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Un philanthrope parmi nous

jeudi 4 février 2010, par Patrick Coulon

Michèle Castillon a lu Mémoire année zéro de Emmanuel Hoog (Le Seuil, 216 pages, 18 €)

Un philanthrope parmi nous

« Il faut que la culture du risque tant vantée dans le monde de l’économie se transforme en véritable prise de risque collective de notre société en faveur de la culture. La relégitimation de la recherche, de la création, du savoir doit d’abord se retrouver dans le discours et les pratiques des autorités publiques. Avant même la question des moyens. » (pages 180-181). Comme un architecte jette sur le papier l’image de sa maison et cherche ensuite de quelle façon il va la faire tenir debout, l’auteur de Mémoire année zéro (Le Seuil, 216 pages, 18 €) invite le lecteur à bord de son utopie et c’est un vrai régal. L’écriture est agréable, l’humour discret, la réflexion alerte, la bibliographie apéritive, l’interpellation contemporaine.

État des lieux : la mémoire française est en crise et pour conjurer ce mauvais sort on assiste à « une course effrénée au sauvetage du passé sous toutes ses formes » (ferveur patrimoniale, célébrations, commémorations, recherches généalogiques, usines désaffectées transformées en musées…). Première pause pour enrayer cette peur du vide : « L’histoire est scientifique, la mémoire est politique, le souvenir est privé. Le collectif et l’individuel traversent ces trois dimensions » (page 24).

« Pour retrouver plus d’assurance, certains préconisent un remède miracle : l’identité nationale ! Mais cette nouvelle médecine ne risque-t-elle pas plutôt d’aggraver encore la santé du malade ? » (page 60). Emmanuel Hoog affiche à tout moment la couleur de sa prise de parti. Les quarante pages de la deuxième partie du livre, « L’impasse identitaire », répondent à une batterie de questions, des plus intimes liées à l’estime de soi aux plus vastes : trouver sa place dans un ensemble mondial hétéroclite. Préférer au slogan « vivre ensemble » (avons-nous d’autre choix ?) le projet de « vouloir-vivre ensemble ».
Concernant le ministère surgi sur un plateau de télé en France il y a deux ans, qui prétendait régler la question de l’identité nationale, la démonstration est sans appel : le « concept d’identité nationale : trop complexe pour faire une politique, trop sophistiqué ou trop subtil pour se réduire à l’état de slogan, d’une certaine manière trop intellectuel ou trop intelligent pour être prisonnier des circonstances. Avec l’identité nationale, c’est tout l’un ou tout l’autre, il n’y a pas de demi-mesure. Soit on est dans le slogan et le péremptoire, et son utilisation devient vaine, incantatoire et illusoire. Soit on est dans l’analyse et la pensée, et l’identité se fait objet, sujet, son étude et son analyse appelant mille diagnostics, mille propositions, où la sensibilité et la subtilité sont absolument de mise. Entre les deux, sur le terrain classique de la politique (dire et faire !), ce concept n’a pas sa place » (page 82).

Histoire, mémoire, souvenir. « Le stockage informatique des données ne se résume pas à une simple mutation technologique, il révolutionne notre rapport à la mémoire » (page 108). Le grand chambardement depuis une vingtaine d’années, c’est « une captation du réel par le numérique au nom de la vitesse et de l’instantané » (page 124). Mais si chacun « gère » sa mémoire en effectuant dans ses souvenirs une sorte de tri sélectif lui permettant de continuer à se projeter dans l’avenir, la mémoire informatique « amasse tout sans discernement », « ne cesse d’accumuler sans jamais rien retrancher » (page 127). L’oubli qui « s’impose comme une fonction vitale » pour l’individu est le grand absent de la mémoire numérique jusqu’à ce que l’humain décide de civiliser l’outil internet qu’il a créé. Autrement dit, décide de « l’inscrire dans l’histoire », « d’organiser l’oubli » (page 143).

« La mémoire de l’avenir » couvre les soixante dernières pages. Faisant remarquer que « la vitesse ne produit pas de sens », l’auteur note que « la vraie question est désormais de durer » (page 180). « La vitesse est technique, la durée est culturelle ». D’où l’enjeu : « faire durer », « réintroduire le temps, donc l’histoire, dans la marche du monde, c’est-à-dire la culture » qui « fixe et donne des repères » (page 180). Emmanuel Hoog n’est pas avare de propositions. Certaines – qui le sait ? – sont déjà mises en œuvre, notamment par l’Institut national de l’audiovisuel dont il est le président-directeur général depuis 2001. La République et sa devise, la télévision publique au centre de la reconstruction d’une histoire collective possible, l’invention d’un nouveau Commissariat au Plan, l’école, le vieux rêve républicain d’éducation populaire à notre portée… Internet doit être intégré à ces actes de civilisation au lieu de les instrumentaliser.

On ne sera pas étonné que la poésie ait le dernier mot. La réflexion d’Emmanuel Hoog est un acte d’amour à l’humanité tout entière. Chacun peut contribuer à inscrire son utopie dans l’histoire et en projeter de nouvelles. Voilà pourquoi, si j’étais l’éditrice de Mémoire année zéro, je ne me contenterais pas d’une promotion médiatique honorable ; je me démènerais pour que l’ouvrage arrive sous les lunettes des sages du Comité d’Oslo, et je le ferais savoir.

Michèle Castillon
Décembre 2009

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