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De l’avenir du forum social européen

samedi 3 juillet 2010, par Louis Weber

Ce texte tente de résumer les débats du premier séminaire du Forum, le jeudi 1er juillet, sur le thème : Quel avenir pour le Forum social et les mouvements sociaux européens dans le contexte de la crise globale. Y ont participé une centaine de personnes, venues essentiellement des pays d’Europe occidentale et habituées des Forums sociaux. La plupart de celles qui sont intervenues dans le débat se rencontrent pas ailleurs régulièrement dans les assemblées préparatoires du FSE. Ce qui est sans doute à l’origine du sentiment de répétition dont beaucoup ont fait état dans leur intervention.

Pourquoi se séminaire ? « Si on veut maintenir le FSE, il faut le changer ». Est largement ressentie en effet une impression de répétition. Il existe une seconde raison : la crise très profonde, elle est économique, sociale, environnementale, etc. Elle influe sur le mouvement social et par conséquent sur les forums.

Asborne Wahl anime en Norvège une coalition très large pour la défense de l’État-providence. Il rappelle le rôle qu’a joué le FSM : il a créé une nouvelle dynamique, beaucoup d’enthousiasme. Mais les aspirations initiales après Seattle n’ont pas toutes été couronnées de succès. Par conséquent, l’économie et le politique ne sont pas seuls en crise. C’est aussi le cas pour les forums et les mouvements sociaux. Si on veut pouvoir réagir, il faut comprendre ce qui se passe car la crise des FSE est liée à la crise de leur environnement.

Asbjorne Wahl met cinq points en évidence :

1) Les Trente glorieuses se sont terminées à la fin des années 1970 et avec elles l’apogée du keynésianisme. Le mouvement ouvrier a été pris par surprise par l’offensive capitaliste qui a suivi.

2) Nous ne sommes pas sortis de la crise idéologique de l’après-guerre. Elle a frappé les courants « révolutionnaires » et « réformistes » L’effondrement de l’URSS a non seulement mis le mouvement communiste en crise mais aussi le mouvement social-démocrate. Celui-ci n’a pas de nouvelle plate-forme.

3) Des partis de gauche ont pris part à des gouvernements de centre-gauche. Les résultats ont été désastreux car ils étaient minoritaires. La gauche parlementaire en Franc et en Italie, mais aussi dans les pays scandinaves, ont essuyé de grosses défaites du fait de leur incapacité à résoudre les problèmes.

4) Il y a une crise du syndicalisme. Il est sur la défensive, même là où il était fort (il n’y a plus de grosses concentrations comme les mines ou la métallurgie). Cette crise a des racines profondes du fait de la crise du partenariat avec des partis eux-mêmes en crise. D’un autre côté, on assiste à un renouveau des partis d’extrême droite.

5) Ni les syndicats, ni les partis n’ont donné de réponse alternative claire au néolibéralisme.

Le FSE a voulu d’une certaine façon compenser la faiblesse de la gauche. Mais cela n’a pas eu lieu. Le problème pour Asbjorne, c’est que les grandes organisations qui se battent sur le terrain n’ont pas rejoint le processus du FSE. Celui-ci a donc été investi par de petites organisations, avec très peu d’expérience concrète dans les luttes sociales. Les actions européennes que le FSE aurait voulu impulser sont certes importantes mais elles ne sont possibles que si elles sont enracinées dans les luttes nationales. Enfin, le FSE a été monopolisé par l’Europe de l’Ouest, ce qui a provoqué des plaintes de la part des pays d’Europe centrale et orientale.

Asbjorne Wahl se pose une question qu’il juge provocatrice : « Le FSE est-il en mesure d’être ou de devenir l’outil pour coordonner les mouvements sociaux en Europe ? » C’est difficile car ces actions sont trop fragmentées alors que l’expérience sociale des populations ne l’est pas. Le volontarisme ne suffit. Il faut l’appuyer sur une analyse lucide, qu’il résume en 3 points :

1)Comprendre la crise actuelle dans sa complexité (sociale, politique, économique, etc.), s’appuyer sur les luttes concrètes.

2) Mobiliser la gauche de gauche dans cette situation. Ce qui suppose de renouveler la structure du FSE et de le rendre accueillant pour les nouvelles organisations.

3) Coordonner au niveau européen, le seul pertinent. Mais revenir au national à partir de là.

Sophie Zafari, de la FSU (plus exactement de sa minorité École émancipée, veut insister sur un point, en complément. Pour elle, il ne faut pas sous-estimer la crise et ses effets sur le FSE. À Malmö, au courzs de la précédente édition en 2008, l’impression était que les gouvernements allaient ralentir les politiques néolibérales, introduire un peu de régulation, etc. C’est le contraire qui s’est produit, même si on a vu apparaître des maillons faibles. « Nous nous sommes donc retrouvés en situation défensive. Nous avons passé du temps à rédiger des appels mais peu de choses ont bougé ». Pourtant, il y a des luttes en Europe, mais elles sont fragmentées. Le FSE n’est ni un lieu d’expression de ces mobilisations, ni un lieu de convergence et de création des mobilisations. D’où la question de l’utilité stratégique du FSE : il faudrait faire venir ceux qui luttent, le FSE devrait être un lieu de coordination des luttes, un lieu de décision, avec du suivi, pour inverser les rapports de force. Mais il n’y a pas de recette miracle pour cela.

Un représentant du « Forum social de Mésopotamie » aborde deux questions : la crise et le FSE dans la crise. Selon lui, il faut choisir entre ce qui paraît possible et ce qui ne l’est pas. Sur la nature de la crise : est-elle comparable à celle de 1929 ? Le FMI prévoit une grande récession, avec des conséquences sur les travailleurs : production, consommation, commerce. Ce qui renvoie à la nature du capitalisme. Il est important d’identifier les problèmes pour comprendre les réactions des travailleurs. Les questions du chômage et de la dette souveraine sont cruciales en Europe du Sud. Est-ce que cela crée des conditions favorables pour les travailleurs ? Pas forcément, il peut même y avoir une issue « fasciste ». Pour lui, le mouvement social stagne en Europe, sauf en Grèce. Il y a montée du racisme et de la xénophobie. Il préconise une Europe des peuples et non une Europe des banques. Pour sortir de la crise, il suggère de s’appuyer sur Marx et non pas sur Keynes.

Pour Franco Russo, de la Charte pour une autre Europe, le FSE a évolué profondément, dans son format et dans son contenu, depuis Florence en 2003. Le glissement du débat vers l’adoption d’un programme et l’action a échoué. Beaucoup de relations ont été construites entre les participants mais il y a eu échec devant la crise. La réponse capitaliste à la crise est allée beaucoup plus loin que précédemment. Le capital est très en avance sur le mouvement social. Il a cherché une réponse commune, incluant la mise en cause de l’État-providence. Pour lui, il faut éviter de revenir aux luttes nationalistes mais élaborer une réponse aux niveaux européen et mondial. D’où l’importance du FSE et et du FSM. Ce sont les seuls lieux pour décider des actions au niveau européen. Il faut s’appuyer sur les réseaux pour produire des alternatives. Un nouveau Pacte de stabilité sera adopté en octobre, plus sévère que Maastricht. Seuls les gouvernements sont au Conseil européen. Après Bolkestein, il n’y a plus eu d’opposition, sauf pour le processus de Bologne dans l’enseignement supérieur. Or les domaines existent : environnement, climat, où des actions sont possibles. Il y a une campagne pour l’eau en Italie, avec 1 million de signatures. En France, une campagne pour la citoyenneté de résidence est en cours. Il faudrait unifier le mouvement, par exemple sur les droits des travailleurs.

Alexander Buzgalin annonce qu’une délégation russe participe au FSE. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de parler mais de prendre des décisions pour des actions concrètes. il préconise de consacrer 50% du temps de débat à cela. Qu’elles ont été les réussites ? Les erreurs ? Comment ne pas les renouveler ?
Des actions où et avec qui ? Comment ? Il voudrait qu’on élabore un manuel pour militants afin de ne pas refaire les mêmes erreurs.

Annick Coupé, de Solidaires, fait quatre remarques :

1) Il faut lier avenir FSE et du FSM. Cette discussion est à mener, car le FSM est aussi en difficultés ;

2) La crise (« crise du capitalisme ») est importante mais il faut aller plus loin : c’est une crise de civilisation qui va au-delà de l’opposition capital/travail (questions du genre, des migrants, etc.)

3) Le processus du FSE est difficile car il y a une diversité d’acteurs sociaux qu’on ne retrouve pas toujours dans les mobilisations au niveau national. Par exemple, les syndicats français ne sont pas tous au FSE alors qu’il faut travailler avec eux au plan national. Une action en Europe doit donc être articulée avec le plan national. Ce qui donne de l’importance au « comité pour le FSE ».

4) Il y a besoin du FSE car c’est un espace unique pour dépasser la mise en concurrence des salariés et des luttes. Mais il faut un objectif de mobilisation réunissant tous les mouvements qui veulent changer les choses. Il y a le 29 septembre pour les syndicats de la Confédération européenne des syndicats (CES). Que peut faire le FSE ? Mobiliser les mouvements sociaux à cette date ? G8 et G20 auront lieu en France en 2011. Prendre des initiatives ? Il faut pour cela avoir des priorités, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici.

Yannis, du Forum social grec, admet que le FSE est très faible et a beaucoup de problèmes. Mais c’est le seul cadre européen. Il se distingue des réseaux plus « idéologiques ». Yannis souhaite disposer de décisions et de priorités en partant d’Istanbul. Des campagnes européennes, par exemple sur la dette, sont possibles. Il propose de créer un groupe de travail pour élaborer les décisions collectives, des appels et des actions concrètes. Pour éviter la dispersion, il faut des propositions simples unifiant tout le monde.

Pour Francine Mestrum, de Transform ! Belgique, ce fut une bonne décision de venir à Istanbul. Elle voit deux problèmes :

1) Le FSE parle de crise du capitalisme alors que le capitalisme se porte bien. Le système n’est pas durable mais les capitalistes s’en moquent.

2) Le problème des méthodes et des stratégies. Elle a assisté au Forum social des États-Unis : ce fut une révélation pour elle car les méthodes de travail sont bien meilleures. C’est une question de culture politique. Pour elle, il faudrait changer notre « relation à nous-mêmes ».

Léo Gabriel, du Forum social autrichien, parle des structures, du contenu, de la procédure. Pour les structures, le FSE pourrait apprendre du FSM, par exemple la notion d’assemblée des assemblées. Pour le contenu, il se réfère à la réunion de Cochabamba en Bolivie et au symbole des droits de la terre-mère contre la société capitaliste. En Europe, comment et à travers quel symbole faudrait-il unifier ? Pour la procédure, il propose de développer la capacité à constituer un agenda propre à la région Europe. Le dialogue politique avec l’adversaire peut servir à l’évaluer. Finalement, il faudrait un « autre FSE » et pas seulement un « autre monde ».

Pour un représentant des syndicats basques (espagnols), il faudrait apprendre à construire un autre monde, « ce dont nous ne sommes pas encore capables apparemment ». Par exemple, comment faire du FSE un cadre pour résister à la crise, un outil pour la solidarité dans les luttes, pour prendre des initiatives d’actions concrètes, pour arriver à construire à l’échelle européenne ? À Malmö, des actions ont été proposées pour le sommet de l’Otan à Strasbourg et pour le sommet de Copenhague. Une coordination a été mise en place et cela a marché. Rien de tel pour le Conseil européen du 28 mars : il n’y a pas eu de coordination et donc pas d’actions. Les avis sont divers sur la crise et les alternatives. Il rappelle à ce propos le FSE de Florence et l’action contre la guerre en Irak : les avis sur la guerre étaient aussi divers mais la mobilisation a été réussie, car il y avait de la coordination et la volonté de mobiliser.

Un représentant belge du CADTM approuve le fonctionnement démocratique du FSE. Il est nécessaire à la survie du mouvement. Il faut aussi de quoi créer un mythe unificateur. Que dire du moratoire sur la dette ? Oui, mais à condition de faire un audit sur la dette dans chaque pays. Il suggère d’opposer la notion de bien-vivre à celle de croissance car la simple affirmation qu’un autre monde est possible ne suffit plus.

Un participant allemand se dit partisan de la création d’’une 5ème internationale. Il partage les critiques sur la stagnation du FSE. Selon lui, il faudrait plus de coordination en Europe. Par exemple, en Grèce, il n’y a pas eu de riposte européenne à l’offensive libérale. Il propose de créer une structure de nature plus permanente pour coordonner les luttes. « Le capitalisme divise, il faut donc nous organiser en conséquence ».

Pour un participant italien des Cobas, il y a crise en Europe et crise du FSE. Mais quelle crise ? Il faut distinguer du FSM qui va mieux (Forum des États-Unis, préparation du FSM de Dakar). Il faut penser l’Europe en liaison avec la crise. Ailleurs le capitalisme va bien. Le problème, c’est que « l’Europe va descendre et le reste du monde monter ». D’où la recherche, par le capitalisme, de solidarités entre capital et travailleurs. Les capitalistes disent : si vous êtes contre nous, on perdra tous. À la FIAT, par un vote, 60% des travailleurs d’une usine ont accepté une dégradation de leur situation pour éviter la délocalisation en Pologne. Tout le monde « raisonne au niveau national ». Si on faisait un référendum en Allemagne ou en Italie pour la sortie des Grecs de l’euro, le oui l’emporterait ! Pour les actions communes, il préférerait que l’on fixe des périodes d’action plutôt que des dates précises.

Un Suédois des Amis de la terre voudrait des procédures plus simples et une structure permanente. Il refuse l’idéologie. Les mouvements réels lui paraissent plus importants que les campagnes européennes qui n’ont jamais lieu.

Un membre de la minorité de la FSU constate que les bilans sont plus ou moins sévères, selon les attentes. Mais avec la crise, il n’y a plus le choix. Il faut changer la façon de faire. Il propose aussi un collectif d’animation pour les périodes entre les FSE. Il veut aussi « faire exister le FSE face à la CES ».

Pour Verveine Angeli, d’ATTAC, les réseaux ont fait des choses à propos de la crise. Il ne faut pas exagérer les carences du FSE. Pour elle, il faut veiller à éviter la fragmentation selon les diverses composantes. La crise peut unifier, ce n’est pas seulement une question pour les salariés mais pour toute la société. Le réseau des ATTAC a réfléchi à la question, notamment pour agir le 29 septembre. Elle propose des formes d’actions convergentes, contre les banques, etc. Il faudrait en discuter car c’est la première proposition d’action convergente qui est faite. Elle rappelle le rôle de l’assemblée finale pour les propositions pour répondre à la crise.

Élisabeth Gauthier veut elle aussi renforcer le FSE. Comment faire dans le contexte actuel ? Il y a plus important que la coordination. L’histoire du FSE est plus une histoire d’accumulation de connaissances et d’informations que de lutte. Il y a crise de l’accumulation du capital. Sur quelle base créer de l’unité ? Les forces dirigeantes du capitalisme sont en difficultés mais il n’y a personne en face. Il faudrait aller au-delà de l’addition des luttes pour faire du commun.
Pour la suite, la question de la dette publique sera au centre des débats. Elle peut diviser les populations. Il faut donc chercher à unifier. Et pour cela, sortir de la défensive. Un moratoire sur la dette, oui, mais il faut aussi de nouvelles recettes publiques.

Christian Pilichovski, de la CGT, est là parce que le FSE est utile. Il y a accord sur la crise mais des difficultés pour proposer des solutions de sortie de crise. La tendance est à se battre « contre » au lieu de « pourquoi » et « pour quoi ». Des « lieux de construction » communs sont à trouver. Cela s’organise ! Il a lui aussi été impressionné par le Forum de Détroit : organisation des ateliers, introductions très courtes, formes d’animation et de prise de décision favorisant l’expression de propositions concrètes et de pistes d’action. La finalité n’est pas la lutte mais la « lutte pour obtenir quelque chose ». Il y aurait besoin d’un atelier pour voir comment changer les méthodes pour redonner de la dynamique.

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