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Séminaire de Florence : A propos de la situation en France

jeudi 3 juin 2010, par Patrice Cohen-Seat

1.La « transformation » : qu’est-ce que c’est ?

Le mot lui-même ne le dit pas. Implicitement, cette « transformation » se réfère à une série de concepts qui vont, disons, de la notion « d’égalité », ou de « justice sociale » à celle « d’émancipation humaine ». Mais la première ne définit qu’une « valeur », l’autre une finalité « anthropologique ». Elles sont très loin en tout cas de définir un projet politique.

« Avant » – disons, la « chute du Mur » –, on disposait de concepts (socialisme, communisme), qui ont pris, de fait, valeur de projet politique. C’est d’ailleurs cette référence à des expériences qui ont échoué qui rend l’usage de ces mots si complexe. Mais la caractéristique de la période actuelle est que la « transformation » dont on parle n’a qu’un contenu embryonnaire. En tout cas, il n’est pas clair : dire aujourd’hui « socialisme » est plutôt une façon de poser un problème que d’apporter une réponse. Et c’est encore plus vrai pour la notion de « communisme », en tout cas pour ceux qui, comme en France, continuent de l’employer. Le mot « transformation » est donc une façon de contourner le problème. Parfois, on la définit en « anti » (anticapitalisme ou antilibéralisme), ou par la notion de « dépassement » du capitalisme, qu’exprime plus récemment l’idée de « post capitalisme ». Mais il s’agit moins de la définition d’un contenu que d’un « positionnement » politique. Faute d’être définie positivement, la « transformation » n’a pas (encore) de nom.
Cette absence de contenu est un problème majeur pour faire avancer le camp « transformateur ». Au moins peut-on poser les questions auxquelles il faudrait répondre pour commencer à définir cette transformation d’une façon qui puisse prendre un sens politique. Par exemple :

Quelle conception du (ou des) marché(s) ? On a parlé de « socialisme de marché ». Aujourd’hui, dans la crise, l’idée de « maîtrise » des marchés (ici pris essentiellement au sens de « marché financiers) est omniprésente. Parallèlement se rouvre un grand débat sur la nature et le rôle des États. Au fond, l’opposition État/Marché qui a été au 20ème siècle au cœur de l’affrontement entre capitalisme et socialisme n’ayant pas eu de solution – le « socialisme d’État s’étant effondré et le capitalisme étant en crise profonde – la question est reposée en son entier. Impossible d’éviter d’y répondre.

Autre question, étroitement liée à la précédente : quel(s) régime(s) de propriété des grands moyens de production, d’échange et de financement ? La question de la propriété publique est-elle derrière nous, comme le pensent les socio-démocrates ? Quel contenu donnons-nous à l’idée de « propriété sociale », voire « d’économie sociale » ?

Quelle transformation de la démocratie ? (je ne développe pas)
Quelle relation entre « individu » et « collectif » qui surmonte les impasses de l’individualisme comme du collectivisme ?
Quel espace de la transformation (question abordée dans le questionnaire à propos de l’enjeu européen, mais qui ne s’y limite pas) ?
Et derrière ce type de questions, il y a aussi celle de la finalité même de la transformation, qu’on l’appelle « communisme » ou « émancipation humaine ». Le 20ème siècle a en réalité fait l’impasse sur cette question du « sens » de la transformation. Seul comptait le « chemin » pour y tendre, le « socialisme » vu comme une transition vers un « meilleur des mondes » qui, lui, n’était pas d’actualité. Du coup, l’échec de la « transition » a produit la condamnation de la finalité elle-même. On ne pourra pas en rester longtemps à la proposition défensive d’un « monde meilleur » : meilleur « en quoi », et « pour quoi » : il faudra bien répondre.

2.Où sont passés les « révolutionnaires » ?

Les partis « de transformation » sont en très grande difficulté. Ils représentent en moyennes 5% des suffrages exprimés aux élections parlementaires en Europe. Une chose est donc de s’interroger sur les « acteurs » potentiels de la transformation (classe ouvrière, salariés, prolétariat, etc.). Une autre est de se demander pourquoi, quelle que soit la façon dont on les définit, ils sont si peu nombreux à se positionner politiquement en tant que tels.
On l’explique en général par la diversification du salariat et les contradictions qui le traversent, entraînant un effacement de la « conscience de classe ». On se donne alors logiquement l’objectif de travailler, par la recherche d’une nouvelle « hégémonie » idéologique, à la reconstruction d’une conscience de classe, donc d’une classe et/ou d’un « bloc social ».

Mais le capitalisme a beau être sur la sellette depuis plus de dix ans, avec sa crise et les idées d’alternative portées, par exemple, par le mouvement altermondialiste, les rapports de force politique ne bougent pas significativement en faveur des forces de transformation. Comprendre pourquoi est décisif.

C’est que l’idéologie n’est qu’un aspect des choses : il y a aussi – et peut-être surtout (c’est en soi un débat) – les contradictions réelles d’intérêts. En France, par exemple, durant les années 70, 80 et une partie des années 90, les couches dites « intermédiaires » ont maintenu leur niveau de vie et les acquis des « trente glorieuses », une partie d’entre elles a même continué à progresser, alors que les « couches populaires » ont subi de façon croissante la montée du chômage de masse, de la précarité et de la pauvreté. Cela a produit parmi ces couches populaires un sentiment d’abandon qui s’est traduit par une abstention électorale de plus en plus massive. Or c’est dans ces couches populaires que se situait l’essentiel de l’électorat « transformateur ». C’est-à-dire, à l’époque, essentiellement communiste. Et ces couches manquent aussi, du coup, à la gauche face à la droite. Une des questions que nous devrions examiner ici est de savoir si cette défection populaire à la gauche et au courant transformateur, qu’elle prenne la forme de l’abstention ou d’autres (notamment dans les luttes sociales) est une réalité générale ou spécifique à certains pays. Sachant que la faiblesse relative de la gauche et celle, absolue, des forces de transformation sont bien quant à elles générales.

Mais on se tromperait probablement beaucoup à considérer ce constat comme une réalité figée. La phase 1975-1995 a certes été dominée idéologiquement par le séisme de l’effondrement des systèmes de socialisme d’Etat, et socialement par la désolidarisation profonde des couches populaires et intermédiaires ; mais nous entrons depuis dans une autre phase. Elle est de plus en plus marquée idéologiquement par la crise du capitalisme. Et socialement par les régressions qui atteignent de plus en plus violemment les couches intermédiaires. Les conditions sociales et idéologiques sont donc peut-être en train de connaître une transformation radicale, ouvrant un espace potentiel nouveau à la transformation. En un mot, les conditions qui ont produit la division majeure du « peuple de gauche » pourraient laisser la place à la possibilité de construction d’une nouvelle alliance à vocation majoritaire
Encore faut-il en créer les conditions politiques : c’est alors une tâche cruciale de la période qui s’ouvre.

3.Transformation sociale et démocratie

Une transformation démocratique est-elle possible ? A quelle conditions ? C’est une question très peu travaillée, comme si la réponse allait de soi. Il y a entre nous une sorte de postulat partagé, qu’exprime à sa manière le questionnaire en interrogeant l’éventualité de la violence, et la question de l’idéologie. Ce postulat affirme au fond ceci : une très grande majorité du peuple a intérêt à la transformation ; la conquête d’une hégémonie idéologique est donc possible, et elle emporte la possibilité de construire une majorité politique. Je voudrais faire observer ici que, en réalité, ce postulat reste à démontrer.
Nous n’avons en fait, au moins en Europe, aucune expérience historique d’une transformation sociale qui ne soit pas le fait d’une minorité agissante. La révolution « bourgeoise » a été le fait d’une minorité, même si elle s’est appuyée, en France en tout cas, sur une alliance de circonstance entre la bourgeoisie et le peuple. Et les révolutions « prolétariennes » ont été aussi le fait de minorités agissantes.
Peut-on dire que l’évolution de nos sociétés indiquent au moins une tendance à la vérification du postulat ? Le développement sur deux siècles de la démocratie représentative, la démocratisation de l’enseignement, qui permet à une proportion croissante de la jeunesse d’atteindre le niveau du baccalauréat, le fait que nos sociétés soient immergées dans une information mondiale et continue, tout cela permet-il d’apercevoir les prémices d’une « conscience » politique permettant au peuple de se prononcer dans le sens de ses intérêts ? Franchement, la question mérite discussion. A voir vaincre les populistes les plus grossiers en Italie, en France ou ailleurs, ou tout simplement à considérer l’évolution des rapports de force politique, on peut en douter.

Churchill disait que la démocratie est le pire de tous les systèmes, à l’exclusion de tous les autres. Peut-être faut-il considérer l’hypothèse que la démocratie telle qu’elle est, est autobloquante de toute transformation. Ce qui m’amène à conclure que la recherche des conditions démocratiques de la transformation n’est pas une interrogation de plus, elle est sans doute l’interrogation première pour celles et ceux qui entendent changer l’ordre actuel des choses.

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