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Crise systémique – et maintenant ?

vendredi 7 mai 2010, par Elisabeth Gauthier

Des analyses utopistes sur la crise, la société de transition, les alternatives, les combats politiques

Résumé d’une brochure contenant des textes d’Immanuel Wallerstein et de Horst Müller [1]

Après avoir publié en 1998 un ouvrage Utopistique. Alternatives historiques du 21ème siècle[2] Immanuel Wallerstein a tenu une conférence à l’université KwaZulu (Afrique du Sud) disponible sur internet[3].

Horst Müller en discute les thèses, notamment à la lumière de la crise globale actuelle et en les croisant avec un certain nombre de concepts développés par Marx.

IW est connu comme le théoricien le plus important du « système-monde » dont il analyse les transformations depuis les années 1970, en s’inspirant de la pensée de Marx.

Il conclut son ouvrage par cette remarque : « il doit être clair ici que je n’ai pas proposé un programme, mais seulement quelques éléments qui devraient conduire à une discussion d’un programme traitant de comment on pourrait institutionnaliser un système historique matériel et rationnel et parcourir une phase de transition pour y parvenir […] Dès lors que nous comprendrons les alternatives, nous devons être prêts de nous engager dans un combat sans aucune garantie de pouvoir le gagner. » (50f)

Question de départ : à quelle crise avons-nous à faire ?

Le capitalisme étant un système dans lequel l’accumulation infinie est la raison d’être, ses transformations visent à maintenir cette accumulation au plus haut niveau possible.

Après avoir caractérisé les moments clés et tournants du 20ème siècle, IW estime que la dépression dans laquelle le monde est tombé va durer longtemps, sera très profonde et finira par détruire le dernier et faible pilier d’une stabilité économique très relative, le dollar, comme monnaie de réserve pour garantir les richesses. Si une telle situation se produit, le souci principal de tous les gouvernements du monde consistera à tenter d’empêcher des révoltes de chômeurs et de couches moyennes dont les économies et retraites s’évaderont (p8). De nombreux arguments étayent la supposition que nous allons vers un collapsus du système.

Les exigences vis-à-vis des États grandissent en matière de mesures et politiques environnementales, de services, de politiques de santé et de préventions, des garanties de revenus et de protections pour chacun tout le long de la vie. La coïncidence entre l’importance du crash, la montée des coûts de production (dans un sens large) et la pression supplémentaire sur le système par la croissance en Chine (et en Asie) signifie que le système déraille.

IW considère que la fonction centrale du mode de production capitaliste, la réalisation de profits, se voit de plus en plus minée. Du fait (1°) de la ‘tendance globale d’une montée des coûts salariaux’ (p31), (2°) des limites du programme néolibéral visant la baisse des coûts salariaux et fiscaux et de la double pression sur l’État pour augmenter les dépenses et baisser les impôts (crise fiscale, crise de la dette), et (3°) de ‘l’épuisement des conditions de survie’ (p32). Ces tendances conduisent à une restriction des profits.

En même temps, la légitimité et l’autorité étatiques ont tendance à s’écrouler suite à la déception grandissante ces 20 dernières années – à l’échelle mondiale – vis-à-vis des promesses néolibérales. Cela contribue avec l’intensification des angoisses sociales, les replis individuels, les tensions intra-communautaires, etc., à mettre en cause le système existant. L’ensemble de ces tendances perturbent les fonctionnalités sociales, économiques et politiques de sorte qu’émerge finalement une ‘situation structurellement chaotique’ (p32). Le pilier décisif du système mondial moderne, le système des États sans lequel l’accumulation infinie de capital n’est pas possible, se voit miné. Ce qui est célébré comme mondialisation n’est en fait que le chant du cygne de notre système historique (p33).

La thèse d’IW selon laquelle le mode de production capitaliste nécessite un État fort tout en affaiblissant celui-ci est largement confirmée dans la crise systémique et mondiale actuelle. L’éruption s’est faite sous forme de crise financière, sur le fond d’une crise de suraccumulation causée par une longue phase d’accumulation financée par l’endettement et l’expansion du système-monde. Les problèmes fondamentaux d’accumulation ainsi révélés et la fragilité évidente du système ne sauraient être résolus ni à travers les destructions considérables de capitaux, ni à travers des mesures économiques prises par les États qui conduisent d’ailleurs ceux-ci au bord de la faillite (p36). Le programme de modernisation de type de ‘Green New Deal’ suggère une capacité de réforme et d’adaptation du système, mais ne touche pas la logique d’accumulation et reste ainsi inscrit dans les conditions précaires actuelles. Déjà dans le premier tome du Capital, Marx soulignait que le mode de production capitaliste mine simultanément les deux sources de toute richesse : la planète et l’ouvrier. IW propose concrètement que les coûts de production internalisent l’ensemble y compris ceux qui sont nécessaires pour ne pas user ni polluer la biosphère. Les décisions sociales et démocratiques que ces enjeux supposent nécessitent selon IW un modèle social et économique différent.

La composition organique du capital tendant vers l’augmentation du capital fixe contribue à la stagnation et aux freins chroniques pour la croissance. Le chômage de masse ne constitue plus une ‘armée industrielle de réserve’ mais, selon la distinction faite par Marx, une ‘population structurellement surabondante’. Parallèlement, la stagnation relative aggrave la crise de l’État social et des finances publiques. La plus-value se réalise de plus en plus non plus comme profit productif, mais comme profit consomptif, avec des inégalités entre super-riches et pauvres de plus en plus criantes. La guerre d’exportation bat son plein, la guerre économique conduit à des confrontations violentes et des polarisations dangereuses dans le monde. Le système de reproduction du système capitaliste est profondément perturbé, voire menacé dans ses fonctions basiques. S’y rajoute le ‘méga-trend’ – conditionné par le système – d’une sur-exploitation de la planète et d’une destruction des bases vitales. La seule issue à ce stade d’un système touchant à ses limites, de cette impasse et des dangers d’une escalade négative ne peut consister qu’en une transformation conséquente du mode de reproduction et par conséquent des conditions économiques et sociales (p35).

De la transformation

IW confirme en 2009 sa thèse selon laquelle la formation sociale basée sur l’accumulation infinie de capital atteint ses limites et considère que nous nous trouvons à une bifurcation historique et dans une situation chaotique. Nous devrions gagner en lucidité quant à la meilleure des possibles alternatives afin de tenter de peser dans ce sens. Dans cette période instable s’ouvrirait pour la première fois la possibilité historique d’un passage vers une formation sociale supérieure (p18). IW – tout en reprenant la théorie de la valeur et en analysant précisément les différentes phases du capitalisme – développe une théorie d’une transformation systémique et structurelle de longue durée, à l’opposé d’une théorie ‘de la crise finale du capitalisme’, de ‘la révolution’ permettant de prendre le pouvoir et d’édifier le socialisme. Il considère d’ailleurs qu’au cours du 20ème siècle, les pays appelés ‘socialistes’ n’ont pas constitué des cas de transition. N’ayant pas rompu avec ‘la primauté de la loi de la valeur’ (ce qui a finalement conduit à la destruction des structures étato-économiques et polito-bureaucratiques), ils ont toujours opéré dans le cadre de l’économie capitaliste mondiale, n’ont jamais constitué des ‘entités autonomes’, et ont fini par rejoindre le monde capitaliste (p26).

IW a également recours à la théorie de la complexité où, dans des moments d’instabilité voir chaotiques, les perspectives sont imprévisibles. Il a en commun avec Marx une recherche de vision dialectique de la transformation du capitalisme à partir des contradictions qu’accentue le développement de ce système, et d’une transformation politico-économique sur une longue durée, se préparant de multiples façons.

IW estime que dans la confrontation à venir qui sera rude, rien ne permet de prédire une issue positive qui serait plus probable qu’une transformation négative. Il cherche à encourager l’intervention consciente afin d’augmenter les chances d’une voie émancipatrice. D’où son souhait de passer de l’économie politique à « l’utopistique ».
HM constate qu’après les ‘alternatives non réelles’ du 20ème siècle, les mouvements actuels critiques et protestataires ont certes contribué à considérablement fragiliser les idéologies dominantes, mais ne visent pas suffisamment les points cruciaux du système, le cœur de la logique même (p29).

IW considère que compte tenu du fait que le système capitaliste mondial est durablement bouleversé et que ni un programme néolibéral anticrise ni un retour de croissance possible et même probable n’ouvrirait une issue, un nouvel ordre (soit meilleur, soit pire) émergerait dans un espace de 50 ans de ce chaos (p30). Mais il est vrai que la capacité du capitalisme de développer une grande flexibilité et capacité d’adaptation (voir E.Altvater) reste une question au cœur des débats (p30). IW conçoit qu’après 500 ans de développement du capitalisme et en présence d’une crise profonde de ses fonctions vitales, la thèse d’une ‘transition’ constitue le cadre d’explication et d’action le plus plausible. Si l’impératif pour Marx était de ‘renverser’ les réalités anciennes et dépassées, il s’agit pour IW d’une ‘obligation morale et politique’ d’utiliser les opportunités d’une telle période de transition (p31).

La source du mal résidant dans le primat de l’accumulation infinie de capital, c’est seulement une rupture avec ce leitmotiv et la logique généralisée de marchandisation qui rendrait possible une véritable participation démocratique aux décisions. Ni l’établissement de certaines contraintes démocratiques et de réformes sociales vis-à-vis de l’économie, ni l’exigence d’une nouvelle éthique ou justice de répartition ne sauraient nous faire avancer alors qu’une transformation systémique s’avère nécessaire. Mais la rupture avec le ‘principe du profit’ met sur le devant la scène la question théoriquement non résolue : quels processus économiques fonctionnant selon quels moteur ?

Quelle voie nous fera sortir de cette situation chaotique ?

Nombre d’acteurs continuent d’appliquer les règles traditionnelles, mais celles-ci ne font qu’aggraver la crise structurelle. (p12) Nous sommes à la croisée des chemins. « Nous pouvons nous représenter cette période de crise systémique comme un champ sur lequel il y a combat quant au système futur. Le résultat de cette confrontation n’est pas prévisible, mais la nature du combat et parfaitement claire. Nous sommes devant des possibilités alternatives. […] Nous pouvons collectivement « opter » pour un nouveau système stable dont les caractéristiques fondamentales correspondent au système actuel, un système qui serait hiérarchique, exploiteur et polarisant. Sans doute cela pourrait-il se produire sous différentes formes et certaines d’entre elles pourraient-elles être encore plus dures que le système capitaliste mondial dans lequel nous avons vécu jusqu’alors. Alternativement, nous pourrions ‘nous décider’ en faveur d’un système radicalement différent tel qu’il n’a jamais encore existé – un système relativement démocratique et égalitaire. » (p12f) IW désigne ces deux hypothèses alternatives comme ‘esprit de Davos’ et ‘esprit de Porto Alegre’.

Chez IW, il est question d’un ‘système d’entreprises d’utilité publique comme base du mode de production au sein de ce nouveau système’. Celles-ci travailleraient sans profit tels que p.ex. des hôpitaux. Et elles seraient reliées entre elles par ‘le véritable marché et non le marché mondial contrôlé par les monopoles’, à quoi se rajouteraient des formes de régulations publiques, ni centralistes ni bureaucratiques (p40).
HM compare ces idées avec celles de Keynes d’instituer en relation avec l’activité économique de l’État des ‘entités semi-autonomes’. Il s’agit là non d’une recherche de solutions très partielles comme des îlots dans la mesure où ni des formes d’économie solidaire ni la démocratisation des entreprises seules, sans changement des logiques fondamentales, n’apporteraient des solutions. IW voit comme pistes l’accès général à des services non marchandisés (éducation, santé, protection sociale de base…) pour les financements collectifs desquels existent des modèles depuis longtemps. L’économie devrait être régie selon de nouvelles règles d’efficacité (qualité, finalité, réponse à quels besoins…) à définir démocratiquement. « Avec l’établissement d’un tel système historique, le véritable travail ne s’arrêterait pas, mai ne ferait que commencer. » (p41).

Selon HM, on pourrait penser la structure économique de base comme un triangle : la production de marchandises et les services correspondants ; le secteur des services socio-économiques collectivement financés ; une instance de type étatique régulatrice de systèmes complexes en matière fiscale, financière, budgétaire. IW envisage l’extension du mode de gestion public au secteur industriel et propose de réfléchir comment on pourrait transformer des entreprises sidérurgiques en entités de non-profit qui ne paieraient des dividendes à personne (p44). Sous cet angle, les luttes contre les privatisations peuvent être porteuses d’alternatives. Des organes instituant une démocratie économique seraient installés à tous les niveaux. Un tel mode – triangle – de reproduction permettrait d’envisager une pratique socio-économique hautement partagée et pouvant servir de cadre pour le développement de réflexions et de pratiques.

La question des États constitue une difficulté particulière. Selon IW, les États nationaux ne sont pas ‘des entités autonomes’, mais ‘forment les membres d’un système inter-étatique en rapport avec le système-monde capitaliste’ pour le fonctionnement duquel ils sont les piliers (p45). Leurs fonctions sont multiples : économiques, mais aussi maîtrise de mouvements d’opposition, maintien des divisions au sein de sociétés hiérarchisées afin de perpétuer le système, etc. IW plaide pour des structures de réelle participation démocratiques sans lesquelles rien ne fonctionnera. Au lieu d’une hypothétique dissolution de l’État, il serait plus adapté de tendre vers un ensemble élargi d’organes socio-économiques rendant possible l’action démocratique, notamment en développant de nouveaux modèles communaux, régionaux qui, libérés de la contrainte d’accumulation et d’expansion capitaliste, pourraient développer des coopérations de qualité.

À la question de savoir si les conditions du système-monde ne rendent la transformation envisageable qu’à l’échelle du monde, HM dit ne pas avoir trouvé de réponse dans l’ouvrage Utopistique.

Dans une situation aussi instable du système, même des mobilisations de faible ampleur peuvent avoir un effet très important (voir la théorie de la complexité). La situation chaotique du système se reflète également dans la situation relativement chaotique chez les acteurs des deux options. Les principaux groupes de militants des deux camps connaissent des difficultés pour convaincre leur propre base sociale que la transition vers une autre étape est utile et possible (p13). En même temps, il semble probable (HW, p49) que les forces de transformation s’exprimeront de multiples façons et se formeront sans directions centralisatrices.

Les discours trop généraux resteront sans efficacité. Il importe d’analyser les stratégies des deux camps opposés afin d’orienter plus clairement le sens de notre propre action politique (p14). L’enjeu consistant à ‘jeter les bases du système historique des 500 prochaines années’ (p49). La confrontation aura comme protagonistes les ‘privilégiés’ bien informés et disposant d’une claire conscience de leurs intérêts de classe, et une majorité hétérogène et composite difficile à rassembler. IW n’identifie pas les forces subjectives à l’aide du concept de classe et pense à une sorte de coalition ‘arc en ciel’. Les formes de combat seront multiples : violence, luttes électorales et juridiques, débats théoriques, appels et initiatives multiples... « Ce sera une période de luttes politiques terribles puisqu’il s’agit d’enjeux bien plus importants que dans les temps ‘normaux’ […] il y aura un combat de vie et de mort » (p50).

Le camp de ‘l’esprit de Davos’ est profondément divisé entre ceux qui visent un système très répressif et des réseaux d’instances armées pour combattre toute opposition et ceux qui recherchent la sortie à travers un système par l’intensification des efforts et performances en maintenant le système par la conviction et avec un minimum de violence. La récupération par eux des discours antisystémiques – dont les thèmes écologiques – vise à maintenir en place le système polarisé et inégalitaire. Le ‘camp de Porto Alegre’ est également divisé. Un premier groupe espère un monde très décentralisé basé sur une répartition raisonnable des ressources, avec des innovations et loin de l’impératif actuel de croissance économique. Un universalisme universel. Un deuxième groupe a en vue une plus forte coordination et intégration du système-monde, avec une égalité formelle pour réaliser par en haut par des cadres et experts. Un universalisme diversifié. (p15) Le combat concernant le système à venir se fait donc non pas entre deux camps, mais entre 4 parties, ce qui produit des confusions.

Il n’y a pas de plan d’action, seulement des pistes assez générales. Mais IW plaide en premier lieu pour des actions afin de réduire les souffrances notamment des plus démunis liées à l’écroulement du système et le chaos qui s’en suit. Il prône la défense de droits politiques et civiques ; la lutte contre l’érosion des richesses naturelles et la survie de la planète.

En même temps, il importe, selon IW, de mener les confrontations intellectuelles sur les paramètres d’un système-monde que nous voulons, et les stratégies pour y parvenir. Un débat très ouvert associant toutes les bonnes volontés est le moyen d’augmenter les forces. Ensuite, des modes alternatifs de production peuvent être mis en place sous des dimensions petites ou plus grandes pour expérimenter des voies nouvelles. Un débat sur les formes de lutte et leur moralité est également suggéré. Le combat doit être mené en permanence contre trois inégalités fondamentales dans le monde – genre, classe et race/ethnie/religion – ce qui est difficile car personne n’est sans défaut en la matière et ‘héritier’ de la culture discriminatoire du monde. Supposer que l’histoire serait ‘de notre côté’ est erronée, car « elle n’est d’aucun côté. Mais que faire de mieux que d’essayer de tenter notre chance ? » (p16).

[1] Brochure parue en langue allemande comme supplément à Sozialismus 4/2010. I. Wallerstein/H. Müller. « Systemkrise : Und was jetzt ? Utopistische Analysen. » Traduction des citations par EG.

[2] I. Wallerstein. Utopistik. Historische Alternativen des 21. Jahrhunderts. Publié en allemand, Wien 2002.

[3] I. Wallerstein, « Where Do We Go from Here ? », www.ukzn.ac.za/ccs/files/Wallerstein%20November%202009%20Wolpe%20Lecture.pdf).

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