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La gauche et l’écologie

samedi 3 juillet 2010, par Louis Weber

Le contraste est saisissant avec les séances perçues comme plus "politiques" sur le sens ou l’avenir des forums sociaux séance de ce matin. Dans ce séminaire, la moyenne d’âge est nettement plus jeune, l’origine géographique est différente (Allemagne, notamment, et, chose plus rare même ici, Turquie, alors qu’il y a parfois sur-représentation des pays latins avec des organisations, notamment syndicales, fortement politisées, surtout à l’extrême gauche)

Chantal Delmas situe le propos de l’atelier : quelle conception de gauche au regard de l’écologie ? Pour beaucoup, cela va de soi, l’écologie est de gauche. Pour d’autres, si on oublie les questions sociales, il peut y avoir une dérive de droite. Il peut y avoir conflit d’intérêts entre salariés et environnement. Comment concilier dès lors lutte des classes et écologie ? Il est important de demander une nouvelle répartition des richesses, de relocaliser l’économie pour être au plus près des gens et éviter les gaspillages. D’où la nécessité de l’autogestion à la base. Mais cela ne peut-il créer des inégalités entre les territoires ? Pour l’éviter, il faudrait combiner la revendication écologique avec le développement des services publics. Ce qui permettrait d’assurer une meilleure justice sociale mais fait émerger une autre question : quelles sont les entreprises ayant vocation à devenir publiques ?

Pour elle, il faut rompre avec l’idéologie de l’abondance qui a été longtemps celle de la gauche productiviste. Elle cache de nombreuses contradictions. Mais, en revanche, il faut chercher à construire un projet à vocation majoritaire, ce qui suppose de traiter de façon positive un certain nombre de questions.

Suit un exposé très documenté de Josef Baum, universitaire viennois, sur le thème : Distribution, capitalisme et crise climatique. Pour lui, la crise climatique ne relève pas de la seule problématique de l’environnement. Il faudrait notamment traiter la question de la dette financière en liaison avec celle de la dette écologique (déforestation dans de nombreuses parties du monde, surexploitation des ressources, par exemple dans le sud de l’Espagne et de la Grèce, etc.)

Marisa Matias, députée européenne du Bloc de Gauche portugais (et membre du groupe de la GUE/NGL au parlement européen). Elle aborde deux questions.

1) Que faut-il entendre par environnement et par écologie ?

L’environnement a été traité longtemps comme une externalité, hors de la société. Ce qui a donné lieu à deux traditions fortes : la nature à préserver ; les différentes formes de capitalisme vert. On a ainsi mis en avant le problème de l’eau, celui de l’air, etc. mais comme des problèmes non sociaux. Il faut inverser cela car ces problèmes n’affectent pas tout le monde de la même façon, car ce sont des problèmes de distribution. Ce qui veut dire qu’il faut traiter l’environnement comme une question sociale qui affecte davantage les pauvres, les défavorisés, les femmes et qu’il y a des inégalités entre le pays et entre les parties du monde. La droite les considère comme des problèmes techniques et non pas politiques, elle les traite en termes de régulation et non de justice sociale. Ce qui revient à tout réinventer ! La droite peut parler de production verte, de consommation verte, de modernisation écologique. Mais elle met la diversité sociale second plan, tout comme les conflits sociaux. Cela a été particulièrement vrai dans les pays industrialisés, où on a traité les problèmes de cette façon.

2) La deuxième idée est la suivante : il n’y a pas de crise écologique séparée.

Il faut traiter la question en même temps que les autres, y compris dans la formulation des alternatives. Les approches théoriques et politiques pour cela existent (éco-socialisme, mouvement pour justice environnementales...)

Il n’y a pas de désaccords sur le pourquoi de l’échec de Copenhague et sur ses raisons. Le modèle de gouvernance mondiale est en train de changer. Les relations de pouvoir sont différentes. Les pays riches ne peuvent plus se contenter de dicter des solutions et d’attendre que les autres les appliquent. Par ailleurs, à Copenhague, le contre-sommet a été plus important que sommet (plus de 20 000 participants, 150 000 manifestants, la plus grosse depuis l’invasion de l’Irak). Les populations et les pays demandent une meilleure répartition. Un nouveau modèle de transformation sociale doit émerger. Aujourd’hui, il est inutile d’attendre ce que font les pays industrialisés. Par exemple, les États-Unis ont « reconnu » le changement climatique quelques mois après Copenhague. La cause immédiate vaut d’être mentionnée : c’est la perte de nombreuses bases militaires à cause de la montée des eaux des mers !

L’énergie est un autre exemple. Là aussi, la différence entre les propositions est grande. Les gouvernements parlent seulement de changer les modes de consommations. Ils préconisent pour cela des partenariats public-privé, des infrastructures pour distribuer l’énergie, pour éviter les excès d’énergie dans les pays industrialisés, mais jamais l’égalité d’accès à l’énergie, ni caractère non extensibles à l’infini des ressources. Pourtant, la question de l’énergie est au centre des négociations commerciales, notamment autour du pétrole.

Marisa Matias voit deux urgences : introduire de la conflictualité dans les débats à ce sujet alors qu’aujourd’hui un petit groupe de pays dictent leur volonté ; donner une meilleure place au reste du monde. Pour la première fois les pays pauvres se rebiffent. Ils ne veulent plus que les déchets qu’il est interdit de stocker en Europe deviennent des « marchandises » qu’on envoie contre paiement dans les pays les plus pauvres.

Parmi les questions soulevées au cours du débat, on en retiendra deux :

1) Est-ce que la gauche a découvert récemment seulement les questions écologiques ? Non, le mouvement ouvrier a toujours lutté pour l’amélioration de leurs conditions de vie, donc pour des questions écologiques.

2) Accepter l’approche catastrophiste d’Al Gore ? Cela conduirait à renoncer à la lutte et/ou à chercher des solutions autoritaires.

Sur le thème voisin des rapports entre questions écologiques et questions sociales, ci-après une brève réflexion de Frédéric Vialle, d’Attac, après participation à un autre séminaire sur ce thème :

L’environnement et le social, ça coince ou pas ?

Retour d’un séminaire de travail : quel lien entre la question sociale et la question environnementale ?

La récente prise de conscience écologique, qui a jeté des centaines de milliers de gens dans la rue à Copenhague, a désarçonné le mouvement ouvrier et continue de le faire : il n’est plus possible de défendre l’emploi sans se demander quel type d’emploi, dans quelles conditions environnementales, et pour quoi faire. Habituellement, les syndicats défendent l’emploi, les défenseurs de environnement ne veulent plus de cette production polluante et inutile. Mais les syndicats bougent, et les environnementalistes aussi, même si ce n’est pas facile.

Le point de départ est commun, c’est après que ça se corse. Point de départ : oui, la question environnementale est cruciale, on ne peut pas continuer à produire sans limite sur une planète limitée. Au passage, on constate que certains des syndicats qui disent cela font partie de la Confédération européenne des syndicats (CES) qui, par ailleurs, appelle à une manifestation européenne à Bruxelles le 29 septembre avec comme mot d’ordre « Pas de réduction d’emplois, plus de croissance ». Comprenne qui pourra. Revenons à nos moutons : le fait que la production actuelle envoie la planète dans le mur est compris.

Un syndicaliste italien (CGIL) explique : si l’alliance syndicats/mouvements environnementaux est un peu difficile à réaliser concrètement, car elle oblige les syndicats à se repositionner sur la question de la finalité du travail, tout bien réfléchi, il existe un intérêt commun objectif entre syndicats et environnementalistes. Cet intérêt serait l’emploi : la reconversion écologique créerait de l’emploi. A condition que la reconversion écologique nécessaire se fasse sous contrôle démocratique, sous peine d’être dévoyée et donc d’échouer.

Allant encore plus loin, un représentant de syndicat français (Solidaires) explique que la question n’est pas tellement celle de la création d’emploi, mais qu’il s’agit de rompre avec la religion de la croissance et du consumérisme, car l’idée que le capitalisme réussit à faire passer dans la société l’idée selon laquelle le bonheur est lié à la croissance est tout simplement fausse. Non seulement, le capitalisme est une catastrophe environnementale, mais il est aussi incapable de tenir les promesses de croissance qu’il affirme pouvoir tenir. Il faut saisir la crise actuelle pour poser les alternatives nécessaires. L’idée de la création d’emploi n’est pas suffisante, il faut revendiquer aussi la baisse du temps de travail (permettant la réduction du chômage, la participation des gens à la vie sociale, etc.)

Frédéric Vialle

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