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« Inventer le monde que l’on souhaite »

mercredi 20 janvier 2010, par Patrick Coulon

La première rencontre du séminaire d’Espaces Marx sur les questions de développement, mardi dernier, valait le détour, avec pour invité Jean-Louis Sagot-Duvauroux, fin connaisseur de l’Afrique et plus particulièrement du Mali, où il vit une partie de l’année et s’investit dans l’entreprise culturelle BlonBa (*).

Prenant pour point de départ la désormais tristement célèbre phrase de Nicolas Sarkozy (« L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »), il a montré comment les discours occidentaux sur le développement véhiculent très souvent une conception « vectorielle » de l’histoire, autrement dit l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule histoire.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux a multiplié les exemples, illustrant à la fois l’impérieuse nécessité et la difficulté de se défaire de cette représentation, qui se traduit par une domination très concrète, marchande. Il a notamment évoqué le parcours du photographe malien Seydou Keïta, disparu en 2001. En 1991, Françoise Huguier reconnaît dans les clichés de ce photographe de quartier des œuvres à part entière. Dès lors, Seydou Keïta « devient artiste ». Mais le prix de cette reconnaissance bien méritée est précisément l’inscription dans l’histoire vectorielle, par le biais d’un « marché de l’art » qui vise, selon l’expression de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, à « enrichir l’œil de la rive gauche de Paris », et non celui de l’humanité entière.

Comment sortir de ce cercle vicieux ? Comment permettre la libre rencontre des histoires ? Peut-être faut-il, ainsi que le propose le philosophe, commencer par changer notre regard, raisonner en termes d’« émancipation » et non plus de développement. En effet, cette dernière notion présuppose logiquement un but établi une fois pour toutes, à partir duquel on est forcément amené à hiérarchiser les voies censées y conduire et, finalement, à considérer qu’une seule de ces voies est juste.

Au contraire, « l’émancipation met l’accent sur le chemin », et donc sur la responsabilité politique au présent, dans des situations particulières. « La responsabilité des gens, c’est d’inventer le monde qu’ils souhaitent, pas de faire advenir la vérité de l’histoire », a estimé l’invité d’Espaces Marx, par rapport à des questions de la salle qui tournaient essentiellement autour des liens entre développement et progrès, émancipation et liberté.
« L’émancipation est-elle un projet ? », a notamment demandé Élisabeth Gauthier, directrice de l’association.

« L’émancipation ne se réduit pas à la liberté », a réagi pour sa part Louis Weber, ancien président de l’institut de recherches de la FSU, soucieux que la question du partage des richesses soit bien prise en compte. Au cours de ces échanges constructifs, ouvrant sur de nombreux débats, Jean-Louis Sagot-Duvauroux a bien souligné son attachement à une perspective d’« égale liberté », d’« émancipation solidaire ».

Ce séminaire d’Espaces Marx, comme y invitait son responsable, Guy Carassus, en introduction de la soirée, devrait ainsi permettre de faire avancer la réflexion sur une nouvelle conception de la richesse, centrée sur le « développement des capacités humaines d’intervention ». Á suivre…

Laurent Etre

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