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Du Medef à Sarkozy : néolibéralisme, néoconservatisme, populisme face à la crise

mercredi 10 février 2010, par Patrick Coulon

Cette brochure reprend une série d’articles rédigés pour la revue La
Pensée, partenaire d’Espaces Marx.
Ces trois enquêtes illustrent les « liaisons » particulières tissées entre
le patronat et le personnel politique partageant une vision commune de
l’organisation de la société. Une vision comparable quoique non dépourvue de conflits. C’est que les dominants (économiques et politiques) ont à gérer les contradictions inhérentes à la logique capitaliste même. La principale étant incarnée par la recherche de la maximisation des intérêts capitalistes confrontée à cette fameuse loi d’airain de baisse tendancielle du taux de profit et la nécessité de garder la mainmise sur les leviers politiques et s’assurer ainsi la continuité du système malgré les dégâts dus à la course au plus haut
taux de profit. Des dégâts infligés aux hommes et leur environnement.

La crise apparue juste après leur parution transforme-t-elle cette
réalité ?

Le paysage s’est modifié.
Le néolibéralisme qui était devenu un des cadres de pensée du monde
économique, social, politique, voir culturel est en difficulté.
En quelques semaines on a parlé du « retour de Marx », de la nécessité
de « refonder le capitalisme », de le « moraliser ». On réenchante la « volonté politique ». Les dirigeants politiques – et pas des moindres, à l’image d’Obama – interviennent massivement et de façon volontariste. L’État – qui n’avait pas disparu – renfloue des institutions financières (évidemment sans contrôle). Les dogmes volent en éclat : comme le fait dire Lampedusa à son personnage Tancrède dans son roman Le Guépard : « si nous voulons que tout continue, il faut que d’abord tout change ».

C’est que la secousse à été rude : en France l’opinion publique est sans
équivoque. Selon diverses enquêtes d’opinions ce sont 61 % des sondés qui indiquent avoir une opinion négative de l’économie de marché, 63 % du capitalisme, 65 % de la Bourse !

Il serait amusant de récapituler toutes les analyses émises par les mêmes qui disaient le contraire quelques semaines auparavant. Mais là n’est pas notre propos. Nous nous concentrerons sur la gestion idéologique de la crise par ceux qui en sont responsables.

Acte 1

Bousculé, le MEDEF réagit : son université d’été de début septembre
2008 à l’intitulé évocateur, « Voir en grand », s’adapte : Voir en grand ? Le clip de présentation suggère : « C’est une philosophie, c’est une volonté, c’est la créativité, c’est une respiration, c’est un nouveau
capitalisme, c’est un devoir, c’est une audace, c’est l’imagination, c’est changer de perspectives, c’est de grandes réformes, c’est le développement durable, c’est se projeter, c’est le courage, c’est l’éducation, c’est pas du luxe ! » Le décor est planté !

Acte 2

Trois semaines plus tard, en septembre 2008, Sarkozy embraye avec
ce fameux discours du Zénith de Toulon. Morceaux choisis :
« Au fond c’est une certaine idée de la mondialisation qui s’achève avec
la fin du capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et avait contribué à la pervertir.
« Mais ce système, il faut le dire parce que c’est la vérité, ce n’est pas
l’économie de marché, ce n’est pas le capitalisme. « Le capitalisme ce n’est pas le court terme, c’est la longue durée, l’accumulation du capital, la croissance à long terme. « Le capitalisme ce n’est pas la primauté donnée au spéculateur. C’est la primauté donnée à l’entrepreneur, le capitalisme c’est la récompense du travail, de l’effort et de l’initiative.
« Le capitalisme ce n’est pas la dilution de la propriété, l’irresponsabilité
généralisée. Le capitalisme c’est la propriété privée, la responsabilité
individuelle, l’engagement personnel, le capitalisme c’est une éthique, c’est une morale, ce sont des institutions.
« C’est d’ailleurs le capitalisme qui a permis l’essor extraordinaire de la
civilisation occidentale depuis sept siècles. « La crise financière, que nous connaissons aujourd’hui, mes chers compatriotes, n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui, en quelque sorte, a trahi l’esprit du capitalisme.

« Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution
à la crise actuelle. Renouer avec le collectivisme qui a provoqué dans le
passé tant de désastres serait une erreur historique.

Un peu plus loin, il ajoute :
« La crise actuelle doit nous inciter à refonder le capitalisme, le refonder
sur une éthique, celle de l’effort et celle du travail, elle doit nous inciter
à retrouver un équilibre entre la liberté nécessaire et la règle, entre la
responsabilité collective et la responsabilité individuelle.
« Il nous faut trouver un nouvel équilibre entre l’État et le marché, alors
que partout dans le monde les pouvoirs publics sont obligés d’intervenir pour sauver le système bancaire de l’effondrement.
« Un nouveau rapport doit s’instaurer entre l’économie et la politique à
travers la mise en chantier de nouvelles réglementations. »
La crise pousse à ces déclarations mais soyons juste : elles s’inscrivent
dans la droite ligne des efforts de renouvellement de la pensée de la droite et des dominants visant à se constituer ‒ sur la base d’un populisme ciblé ‒ un socle social renouvelé et populaire 1. Ainsi Sarkozy dans son discours de Besançon lors de la campagne présidentielle le 13 mars 2007 déclarait : Je crois dans la force créatrice du capitalisme, mais je suis convaincu que le capitalisme ne peut pas survivre sans une éthique, sans le respect d’un certain nombre de valeurs spirituelles, de valeurs morales, sans un humanisme, sans la culture […] Il faut remettre le capitalisme au service d’une certaine idée de l’homme. Je crois dans l’éthique du capitalisme. Je n’accepte pas, et des milliers d’entrepreneurs avec moi, que le travail salarié et l’esprit d’entreprise soient bafoués par les rémunérations et les privilèges excessifs que s’octroie une toute petite partie des patrons…

Revenons au discours de Toulon où le Président égrène les réformes
nécessaires selon lui à l’adaptation de la France à cette nouvelle donne :
c’est celles qui se mettent en place après les élections européennes de juin 2009. Loi sur le travail dominical, changement de statut de La Poste, réforme de la formation professionnelle, détermination à tenir bon sur l’autonomie des universités et à réduire les effectifs de la Fonction publique même dans l’Éducation nationale : le gouvernement a continué à creuser son sillon libéral.

Nicolas Sarkozy, même pris dans la tourmente financière, n’oublie pas
la bataille idéologique. Il s’agit d’allumer des contre-feux.

Malgré la crise, on pourrait même dire poussé en avant par la crise,
Sarkozy poursuit la stratégie idéologique que pointaient Élisabeth Gauthier et Joachim Bischoff dans Sarkozy ou le renouvellement de l’hégémonie du néolibéralisme 2 en citant un article de Jérôme Segard paru dans la revue Esprit de juillet 2007 : « Observée sur plusieurs années, avec les événements de 2005 en arrière-plan, le trait majeur de la campagne de Sarkozy a été une stratégie d’hégémonie, donc à caractère culturel et idéologique, avant d’être programmatique et électorale. Gramsci est ici la référence, par son analyse d’un
affrontement politique qui se mène d’abord sur les représentations et les valeurs, puis sur le pouvoir proprement dit ; soit, aussi, une confrontation qui se joue dans la société civile avant d’aboutir sur la scène politique, ou électorale. »

Les thèmes continuent d’être le mérite, la revalorisation du travail, de
l’effort, l’exacerbation du populisme par la mise en avant de l’insécurité, de l’autorité, de l’identité nationale, de la peur du déclassement, de l’avenir, la promotion de la responsabilité individuelle. Sans parler des discours contre les corps intermédiaires, « l’anti-intellectualisme ».

La contre offensive – on le constate – n’a pas traîné.

Elle s’inscrit – dans des conditions renouvelées et profondément
marquées par la crise – dans le prolongement de ce qui caractérise la méthode éprouvée de Sarkozy : celle de l’affirmation du volontarisme politique, de la rupture, de l’utilisation (le quadrillage) des outils médiatiques au service d’une bataille pour l’hégémonie idéologique. En vue du renouveau du libéralisme.
Cette offensive s’accompagne d’efforts renouvelés pour restructurer le
champ politique par l’ouverture et la modification des institutions : réforme constitutionnelle, redécoupage des circonscriptions, remodelage des différents échelons territoriaux (communes, départements, régions) poussant à la réduction drastique du nombre d’élus. Il s’agit d’éloigner encore plus les lieux de décisions d’une possible intervention populaire citoyenne.

Construire un « ordre du marché » par l’intervention de l’État

Dans cette bataille des idées pour que tout reste en l’état (en tout cas
l’essentiel : la mainmise sur les moyens de production et d’échange décisive pour la recherche du profit maximum), l’université d’été du MEDEF de septembre 2009 a une place de choix (voir programme en annexe). Objectif clairement affiché : ressouder l’opinion publique autour du capitalisme.

Il en est de même avec les Ateliers du changement initiés par l’UMP
(document joint) intitulés : « Refonder le capitalisme ! »
Travaux qui promeuvent l’intervention de l’État dans le cadre de la
mondialisation afin d’être un outil dans la compétition (la concurrence libre et non faussée !). Le capitalisme n’étant in fine que victime de ses excès et de la crise des valeurs ! Et restant le meilleur des systèmes. L’UMP étant chargée d’accompagner – en portant ces thématiques – le déminage idéologique initié par le Président.

On le constate, on peut parler d’une convergence entre le MEDEF, le président Sarkozy et la machine UMP.

La crise n’a rien modifié sur ce plan-là.

Patrick Coulon
Le 07-09-2009

1 On comprend mieux pourquoi dès sa prise de fonction comme chef de l’UMP Xavier Bertrand à déclaré qu’il souhaitait faire de ce parti le « parti des ouvriers » !

2 On ne peut que conseiller fortement la lecture de la brochure Sarkozy ou l’hégémonie du néolibéralisme dans la collection « les documents d’Espaces Marx ». Les analyses qui y sont développées et qui tournent autour des éléments nodaux de l’idéologie du libéralisme –
expression même du capitalisme financiarisé – incarné par deux formules : « tous les pouvoirs
aux marchés » et « dirige-toi toi-même » complètent le document présent essentiellement centré sur la concomitance des batailles idéologiques du patronat et de l’UMP et Sarkozy.

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