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Rendre visible la production 
de soi au travail

mercredi 20 janvier 2010, par Patrick Coulon

C’est un défi original qu’ont relevé Espaces Marx et la Fondation Gabriel-Péri en invitant, mercredi dernier, pour la troisième séance du séminaire « Quel nouveau mode de développement  ? », deux acteurs culturels à s’exprimer sur le thème de « la personne au travail ».

Durant plus de deux heures, le compositeur de musique contemporaine Nicolas Frize, qui puise dans les situations de travail une grande part de son inspiration, et Jean-Pierre Burdin, conseiller culturel de la CGT, ont entraîné les personnes présentes dans une expérience de décentrement par rapport à l’acception courante du travail comme pur moyen.

« L’essentiel de l’activité est invisible », a fait valoir Nicolas Frize, évoquant les multiples facteurs intellectuels et sensibles que mobilise le salarié sans même en avoir nécessairement conscience. À l’appui de son propos, il a projeté plusieurs courts métrages muets, réalisés par ses soins  : un technicien affairé sur sa machine, un conducteur de bus RATP, une secrétaire… Virtuosité de l’œil ou de la main, profondeur d’un regard… La mise en suspens de l’univers sonore des différentes situations filmées favorise en tout cas le déploiement au grand jour de toute une connaissance intuitive, inscrite dans le corps.

C’est cette densité humaine du sujet au travail que Nicolas Frize, dans l’une de ses récentes créations musicales, Dehors au dedans, s’était appliqué à révéler. Les mêmes films muets étaient d’ailleurs projetés pendant les représentations. L’enjeu de ce décalage cultivé entre son et geste n’est évidemment pas d’enrober la réalité vécue au travail, dans ce qui serait un face-à-face stérile avec ceux qui n’y voient que souffrance.

Loin d’abandonner la transformation concrète du travail, de son organisation sociale et de ses finalités, il s’agit bien, comme l’a souligné Guy Carassus, l’animateur de la rencontre, de repenser la distinction entre liberté et nécessité, en se réappropriant la perspective posée par Marx  : que le travail devienne « le premier besoin de la vie ». Cela implique de faire germer l’émancipation dans la vie au travail elle-même, en prenant appui sur le fait que c’est à chaque instant la « totalité de son être » qu’engage, consciemment ou inconsciemment, le « travaillant », selon les termes utilisés par Nicolas Frize.

« Il faut faire parler le travail, plutôt que parler sur le travail », a invité, dans la même logique, Jean-Pierre Burdin, tout en reconnaissant que les urgences sociales ne facilitent pas cette « conversion nécessaire ».
Encourager les salariés à parler de leur activité, c’est en tout cas recréer du lien, résister à l’atomisation des collectifs, et donc permettre de nouvelles mobilisations transformatrices. Une préoccupation commune aux intervenants et au public de cette soirée enrichissante.

Laurent Etre

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