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L’économie capitaliste aux limites de l’écosystème

samedi 5 juin 2010, par Elodie Vaxellaire

Du/ sur le contenu social de la question écologique. Est-ce que cela peut être formulé comme une question relative au concept de production ? Comment peut-on le relier au concept d’un nouveau modèle de développement ? Comment cela peut être intégré à un concept hégémonique ?

En France, les questions sociales et écologiques ont longtemps été dissociées, le mouvement ouvrier, partis et syndicats, s’intéressant à la critique du système capitaliste et à ses causes sociales, tandis que les questions écologiques étaient considérées comme étant des problèmes de bien-être, de riches, de « babas cools », et reléguées au parti des Verts.

Aujourd’hui encore, dès que la crise du système capitaliste réapparaît, la gauche traditionnelle se centre sur la question de la relance de l’économie, oubliant toutes les exigences écologiques, et pensant ainsi sauver le social.

De leur côté, les Verts sont pris par la tentation récurrente de faire une écologie « ni de droite, ni de gauche », abandonnant la critique radicale du système capitaliste pour tenter d’intégrer les préoccupations environnementales au fonctionnement de ce système. Ce fut le cas au lancement du mouvement avec Génération écologie, et récemment avec le mouvement Europe écologie animé par Daniel Cohn Bendit (avec un programme vantant les mérites de la croissance verte, de la création de milliers d’emplois dans les ENR – peu différent du discours du gouvernement Sarkozy).

Le rapprochement et la confrontation des idées et des luttes, écologiques et sociales, a cependant démarré depuis une vingtaine d’années, à la suite du sommet de Rio, dans les discussions des Forums sociaux mondiaux, dans les tables rondes du Grenelle de l’environnement qui ont réuni syndicalistes, élus et associations environnementales, ou récemment à Cochabamba. Des luttes communes émergent, entre mouvement ouvrier et écolos, avec la reprise de préoccupations écologiques par certains syndicats dans leur défense des services publics (Sud, FSU et même CGT). Mon parti, le parti de gauche, s’est d’ailleurs créé en novembre 2008 avec l’ambition d’être un parti creuset, écologique, socialiste et républicain, et avec une proposition de méthode « la planification écologique ».

Cependant, cette fusion est lente à se faire. Dès lors, comment rapprocher questions écologiques et sociales, et en faire les ferments d’un nouveau modèle de développement ?
Un point de rapprochement paraît évident : le système capitaliste est aussi destructeur pour les sociétés et les populations que pour l’environnement. Marx l’avait déjà analysé dans ses Principes : l’extension continue de la sphère de circulation du capital donne non seulement naissance à des marchés toujours plus larges jusqu’à devenir mondiaux, mais également à la recherche dans la nature de toutes les propriétés vendables. Dans la mondialisation capitaliste actuelle, tout se vend et s’échange, bois tropicaux, terres, organismes génétiquement modifiés, et désormais carbone. Les accords de libre échange de l’OMC ou de l’Union européenne contraignent les pays en développement à commercialiser toutes leurs ressources naturelles, même les plus protégées comme les forêts primaires (cf. révolte des indiens au Pérou contre l’exploitation des forêts). La destruction systématique des services publics ou la capitalisation de nos entreprises publiques dans nos pays engendre des dégâts écologiques considérables : à l’été 2009, EDF a augmenté très fortement les tarifs des plus petits consommateurs et baissé ceux des autres, encourageant la surconsommation d’énergie ; la SNCF ferme toutes ses lignes non rentables tandis que la Poste ferme ses bureaux de vote dans les territoires ruraux, condamnant ceux-ci à la désertification et obligeant les habitants à utiliser leur voiture.

Dès lors, le combat pour un dépassement du système capitaliste revêt une dimension tant sociale qu’écologique, avec quelques luttes emblématiques : protection et extension des services publics, remise en cause du libre-échange, protection des biens communs mondiaux, etc.
Cependant, la question écologique ne recoupe pas simplement la question sociale. Il ne suffit pas de dépasser le système capitaliste pour retrouver un équilibre écologique. Ainsi, toutes les sociétés ont été confrontées à la gestion des éco-systèmes, et de très nombreuses n’ont pas réussi (mayas, aborigènes …). Le productivisme, moteur intrinsèque du système capitaliste, se retrouve également dans d’autres systèmes économiques (comme en URSS), tandis que la question de notre rapport à la nature est posée. En Europe, la tradition grecque mais également l’influence judéo-chrétienne nous amènent à considérer la nature comme extérieure à nous (ce qui est différent, par exemple, en Amérique latine), et comme pouvant être maîtrisée, dominée, exploitée. Ainsi, les colonisations ont été les premières catastrophes écologiques, tandis que le système économique actuel, capitaliste, issu de la révolution industrielle, a facilement pu considérer la nature comme une simple matière première, sans valeur, à exploiter pour nos besoins.

Avec leur proposition de déclaration des « droits de la Terre mère », les dirigeants boliviens au sommet de Cochabamba interrogent au contraire très directement les mouvements de gauche européens sur leur rapport à la nature, question éminemment nouvelle et subversive pour nos réflexions.

Plus prosaïquement, se pose la manière dont nous démontons également le moteur productiviste de notre système économique, notamment en cessant de courir derrière la croissance à tout crin, et en nous interrogeant sur « quelle production, pour qui, pour quoi et comment ». Cela n’ira pas sans poser de problèmes concrets pour organiser la transition de nos appareils productifs – et sans conflits potentiels avec les syndicats, encore peu préparés à affronter les questions de décroissance de certains secteurs économiques (comme le secteur pétrolier, par exemple).

Dernière question : comment la gauche peut dans ce cadre proposer un nouveau modèle de développement, émancipateur, et réglant les questions écologiques et sociales ?

Le mouvement ouvrier s’est longtemps contenté de lutter pour un rattrapage des salaires, pour l’amélioration des conditions de vie de tous, pour l’égalité, et donc in fine pour permettre aux salariés de consommer plus, et donc de participer au moteur capitaliste de la demande et de la croissance.

Or, avec 6,5 milliards d’habitants sur la planète, et peut-être 9 milliards en 2050, il n’est plus possible de proposer comme paradigme un alignement de l’ensemble des salariés de tous les pays sur le mode de vie des plus riches occidentaux. La planète n’y résistera pas.
Cette question fait débat à gauche. Certains considèrent que le progrès technique illimité réglera la question de limites écologiques de la planète… ou même que l’on pourra aller coloniser d’autres planètes pour nos besoins, comme la science fiction l’a fait miroiter à partir des années 60. Ainsi par exemple, on pourrait remplacer la fin du pétrole bon marché par les technologies nucléaires ou de fusion, couvrir nos pays de centrales nucléaires, remplacer nos moteurs diesel par des moteurs électriques, et ne jamais se poser la question de la croissance continue de l’appareil productif. D’autres pensent l’inverse. La réalité matérielle nous rattrape. Les TIC nous annonçaient un monde virtuel dégagé des contingences matérielles, elles sont en réalité destructrices pour l’environnement en consommation d’énergie, composants divers et déchets dangereux. On nous annonce la même chose avec les énergies renouvelables, comme si les panneaux solaires ou éoliennes n’avaient pas de composants matériels. Plus globalement, l’arrivée de la Chine et de l’Inde sur des marchés internationaux déjà saturés par la demande européenne et états-unienne, pour garantir la satisfaction des nouveaux besoins de leurs populations, fait poindre des tensions géopolitiques sans précédent et prive d’autres populations des ressources nécessaires à la satisfaction de leurs besoins.
Dès lors se pose la question d’organiser la décroissance de certaines de nos consommations matérielles, pour permettre à l’ensemble des populations de la planète de vivre en paix, en subvenant à leurs besoins.

Problème, les termes de décroissance, de sobriété, ne sont pas vendeurs, surtout en ces temps d’austérité libérale imposée par nos gouvernements. Paul Aries, philosophe français, propose de remplacer ces mots obus (faits pour choquer et réfléchir) par des mots chantiers (faits pour inventer d’autres imaginaires). Par exemple, le droit à la paresse (P. Lafargue), la convivialité (Y. Illitch), la sobriété gourmande. Il nous invite à décoloniser notre imaginaire des désirs d’accumulation capitalistes, désirs morbides et obèses.

Pour cela, nous avons grand besoin d’en débattre, au sein des mouvements de la gauche « radicale ». Il nous faut de nouveaux indicateurs de richesse pour contrer l’hégémonie de la croissance et du PIB. Il nous faut créer un nouvel imaginaire d’égalité, désirable par tous, mais débarrassé des dérives de l’accumulation. Il nous faut aussi opérer une redistribution massive des richesses (par une nouvelle réduction du temps de travail, l’augmentation du salaire minimum et la mise en place d’un revenu maximum), non seulement pour permettre à tout le monde de satisfaire ses besoins, mais aussi pour que la consommation ostentatoire des plus riches cesse de tirer tout le monde vers le « toujours plus ».

Nous devons également reposer la question du modèle de développement (existe-t-il aujourd’hui un « modèle » à suivre quand toutes nos sociétés se heurtent aux limites écologiques de la planète et accroissent les inégalités ?), sans doute davantage réfléchir aux modalités d’un développement endogène, en les garantissant par un droit des peuples à leur propre souveraineté, avec comme base universelle les « droits de l’homme » – ceux des premières (politiques), deuxièmes (économiques et sociaux), troisièmes (culturelles) et peut-être quatrièmes (déclaration de Cochabamba) générations.

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