient à la vieille stratégie de la concurrence (la stratégie de Lisbonne, qui aurait dû faire de l’Europe la puissance économique dominante dans le monde) pour, essentiellement du côté allemand et dans les rangs de la Banque centrale européenne, exiger « une reconnaissance claire du Pacte de stabilité et de croissance ».

Malgré de nombreuses pressions des États-Unis, les pays économiquement dominants en Europe ont refusé d’adopter de nouveaux programmes anticrise – et plusieurs États membres de l’UE comme l’Italie n’ont pris aucune mesure et ont continué sur une voie pro-cyclique. Alors que la Chine a adopté un programme conjoncturel à hauteur de 7,1 % de son PIB et est déjà revenue sur le sentier de la croissance (et se tourne de plus en plus vers son marché intérieur) et que les États-Unis, avec un paquet incitatif de 2 % du PIB, ont stoppé la récession, les paquets conjoncturels adoptés dans l’UE se contentent d’une moyenne de 1 % du PIB.

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Source : D. Saha/J.v.Weizsäcker, EU Stimulus Packages, Bruxelles, avril 2009.

Ce qui est intéressant politiquement, c’est que pour mieux légitimer leur politique anticrise les dirigeants européens ont reconnu pour la première fois les effets de soutien de la demande que produit l’État social (pour défendre ainsi, devant l’administration américaine, un programme conjoncturel à hauteur de 200 milliards d’euros (2009) et voisin de 3 % du PIBi) Mais à l’automne 2009, la critique des « stabilisateurs intégrés » des politiques de l’État-providence avait déjà repris.

Un paquet conjoncturel complémentaire financé par les 27 et la Commission européenne a été refusé, principalement sous la pression du gouvernement allemand. 9,3 milliards d’euros (0,07 % du PIB) seulement ont été consacrés à l’investissement dans les autoroutes de l’information et les réseaux d’énergie. Ce n’est pas de l’argent supplémentaire il doit être prélevé sur le budget courant de l’UE. On comprend dès lors pourquoi la demande de la gauche d’augmenter le budget de l’UE, d’autoriser les emprunts et de dégager des ressources fiscales propres n’a pas été acceptée, même dans cette situation.

Le fonds de crise pour les États en cessation de paiement (Hongrie, Lettonie, Roumanie) a été augmenté de 25 à 50 milliards d’euros. Ce qui n’est pas seulement totalement insuffisant mais a aussi un fondement erroné : l’accent devrait être mis sur la prévention des crises par le soutien budgétaire – évidemment lié à des objectifs précis – et non sur les aides en dernière extrémité. On suit ainsi la logique du Fonds monétaire international (dont les crédits aux pays évoqués ont été augmentés) : les moyens sont conditionnés par des économies drastiques (avant tout la baisse des salaires et les suppressions de postes dans les services publics) et ont ainsi un effet déflationniste. Enfin, l’augmentation des moyens de la Banque européenne d’investissement (15 milliards d’euros, soit environ 0,09 % du PIB des 27), apparaît comme ridicule.

Sur le chemin des clivages

La réalité de la crise montre que, à plusieurs égards, l’Europe est un continent qui diverge de plus en plus. Le fossé se creuse entre le Nord et le Sud, ce qui tient d’abord à la position concurrentielle dominante du capital allemand vis-à-vis du « capitalisme méditerranéen ». Et qui se nourrit ensuite d’un endettement et de capacités d’emprunt différenciés.

Pour la première fois depuis l’introduction de l’euro, les emprunts grecs, irlandais, espagnols et portugais sont frappés de pénalités de risque. Même la France doit payer davantage que l’Allemagne pour ses obligations d’État. Si un pays membre devait avoir de grosses difficultés dans sa balance de paiement, cela ne constituerait qu’une atteinte de plus à l’Union monétaire.

La monnaie unique pourrait être menacée pour la première fois. « Même des personnes raisonnables réfléchissent à la situation créée si un pays de l’euro comme la Grèce se trouvait en cessation de paiement » dit le célèbre économiste américain Barry Eichengreen. Il n’y a qu’un petit pas entre l’insolvabilité d’un État membre, la sortie de l’euro et l’effondrement de l’Union monétaire.

La BCE balaie ces craintes : il n’y aurait pas seulement d’énormes coûts économiques, car la dette de l’État est libellée en euros et elle augmenterait du fait de la dévaluation de la monnaie nationale. Mais la sortie de l’euro devrait aussi conduire à la sortie de l’UE. Ce qui constituerait un énorme problème politique qu’aucun pays ne voudra assumer. L’augmentation des primes de risque pour les emprunts d’État montre que les marchés évaluent différemment les potentiels économiques des États-membres. Les écarts de taux en sont les symptômes. Les pays membres se développent de façon divergente quant à leur compétitivité. Cela rend plus difficile pour la BCE de conduire une politique monétaire unique pour des espaces économiques qui divergent. Le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, demande également aux États de l’euro « davantage de coopération dans leur politique économique ». Sinon, « la stabilité de la zone euro sera en danger ».

Figure 4 :
La crise financière se développe en une crise de l’État
Dégradation de la solvabilité en périphérie de l’Europe

Source : FAZ, 29.7.2009

Les traités européens contiennent une clause de « non-sauvetage » selon laquelle les autres pays ne sont pas comptables des dettes contractées par un membre de la zone euro. Le gouvernement allemand a refusé une proposition de la Commission européenne visant à régler le problème des pénalités de risque par l’émission d’emprunts européens. La raison invoquée montre l’ancrage, resté profond, d’une pensée marquée par la concurrence et le corporatisme : on n’acceptera aucune détérioration des conditions faites aux obligations d’État allemandes. Les intérêts baisseraient certes pour les États à problèmes mais augmenteraient pour l’Allemagne, avec des milliards d’euros de charges pour le budget fédéral. Le chemin choisi par le gouvernement fédéral pour sortir de la crise est étroitement national : la productivité supérieure du capital allemand doit servir à une nouvelle phase de conquête des marchés dès que la croissance reprendra. L’Europe doit fournir le cadre monétaire et politique pour cela. Que cette stratégie ait échoué avec l’actuelle crise économique mondiale n’est pas pris en compte.

Une autre ligne de fracture va d’ouest en est. Tant que la circulation monétaire, du crédit et des capitaux dans les nouveaux pays membres et à leur périphérie, est contrôlée par des banques ayant leur siège en Europe de l’Ouest et que de grands secteurs de l’économie réelle ne sont que des ateliers de travail déplacés à l’Est, il ne peut pas être question d’une intégration reposant sur un potentiel propre. Plus grave encore : quand les banques, à la suite de décisions concernant leurs liquidités, retirent leurs crédits accordés en Europe centrale et orientale et que les entreprises cherchent d’abord à stabiliser leur implantation dans leur pays d’origine, il se produit une désintégration à grande échelle ii. Ces processus ont commencé et le drame est que seules des mesures d’urgence sont prises alors qu’il y aurait besoin d’alternatives structurelles et politiques aussi bien pour l’économie réelle que pour les marchés financiers.

« Une direction politique affligeante »

La politique mise en œuvre dans l’UE est une politique de crise visant à conserver les structures et les institutions iii. Cette Europe est à l’origine de préoccupations sérieuses, si l’économie globale trouve à échéance prévisible les moyens de sortir durablement de la crise. Le prix Nobel américain Paul Krugman se fait des soucis à bon droit à propos de l’Europe. « Certes, je me fais des soucis pour le monde entier, il n’y a pas de havres sûrs devant la tempête économique mondiale. Mais la situation en Europe m’effraie davantage que celle des États-Unis. » iv

Les soucis de Krugman ont deux sources. On peut souscrire sans aucun problème à la première : « Une direction politique lamentable constitue une partie de l’histoire. […] Pour trouver quelque chose aux États-Unis qui soit comparable aux tirades haineuses et incompétentes du ministre allemand des Finances, il faudrait regarder du côté des républicains. » Krugman se réfère à la critique faite par Steinbrück envers ce qu’il appelle le « keynésianisme brut » et qui a servi de justification au gouvernement allemand pour refuser tout nouveau programme de relance. Pour Krugman, il est clair que le lieu central de la crise politique en Europe est actuellement Berlin.

La deuxième cause des soucis est au premier abord tout aussi évidente : « L’intégration économique et monétaire de l’Europe a précédé de trop loin les institutions politiques. L’Europe n’a pas les institutions continentales qui lui permettraient de traiter une crise à l’échelle du continent ». C’est un fait : l’Europe dispose certes d’une monnaie commune et d’une banque centrale. Mais la crise du siècle du capitalisme montre de plus en plus que cela ne suffit pas pour consolider ou même continuer à développer l’intégration européenne. Sans une politique économique et financière commune, décidée et coordonnée au minimum au sein de l’eurogroupe, l’euro et l’UE sont menacés dans leur cohésion, voire dans leur existence. Ce qui n’était jamais arrivé.

L’image d’un développement économique précédant la politique, que Krugman esquisse, ne révèle cependant que la moitié de la vérité. Car ce sont les politiques qui, en Europe, ont imposé la prééminence des intérêts économiques. L’ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors, pouvait encore rêver au début des années 1990 que l’Europe pouvait être construite selon le principe des poupées russes : l’intégration économique renferme un processus d’intégration sociale. Mais si cela n’était déjà pas juste dans la construction du Marché commun, ça l’est encore moins dans l’Union monétaire. L’asymétrie entre intégration sociale et intégration économique a été un principe constant de la politique européenne jusqu’ici.

L’échec de la stratégie de Lisbonne

À la fin des années 1990, les gouvernements de l’UE se sont mis d’accord sur une politique de modernisation de l’Europe pour en faire « l’économie de la connaissance » la plus performante dans le monde : la stratégie de Lisbonne. Une évaluation à mi-parcours menée par un groupe d’experts de haut niveau sous la présidence de l’ancien Premier ministre néerlandais, Wim Kok, a constaté que les objectifs principaux, notamment en termes de compétitivité, n’avaient pas été atteints. Pourtant, la poursuite de la stratégie fut recommandée. Dans une communication relative à l’Agenda social, la Commission écrit : « “Une Europe sociale dans l’économie mondiale : des emplois et de nouvelles chances pour tous”, telle est la devise de la seconde phase de l’Agenda social couvrant la période allant jusqu’en 2010. Ainsi que la Commission l’a précisé dans sa communication sur le réexamen à mi-parcours de la stratégie de Lisbonne, la vision qui nous unit, confirmée par la Constitution, consiste à assurer "le développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social, et un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement". [COM (2005) 33] Cette stratégie a été dans sa conception même une construction ratée, comme la crise actuelle le montre.

La stratégie de Lisbonne devait améliorer la compétitivité de l’Europe. Mais ce qui a été promu au nom de la modernisation du modèle social européen repose sur une reconstruction de ce modèle autour de la concurrence, l’ouverture des systèmes de sécurité sociale aux marchés financiers et la poursuite de la privatisation notamment au niveau des infrastructures communales.

Les points de cristallisation des conflits sociaux dans l’UE se situent autour de la libéralisation des services, les services financiers mais aussi les transports, la santé, et la refonte des systèmes de retraite autour du modèle des trois piliers cher à la Banque mondiale : des systèmes de retraite publics, avec des prestations minimales ; les systèmes de retraite des entreprises ; les fonds de pension privés. La détérioration est facile à mettre en évidence, par trois aspects : la prolongation de la période d’activité (avec réduction des possibilités de pré-retraite), le découplage du montant des pensions et de la croissance (et des salaires, ce qui veut dire baisse des pensions), le développement de systèmes de pensions privés. Au total, cette politique est en elle-même une contribution essentielle à la domination des marchés financiers et de leur dérégulation actuelle.

La stratégie de Lisbonne a définitivement échoué avec la crise. Aucune autocritique n’est cependant faite, même à doses minimales. La conséquence : la Commission européenne travaille actuellement à une suite qui s’appuierait sur les mêmes orientations erronées que l’ancienne stratégie. On peut mesurer là aussi la faible capacité d’apprendre des élites politiques et économiques en Europe.

Un changement politique est nécessaire

Le drame de l’UE est que ses processus de décision ne lui permettent pas de lutter contre la crise. Elle n’a pas les instruments économiques et financiers adéquats. Au moment où la crise la plus grave depuis les années 1930 est à son apogée il est tout simplement ridicule d’entamer des procédures pour non-respect du Pacte de stabilité et de croissance contre l’Irlande, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Portugal, la France, et ensuite contre l’Allemagne et l’Autriche dont les banques sont fortement engagées en Europe de l’Est. Cela traduit la conception des majorités politiques qui s’appuient sur la manière dont les marchés financiers apprécient la solvabilité de chacun des pays membres.

La gauche politique et syndicale doit imposer un changement politique profond en Europe. Il lui faut exiger un redimensionnement du secteur financier, une politique cohérente pour sécuriser l’économie réelle, de même qu’un renouvellement du modèle social européen. Chacune de ces demandes constitue un défi important.

Un changement de cours dans le renforcement du Marché commun européen suppose un changement dans le rapport de forces entre le capital et le travail. Avec la stratégie de Lisbonne, l’UE a quitté le mode de développement du capitalisme rhénan et de l’État social pour se rallier au capitalisme anglo-saxon des actionnaires et des détenteurs des patrimoines. Avec la dérégulation et les privatisations, ce sont les revenus improductifs du patrimoine qui ont été privilégiés. La crise financière et la décroissance de l’économie ont mis en évidence la faillite de cette stratégie européenne.

Un sursaut européen ne peut en rester à l’assainissement du secteur financier. Il faut élargir la démocratisation de l’entreprise à la répartition des richesses et au contrôle des marchés financiers. La société capitaliste doit être soumise à un contrôle démocratique global.

Au rang des piliers de l’Europe du futur doivent figurer :

- En tout premier lieu, le contrôle social et le redimensionnement des marchés financiers, et l’arrêt des licenciements massifs. Le premier est nécessaire pour créer une capacité de pilotage politique de l’économie, le second est une condition pour que la récession ne devienne pas une forte dépression. Pour cela, un programme conjoncturel européen d’au moins 2 % du PIB européen s’impose.

- Un virage à 180 degrés dans la politique de répartition : une taxation efficace des revenus du capital et du patrimoine et l’arrêt du dumping dans la taxation des entreprises, souvent dénoncé par l’Allemagne précisément, sont indispensables. Pour élever les revenus à une échelle de masse, il faut une politique salariale européenne coordonnée ; le salaire minimum doit être établi dans tous les pays membres, de même qu’une sécurité sociale et des retraites orientées vers les besoins, permettant d’assurer une vie décente et riche.

- Des choix adéquats dans les finances publiques. Ils permettent des investissements publics, une offre suffisante en matière de services publics et la reconstruction d’un secteur public d’intérêt général. Un secteur public fort agirait dans le sens d’une nouvelle économie mixte, donnant des impulsions économiques et démocratiques sensibles. Le renouvellement du modèle social européen comme outil de la lutte contre la précarisation, la pauvreté et la fracture sociale en fait intégralement partie.

- Pour exclure à l’avenir un retour du néolibéralisme, le statut de l’entreprise doit être démocratique, avec des dispositions contraignantes en matière de co-détermination et de répartition. Là aussi, imposer la démocratie économique à l’échelle européenne doit être une idée directrice.

- Si ces conditions sont réunies, une politique structurelle et industrielle pour le développement des régions défavorisées pourra être mise en œuvre.

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