Accueil > Thématiques > Crise(s) et Capitalisme > Séminaire de Florence (29-30 mai 2010)

Signification, sujets et espaces de la transformation

mercredi 2 juin 2010

Le sujet du deuxième élément de notre projet sur les perspectives stratégiques de la Gauche radicale1 sera l’idée de transformation, c’est-à-dire le lien entre les politiques pragmatiques du quotidien et les buts à long terme de la Gauche. Traiter ce type de questions exige un effort théorique. Puisque nous manquons toujours d’expériences positives des processus de transformation, au moins en Europe, le débat doit être d’une façon ou d’une autre expérimental (théorique). Par ailleurs, il englobe la question de savoir si la Gauche radicale considère toujours la théorie comme nécessaire pour la stratégie politique et comment la pensée politique a changé par suite de l’écroulement de ce que l’on appelle "le socialisme réel". Le court questionnaire ci-dessous peut servir de ligne directrice flexible pour la préparation du rapport de votre pays. De plus nous invitons chacun à donner aussi son avis personnel sur les questions soulevées.

Les réponses à ce questionnaire ont été rédigées par Patrice Cohen-Seat, Élisabeth gauthier, Élodie Vaxellaire et Louis Weber, qui a assuré la coordination.

1.) Sur le concept de transformation : "comment définissez-vous la transformation" ?

a) La Gauche radicale de votre pays vise-t-elle toujours à dépasser le capitalisme ? Comment cela s’exprime-t-il tant dans les textes théoriques, les programmes, etc., que dans les pratiques politiques ?

Le dépassement du capitalisme reste non seulement l’objectif stratégique de ces groupes mais il en est même le référent identitaire.

Deux tendances contradictoires apparaissent dans les pratiques politiques :

- la volonté de rassembler la gauche, seule voie possible pour ouvrir de possibles alternatives ;

- la volonté de se démarquer, pour clarifier le débat politique et tenter ainsi de « réconcilier les Français avec la politique ».

La première l’emporte en général quand il s’agit de s’opposer à la politique gouvernementale. C’est le cas aujourd’hui pour les retraites par exemple. Les textes et les meetings réunissent un grand nombre de forces de toute la gauche (syndicats, partis, associations). Pour éviter d’éventuelles difficultés liées à l’initiative de l’action (donner l’impression par exemple que certains se rallient à une initiative d’un autre parti, éventuellement concurrent), l’habitude a d’ailleurs été prise de laisser à des associations (Attac, la Fondation Copernic, la Ligue des droits de l’homme pour certains sujets) le soin de constituer des « collectifs » pour telle ou telle action, voire de rédiger les textes d’appel.

Ce type de « délégation » existe surtout au plan national. Localement, le relais est en effet souvent assuré par les partis politiques, ne serait-ce que parce que leur maillage territorial est plus dense que celui des autres composantes.

La deuxième tendance (se démarquer pour clarifier...) l’emporte généralement au moment des élections (en tout cas au premier tour, l’objectif de battre la droite reprenant le dessus au second tour et écrasant alors les différences). Elle conduit aussi à des débats subsidiaires : faut-il ou non participer à des exécutifs avec les socialistes et/ou les Verts ? Si oui, à quelles conditions ?, etc.

La volonté de dépasser le capitalisme irrigue évidemment les programmes et propositions (« alternatives ») de l’ensemble de la Gauche radicale. La nouveauté vient plutôt du fait qu’elle apparaît aussi, crise et domination de la droite aidant, dans certains textes du Parti socialiste et même des Verts. Ce qui est évidemment positif mais risque aussi d’embrouiller le paysage politique, la mémoire collective retenant surtout l’expérience historique décevante de la gauche au gouvernement, qui avait aussi dans son programme, en 1981 par exemple, la « rupture avec le capitalisme ».

b) De quelle façon l’idée de dépasser le capitalisme est-elle pertinente pour l’identité et la cohésion de l’organisation ?

La réponse à cette question est en partie contenue dans la réponse précédente. La référence au dépassement du capitalisme sert à la fois de fonds commun pour identifier et si possible rassembler la gauche de transformation et de repère pour la « distinguer » du reste de la gauche. Cela apparaît très clairement dans la façon de caractériser le Parti socialiste et les Verts, autres composantes de la Gauche : ces partis seraient attirés par le social-libéralisme, c’est-à-dire la tentation « d’accompagner » le capitalisme et, par conséquent, de croire qu’il est réformable (et cela même si pour le Parti communiste par exemple, il existe des courants davantage engagés dans la transformation sociale au sein de ces deux partis, avec qui il est possible de travailler).

Mais il y a aussi un débat plus ou moins explicite au sein de la Gauche radicale : la lutte contre le libéralisme se confond-elle avec la lutte contre le capitalisme (surtout si elle devient lutte contre l’ultra-libéralisme) ? Ce débat est un peu explicité dans la réponse à la question suivante.

De façon critique, on peut se demander s’il n’y aurait pas intérêt à clarifier ces discussions, en mettant en évidence leur objet : rompre ou non avec le capitalisme, plutôt que de multiplier les façons de nommer les choses. (NB : ce questionnaire a le mérite d’aller dans le sens de cette clarification).

c) Quels sont les termes utilisés pour nommer cette idée, par exemple "anti-capitalisme", "socialisme", "communisme", "émancipation", etc ? Les divers partis et courants sont-ils d’accord à cet égard ou non ?

Cela dépend du contexte et de ce que l’on veut désigner. Par exemple, les communistes tiennent en général beaucoup à leur « identité communiste ». Mais, en même temps, on utilise assez peu de nos jours le terme de « communisme » pour désigner un mode d’organisation de la société. On préférera le terme plus général de socialisme, la forme la plus récente, inspirée des expériences révolutionnaires en Amérique latine étant celle de « socialisme du 21ème siècle ».

De façon générale, il y a, pour des causes diverses dont la principale est cependant l’écroulement du « socialisme réel », déclin de l’utilisation des mots qui avaient marqué cette période, notamment capitalisme, révolution, etc. Il serait d’ailleurs intéressant de ce point de vue de se demander dans quelle mesure l’utilisation du vocable de « transformation sociale » (au lieu de révolution ?) dans le réseau Transform ! s’inscrit aussi dans ce mouvement d’« euphémisation ». La question vaut aussi, en France en tout cas, pour l’usage parfois abusif de « libéralisme » et « ultralibéralisme », au lieu de capitalisme.

La LCR a un peu bousculé ces (nouvelles) habitudes en choisissant de s’appeler « anticapitaliste », ce qui a contribué à réhabiliter l’usage du mot capitalisme. La crise a amplifié cette « opération-vérité », jusque et y compris dans les rangs de la droite !

Le mot « émancipation » continue à être utilisé, mais plutôt pour donner des objectifs généraux progressistes aux textes programmatiques.

d) Quels termes sont utilisés dans votre pays pour désigner les groupes politiques à gauche de la social-démocratie (par exemple "Gauche radicale », "Socialiste de gauche", "Gauche Conséquente", "Gauche de transformation", "Gauche de la gauche") et quelles sont les orientations spécifiques liées à l’utilisation de tel ou tel terme ?

Le terme de Gauche radicale n’est guère utilisé en France. Le Parti communiste parle plus volontiers de « courant à gauche du Parti socialiste ». Son partenaire principal du Front de gauche, le Parti de gauche, tient beaucoup à l’utilisation du terme « L’autre gauche ». La presse et le mouvement social parlent de « gauche de la gauche » ou « gauche de gauche », ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Historiquement, ce sont Pierre Bourdieu et d’autres sociologues qui ont popularisé ces termes en publiant en avril 1998 une tribune dans le journal Le Monde intitulée : « Pour une gauche de gauche ». Mais, comme les auteurs ont tenu à le préciser, il ne s’agissait pas d’un jugement sur la gauche mais d’un appel aux dirigeants de la gauche pour qu’ils restent « de gauche », c’est-à-dire entrent en résistance face au néolibéralisme au lieu de « l’accompagner ».

Devant la difficulté, beaucoup préfèrent énumérer les forces concernées – c’est-à-dire le Front de gauche (Parti communiste, Parti de gauche, Gauche unitaire, qui résulte d’une scission récente du NPA), les petits partis et groupe alliés du Front de gauche (dont les Alternatifs et la Fase, avec notamment les « rénovateurs » communistes), le NPA (et Lutte ouvrière) – plutôt que de leur donner un « label ».

Les termes utilisés en France portent comme ailleurs à la fois les traces souvent anciennes de l’histoire de l’organisation et celles de débats plus récents, liés par exemple à la nécessité de repenser les stratégies mais aussi le vocabulaire après la chute du Mur de Berlin.

Par exemple, la majorité des membres du parti communiste (et pas seulement le courant dit « identitaire ») tiennent beaucoup à garder ce label. Ce qui n’empêche pas qu’il y a eu des débats internes après 1990 sur l’opportunité ou non de changer le nom du parti (comme cela a été d’ailleurs fait dans beaucoup d’autres pays). À l’inverse, le Parti communiste n’a pas l’exclusivité du label « communiste » : jusqu’il y a peu, la LCR l’utilisait aussi, de même que des formations groupusculaires comme le Parti communiste ouvrier de France ou, en règle générale, les groupes trotskistes (on peut d’ailleurs noter que ceux-ci se disent volontiers communistes en France alors qu’en Grande-Bretagne, c’est plutôt « socialists » qui est privilégié). Par ailleurs, des groupes comme les « rénovateurs », qui viennent de quitter le PCF, continuent à se dire communistes.

Tous ces groupes ont en commun de vouloir « rompre avec la capitalisme » (ou de le « dépasser »). En ce sens, la différence entre eux n’est pas à proprement parler une question d’orientation. S’il y a autant de partis et de groupes distincts, les raisons sont donc au moins partiellement ailleurs. Le sentiment « identitaire » des organisations, souvent très anciennes et longtemps rivales, joue aussi. Mais l’obstacle principal est plutôt à rechercher dans les stratégies politiques, et plus particulièrement les stratégies d’alliance avec les autres forces de la gauche (Parti socialiste et Verts), comme les récentes élections régionales l’ont montré.

e) Par quels moyens la Gauche radicale de votre pays essaye-t-elle de réaliser un changement social profond (réforme/révolution, le régime de propriété, hégémonie culturelle/pouvoir d’état) ? Le terme "transformation" est-il utilisé dans les discours, les documents et les programmes ?

Le débat opposant les partisans de la « réforme » à ceux de la « révolution » a radicalement changé. Plus personne, si ce n’est des groupuscules sans surface politique réelle, n’envisage la « transformation » comme un « moment » de rupture globale. Le mot « transformation » lui-même est utilisé par ceux qui prônent un changement de système.

Dans le parti socialiste, l’expression « réformisme assumé », revendiquée par la plupart des courants, renvoie à l’idée que « le marché » est indépassable. Dans ses dernières tentatives, hésitantes, pour défendre une conception « socialiste », Lionel Jospin tentait de faire une distinction entre « économie de marché », qu’il reconnaissait comme s’imposant de fait, à « société de marché » qu’il disait refuser. Mais cette distinction en est demeurée au stade des signes ou symboles politiques, sans jamais être élucidée conceptuellement. Dans les faits, cela voulait signifier des « changements » ne mettant pas en cause les principes d’un ordre économique et social capitaliste.
La partie de la gauche (très minoritaire, et sans dynamique jusqu’à présent) qui lie « transformations » à « ruptures » systémiques, se divise elle-même en deux courants. L’un rassemble les partisans d’un ensemble supposé nécessaire de « ruptures » concomitantes (une sorte de « seuil minimum » de transformations) constituant une étape décisive dans un changement de système. Ce courant refuse une alliance avec la social-démocratie et porte (en conséquence) l’idée d’un mouvement social imposant une modification radicale des rapports de force politique.

L’autre (dont le PCF) envisage la « transformation » comme un « processus ». L’expression de Jaurès « évolution révolutionnaire » est de plus en plus utilisée. Elle renvoie à des changements institutionnels (dont ceux qui institueraient et feraient progresser une « démocratie économique »), à des formes nouvelles de régulation économique bridant les logiques capitalistes ainsi qu’au développement de nouvelles formes de propriété, publique ou non. La réflexion et les propositions restent embryonnaires, de même que le débat théorique et idéologique, et aucun consensus n’existe par exemple sur ce terrain dans les milieux syndicaux.

f) La violence est-elle dénoncée ou acceptée comme un outil possible des processus de transformation ?

La « violence révolutionnaire », au sens historique de ces mots, n’est plus revendiquée par aucun des groupes dont il est question ici. Le Parti communiste, par exemple, se veut un parti de gouvernement depuis plusieurs décennies. Comme il ne peut espérer avoir la majorité à lui tout seul (ce qui l’a conduit symboliquement à renoncer à la « dictature du prolétariat » il y a plus de trente ans), la volonté de gouverner signifie nécessairement qu’il est prêt à nouer des alliances avec le Parti socialiste et les Verts et à passer des compromis à cette fin. L’objectif du Front de gauche, plus large que le PCF, n’est d’ailleurs pas non plus d’être majoritaire dans le pays mais seulement au sein de la gauche.

C’est donc plutôt dans le mouvement social que la question de la violence garde une certaine actualité. Des phénomènes comme les « Black blocs » n’existent qu’à très petite échelle. Leurs manifestations en France coïncident le plus souvent avec des rassemblements européens ou mondiaux (G8 d’Évian en 2003, sommet de l’OTAN à Strasbourg en 2009). Il existe une seule exception notable jusqu’ici : à Poitiers en octobre 2009 à l’occasion d’un transfert de détenus d’une prison à une autre. Ces violences sont en général condamnées par la gauche radicale, même si certaines des organisations qui la constituent sont plus « compréhensives » que d’autres.

La question se pose aussi pour les syndicats. Les fermetures d’entreprises, qui se sont multipliées avec les délocalisations de ces dernières années, ont provoqué un certain renouvellement du répertoire d’action des syndicats, avec parfois des formes de « violences » : occupation d’usines, menaces de destructions, séquestrations de cadres et dirigeants d’entreprises. Jusqu’ici, toutes ces actions se sont terminées pacifiquement. Il s’agit le plus souvent d’actions « dos au mur », qui ne visent d’ailleurs pas forcément le maintien des sites de production mais plutôt le montant des indemnités de licenciements. Ces actions ont lieu à l’initiative des syndicats locaux, voire des salariés eux-mêmes. Sans les encourager, les organisations nationales les soutiennent cependant en général.

2.) Capacité transformatrice

a) Les questions relatives aux agents sociaux de la transformation (classe ouvrière, précaires, chômeurs, femmes, jeunesse) et aux acteurs politiques (syndicats, mouvements sociaux, partis politiques) font-elles débat au sein de la Gauche radicale de votre pays ?

C’est un des principaux débats au sein de la « gauche transformatrice », tous courants confondus. La position la plus rependue consiste à substituer d’autres notions à celle, traditionnelle, de « classe ouvrière ». On parle alors, de façon très peu explicitée, de travailleurs, de salariés, de classes populaires, voire de « dominés ». L’enjeu non-dit de ce débat étant de définir un groupe social sinon dirigeant, au moins décisif. La notion de « nouveau bloc social » est employée, sans que soit non plus explicitée la façon dont il pourrait se constituer. Émerge cependant l’hypothèse que ce nouveau « bloc social » est directement lié à la question d’une « nouvelle hégémonie idéologique », laquelle serait à construire. La question de savoir quels pourraient être les acteurs et les outils – politiques ou théoriques – de cette construction est encore dans les limbes, et oppose les partisans d’une « force », d’un « rassemblement », voire d’un mouvement dépassant les clivages entre sphère politique et sociale.
La distinction entre couches populaires et couches « moyennes » ou « intermédiaires » joue un grand rôle dans ce débat, même quand elle n’est pas posée explicitement dans ces termes. De fait, on observe en France, très fortement, une différence majeure de comportement politique entre ces deux catégories : les couches moyennes votent (très majoritairement) ; les couches populaires s’abstiennent (de plus en plus souvent de façon très majoritaire). De même, le vote d’extrême droite s’élargit parmi les catégories situées à la charnière entre « ceux qui s’en tirent » et « ceux qui ne s’en tirent pas », c’est-à-dire parmi ceux qui ont peur de tomber d’une catégorie dans l’autre.
La carte électorale montre clairement que c’est dans l’abstention populaire que se situe et l’origine de l’échec de la gauche, et la faiblesse très grande de la « gauche transformatrice ». C’est donc un sujet central, qui surdétermine le débat sur « nouveau bloc social ». Au travers de cette notion est posée la question d’une nouvelle alliance entre des couches (« populaires » et « moyennes ») dont les rôles économiques et politique se sont transformés très profondément avec la nouvelle révolution technologique et la mondialisation financière.
À noter que les organisations (politiques et syndicales tout particulièrement) connaissent de très grandes difficultés : faiblesse des effectifs et du recrutement, turn-over… Que les divisions se multiplient dans chaque champ. Et que le fossé qui existe depuis plusieurs décennies entre sphères politique et syndicales ne semble pas du tout en voie de se combler.

b) Quelle est la force réelle des mouvements sociaux, traditionnels ou nouveaux, dans votre pays ? Ont-ils une vision transformatrice ?

Il faut préciser ici sur ce qui est entendu par « mouvements sociaux ». Les partis politiques de la gauche radicale ont en effet tendance à se considérer comme faisant partis des mouvements sociaux, avec les syndicats et les associations dites de lutte (c’est-à-dire celles qui se distinguent des associations dites « caritatives », même si là aussi les distinctions se sont estompées, une organisation comme Caritas-France participant activement au mouvement altermondialiste) On peut aussi mentionner les mouvements d’économie sociale et solidaire, notamment autour de la paysannerie, qui contribuent dans leur domaine et à travers certaines de leurs activités à contester le système économique et social dominant. Dans cet ensemble, les partis politiques ont parfois tendance à vouloir jouer un rôle dirigeant, ce qui est source de difficultés et de refus.

Les mouvements sociaux ont d’une certaine façon pris le relais de l’innovation politique et de la contestation sociale au cours de la décennie 1990, surtout à partir du moment où une partie de la gauche radicale (notamment les communistes) était partie prenante de la « gauche plurielle » au gouvernement (de 1997 à 2002). Cette période a vu à la fois la quasi généralisation des politiques libérales dans le monde, la montée des luttes autour des questions de l’écologie après le Sommet de la terre à Rio en 1992 et la prise de conscience des risques du libre-échange et de la financiarisation de l’économie à travers les premières luttes contre les traités de libre-échange et l’action de l’Organisation mondiale du commerce.

Depuis une quinzaine d’années, on a donc pu avoir l’impression que c’est le mouvement social et non les partis d’opposition qui constituait, en dehors des épisodes électoraux, la principale force de résistance à la politique gouvernementale (grèves de 1995, forums sociaux, mouvements pour la défense des retraites en 2003, etc.).

Le problème, ce qui montre la force de l’emprise libérale, c’est que ces mouvements ont rarement été victorieux et ont été plus souvent en forme de refus ou de contestation que de proposition.

Les mouvements sociaux n’ont pas forcément une vision transformatrice globale, comme celle de « dépasser le capitalisme ». Mais on peut dire que leur action même a un contenu transformateur dans la mesure où, en règle générale, ils mettent en évidence des carences sociales que les partis et syndicaux traditionnels ont tendance à négliger, en tout cas à ne pas dénoncer, et où ils font appel plus directement à la participation citoyenne.

c) Quels nouveaux mouvements sociaux sont apparus pendant la dernière décennie dans votre pays ? La Gauche radicale les considère-t-elle comme une force réelle ou une force potentiellement rivale ? Ces mouvements ont-ils influencé l’idéologie, la politique, la pratique et la culture de la Gauche politique ?

C’est au cours des années 1990 que sont apparus les associations dites de « lutte ». Les premières mettaient l’accent sur des revendications très précises et uniques : le droit au logement, le droit à l’emploi, etc. Sans que l’explication de cette émergence puisse se réduire à cela, on peut penser que le retard pris par les organisations « traditionnelles » (partis politiques de gauche et syndicats) dans la prise en compte des revendications nouvelles liées aux conséquences de l’hégémonie libérale (démantèlement de l’État-providence, précarisation généralisée, etc.) y a joué un grand rôle. Un peu plus tard se sont développées, pour des raisons voisines, des organisations comme ATTAC, très innovantes dans la mise à jour des mécanismes et des conséquences de la financiarisation de l’économie et de la mondialisation libérale.

Ces mouvements se sont rapidement constitués en réseaux, ce qui a permis aux partis et groupes de la Gauche radicale de jouer un rôle actif et parfois moteur, soit au nom de leur organisation, soit comme animateurs de ces mouvements et de ces réseaux.

Il est tout à fait évident que ces mouvements ont influencé – fort heureusement d’ailleurs – les thèmes des réflexions, des propositions et des programmes de la Gauche politique. Certes il y a eu des réticences, notamment dans la mesure où les analyses dominantes dans ces mouvements bousculaient les analyses traditionnelles centrées sur les économies nationales. Il y a aussi des conflits qui tiennent à la conception même du mouvement dans son ensemble : réseau qui privilégie ce qui est horizontal ou conception plus pyramidale où les partis politiques constitués jouent un rôle central, le mouvement se rassemblant autour d’eux ? Mais au total, c’est tout de même de nouvelles formes de culture politique qui ont émergé.

d) La nouvelle génération des militants se réfère-t-elle d’une façon ou d’une autre à l’histoire du mouvement ouvrier, communiste ou de gauche ?

La nouvelle génération ne se réfère pas spontanément à cette histoire, mais seulement lorsqu’elle y est formée dans les partis politiques ou syndicats. Or, les activités de formation ne sont plus toujours organisées systématiquement par les organisations. La tradition de référence à cette histoire commence donc à se perdre.

e) Les mouvements féministes et écologistes jouent-ils un rôle particulier ?

Les mouvements féministes et écologistes n’ont pas la même histoire et influence.

Le mouvement féministe peine aujourd’hui à trouver des mots d’ordre unifiants et à influer sur les batailles sociales existantes. La question féministe reste à l’ordre du jour des partis de la « gauche radicale » et est revendiquée en tant que tel, mais son influence a considérablement faibli malgré une actualité toujours très forte (inégalités sociales, remise en cause d’acquis, retour à l’ordre moral, etc.).

La question écologique est revenue à l’ordre du jour dans la dernière décennie, et particulièrement dans les dernières années. La prise de conscience de la catastrophe écologiste en cours, et de son lien avec le système capitaliste, commence à se substituer à l’antagonisme traditionnel entre bataille écologiste (vue comme relevant d’une défense de qualité de vie pour les classes supérieures) et luttes sociales (« domaine traditionnel » de la gauche radicale). Nicolas HULOT en 2007 et les récents scores très importants du mouvement d’Europe écologie « obligent » plus encore la gauche radicale à considérer la question écologiste et à renouveler son approche de cette question. Les tables rondes du Grenelle de l’environnement ont par ailleurs contribué concrètement au rapprochement des idées entre mouvements écologistes et syndicaux. Ainsi, dans les batailles internationales (forums sociaux mondiaux et plus récemment sommet de Cochabamba) mais aussi dans les luttes locales (contre la privatisation de l’énergie, pour les services publics de l’eau, etc.), les préoccupations sociales et écologiques sont désormais liées dans les discours de la gauche radicale. Cependant, les différents partis se convertissent depuis peu à l’écologie et n’ont pas unifié leurs discours, avec des clivages importants entre eux, ce qui permet aux Verts de critiquer une reconversion de façade.

f) Partant du fait que la Gauche radicale considère que l’alliance pluraliste de forces diverses est une condition pour initier un processus de transformation, quelles seraient les conditions pour constituer de nouveaux blocs transformateurs ?

La gauche parle en France fréquemment du besoin d’un rassemblement populaire comme quelque chose qui serait presque « naturel », et sans fixer comme objectif politique la constitution d’un bloc social (dans une définition gramscienne). Lorsqu’il s’agit de définir de qui un parti de gauche veut être le parti, les transformations sociales depuis la crise du fordisme ont rendu la recherche difficile. Ainsi, le PCF ne peut plus s’identifier comme parti de la classe ouvrière, et le pourcentage d’ouvriers votants pour lui est très faible. Lors du dernier congrès a été formulé l’objectif « d’unir les dominés » (du point de vue social, démocratique, culturel, discriminatoire...), ainsi que la constitution de fronts : fronts de lutte (au pluriel) autour d’objectifs sociaux et politiques ; Front de gauche (à élargir jusqu’à devenir majoritaire) en faveur d’une alternative politique. Concernant ce Front de gauche, il n’est pas précisé quelles exigences politiques majeures et centrales seraient de nature à favoriser concrètement, dans la bataille politique, la constitution d’un bloc social durable en faveur d’un changement politique et de la transformation sociale. Les voies recherchées de la transformation restent imprécises. Alors que le PCF affirme vouloir être utile à la construction de fronts avec d’autres forces et élargis à la participation populaire, la pratique rend visible que ce parti continue de se voir comme la force centrale de la construction à gauche, tant au sein de fronts, qu’en tant qu’interlocuteur central, essentiel du « mouvement populaire ». Mais cette conception n’est pas propre à ce parti, elle est partagée par d’autres, notamment par le Parti de gauche, comme le montrent les débats récents sur le devenir du Front de gauche. On peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure elle n’est pas une survivance de l’ancienne notion de « parti d’avant-garde ».

La « grande crise » actuelle met davantage en relief les nécessités, possibilités et obstacles pour construire un front social transformateurs. Les populations les plus appauvries sont rejointes dans la descente par une grande partie des « couches moyennes » ; le secteur public est autant menacé que le privé. Si en France, le bloc social : milieux populaires (ouvriers et employés) + secteur public + milieux très éduqués épousant les valeurs de gauche qui avait conduit à la victoire de Mitterrand en 1981 a ensuite explosé, les réalités se modifient et Sarkozy ne saurait probablement plus obtenir une majorité avec les mots d’ordre « réformes de rupture » et « travailler plus gagner plus » visant l’individualisation des rapports sociaux. Se pose alors à gauche la question de quelle politique proposer qui permettrait de dépasser les divisions en bas de la société (ceux qui paient les impôts et ceux qui ont besoin d’aides sociales pour survivre ; ceux qui ont les moyens de respecter les règles sociales et ceux dont la vie familiale est déstabilisée ; ceux qui ont encore des acquis sociaux à défendre et ceux à qui on ne reconnaît plus de droits...) afin de constituer un bloc social durable unissant les plus fragilisés, les ouvriers et employés, les « couches moyennes » descendantes, les milieux engagés en faveur de valeurs de gauche, les cadres (privé, institutions étatiques) exigeant un nouveau type de développement social et écologique…La constitution d’un tel bloc social ne saurait se faire de façon spontanée, sur la base de l’évolution sociale, de données sociologiques ou comme résultat automatique de luttes. Cela nécessite un travail politique et idéologique très exigeant, un processus de construction politique dynamique autour d’exigences alternatives très concrètes, de nature à favoriser le regroupement des différentes composantes (différentes du point de vue social, idéologique, d’origine, de genre, de leur histoire politique…) dans un bloc durable. Ce qui devrait conduire à remettre en débat la notion de « libre association des individus »

La constitution de nouvelles formes d’alliances politiques – par exemple sous la forme de fronts pouvant rassembler des forces de nature différentes – serait de nature à favoriser l’émergence d’un bloc social en faveur du changement politique et de la transformation sociale qui serait fort hétérogène du point de vue social et idéologique et qui ne saurait s’agglomérer qu’autour d’exigences fortes et partagées.

3.) Espaces

a) Quelle est pour la Gauche radicale le rôle de l’état national dans les processus de transformation ?

Sauf dans certains courants politiques marginaux, notamment « mouvementistes », la question de la transformation sociale est rapportée pour l’essentiel à celle de la conquête et de l’exercice du pouvoir d’État. L’absence d’un espace public européen joue un très grand rôle dans cette situation. Mais les cultures politiques, toutes rapportées à des enjeux de pouvoir nationaux, compte pour beaucoup dans le fait que les forces transformatrices n’accordent pas, au-delà des mots, beaucoup d’importance à des constructions dépassant le cadre national. Ainsi, le Parti de Gauche Européen n’existe d’aucune façon, ou très marginalement, dans les débats du PCF qui en fut pourtant un des plus actifs fondateurs. On peut noter cependant que la crise est en train de changer les choses de ce point de vue.

b) Certaines forces politiques suggèrent que l’Europe est l’espace minimal pour un processus de transformation. La Gauche radicale dans votre pays est-elle d’accord avec cette idée ?

Historiquement, les forces de la Gauche radicale n’ont jamais été des partisans enthousiastes de la construction européenne. Pour les communistes et les associations et syndicats qu’ils influençaient, elle était considérée jusque dans les années 1980 comme une construction atlantiste, dominée par les États-Unis et dirigée contre l’Union soviétique. La même approche les avait conduits à soutenir globalement la politique étrangère de de Gaulle et de ses successeurs, dont un des aspects était aussi ce qu’on a appelé le « nationalisme économique ».

Il faut tenir compte aussi du fait que jusqu’à une époque récente, le mouvement progressiste partageait en gros l’idée que les grandes conquêtes sociales (Front populaire, Libération...) qui structurent le « récit » de la gauche, étaient supérieures à ce qui existait dans les autres pays et que toute forme d’harmonisation ne pouvait donc avoir que des conséquences négatives. Toute forme d’instance « supranationale » n’était donc acceptée qu’à reculons.

La prise en compte des réalités (européanisation puis mondialisation des problèmes politiques, économiques et sociaux), la nécessité de ne pas s’isoler sur les questions européennes au sein des alliances nouées avec les socialistes et les Verts au plan national, ainsi que la « découverte » du terrain et des problématiques européens à travers la participation au parlement européen (le PCF mais aussi la LCR ont ou ont eu des députés européens) ont été parmi d’autres des facteurs qui ont conduit à intégrer les questions européennes dans les programmes et dans les stratégies de la « Gauche radicale ». Ce qui traduit aussi le fait, relativement nouveau, que l’affrontement de classe se prolonge aux niveaux européen et mondial et accélère la prise de conscience de la nécessité d’une riposte et d’alternatives sur ces terrains, même si les progrès dans ce domaine restent encore trop lents.

c) À la suite de la crise actuelle, quelle est l’opinion de la Gauche radicale dans votre pays quant à l’avenir souhaitable de l’UE ? (Doit-elle ou peut-elle être transformée, être dissoute, ou ?).

Aujourd’hui, un des premiers effets de la crise semble avoir été un arrêt de ce mouvement, voire un recul. L’absence de l’UE en tant que telle dans la plupart des décisions récentes (plans de relance, soutien à la Grèce, etc.) a été, un peu paradoxalement, condamnée y compris par des personnes et des groupes plutôt eurosceptiques.

Si l’appartenance à l’Union européenne n’a pas été jusqu’ici questionnée ouvertement, il n’en est pas de même des décisions et des mécanismes que la gauche a combattus depuis vingt ans (Pacte de stabilité et de croissante, création de l’euro, etc.). Sur ce terrain, la Gauche radicale a trouvé de nombreux alliés, notamment de nombreux économistes, sans d’ailleurs que ceux-ci soient nécessairement des antilibéraux convaincus, a fortiori encore moins favorables à un dépassement du capitalisme.

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