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La crise, l’économie et la démocratie

mardi 6 juillet 2010, par Véronique Sandoval

Cet atelier, co-organisé par le réseau Transform Europe le samedi 4 juillet au matin, réunissait deux ateliers initialement prévus, l’un sur la Crise sociale et financière de l’Union Européenne, l’autre sur Economie et Démocratie. 120 personnes y ont participé dont une trentaine de syndicalistes, mais belges pour la plupart d’entre eux. La traduction, en anglais et en français seulement, seules langues utilisées également par les orateurs, explique sans doute pour partie l’absence de militants turcs ou grecs à cet atelier.

Pour Klaus Busch, de Verdi, économiste enseignant à l’université en Allemagne, le problème n’est pas l’absence d’unité des syndicalistes européens face à la crise, mais l’absence d’union politique au niveau européen. Alors que l’Europe donne la priorité à la concurrence et que l’on assiste à une spirale déflationniste liée au dumping social, il n’existe aucune politique européenne de transferts sociaux, aucune politique fiscale européenne, aucune politique salariale au niveau européen. La crise est le résultat de facteurs externes (crise des subprimes) et de facteurs internes. Face à la crise de la dette publique actuelle, les États européens sont obligés de procéder à des coupes dans les budgets pour rétablir l’équilibre des finances et transmettre un signal au marché financier. Mais cette politique budgétaire n’est pas la solution adaptée car le problème réside dans le déséquilibre entre l’évolution de la productivité du travail et l’évolution des salaires au sein de la zone Euro, alors que l’existence d’une monnaie commune n’admet ni dévaluation, ni réévaluation. La seule solution à la crise est donc dans une réelle coordination des politiques économiques au niveau européen mixant politiques monétaires et budgétaires.

Pour Véronique Sandoval, économiste française représentant Espaces Marx, la crise que nous traversons est avant tout une crise de la démocratie. Le slogan « ce n’est pas à nous de payer votre crise » traduit bien le fait que les salariés ne se sentent aucunement responsables de la crise des subprimes, ni de celle des banques, des faillites d’entreprises, ni de la dette publique due aux transferts massifs d’argent public pour sauver les banques. Car ils n’ont choisi ni la précarisation des emplois, ni l’exploitation de leur travail, ni la redistribution des richesses en faveur du capital. C’est une crise systémique liée à l’absence de démocratie, à la domination des critères du capital financier, ceux d’une rentabilité maximale à court terme, sur toutes les décisions économiques, conduisant à l’insuffisance de débouchés, l’insuffisance de la productivité du travail, un productivisme destructeur de la planète, un accroissement sans précédent des inégalités, et des risques accrus de conflits mondiaux. L’austérité, la réduction des dépenses publiques, ces solutions qui reproduisent le système de domination, ne peuvent donc qu’accentuer les inégalités, la spéculation financière et le risque d’autres crises de plus en plus fréquentes et graves. Ce qu’il faut c’est refuser cette domination et que le politique « reprenne la main ». Mais cela veut-il dire plus d’État ? Pas obligatoirement car c’est le Market State qui a accompagné la dérégulation du travail et la libéralisation des mouvements de capitaux. Ce qu’il faut pour sortir de la crise c’est plus de démocratie sociale (une autre distribution des richesses), plus de démocratie économique (plus de droits pour les salariés à l’intérieur des entreprises mais aussi que les citoyens aient leur mot à dire sur ce qu’il faut produire et comment) et une démocratisation de la vie politique, l’État étant en charge de la politique budgétaire et monétaire. Ce qu’il faut c’est politiser l’ensemble des processus économiques qui doivent devenir l’affaire de tous.

David Flecher, économiste français représentant UTOPIA, propose, lui aussi, aux partis politiques et mouvements sociaux d’intervenir dans le champ de la démocratie en s’appropriant notamment quatre sujets. Le premier, c’est la notion de richesse. Il faut mettre en place de nouveaux indicateurs de richesse débattus publiquement et décidés démocratiquement. Deuxième sujet, la sphère publique, ou non marchande, qui se distingue de la sphère marchande, par le fait qu’elle devrait être associée à la sphère des biens fondamentaux (faut-il y inclure le logement et l’alimentation ?). Troisième sujet : quelle organisation démocratique de la sphère privée non marchande, celle des biens de consommation courante ? Si certains marchés sont contestables, le marché des biens et services peut avoir un sens, s’il est régulé. Pour cela il faut donner une place, dans la gouvernance des entreprises, aux différents acteurs internes à l’entreprise comme aux élus et aux ONG, créer des contre-pouvoirs et limiter la taille des entreprises privées. Enfin, dernier sujet, le financement démocratique de l’économie, Les biens publics doivent échapper à la domination du système financier. Il faut donc démocratiser le système public bancaire et pratiquer des taux d’intérêt différents selon l’objet de l’investissement.

Daniel Van Daele, syndicaliste belge de la FGTB, centre son intervention sur la régulation des acteurs financiers. Face à cette crise dont nous ne sommes pas responsables mais qui est liée à la spéculation tous azimuts organisée par le marché financier et qui frappe plus particulièrement les plus pauvres, une constatation s’impose, les marchés se sont avérés incapables de s’autoréguler. Il est donc important d’avoir une régulation des acteurs, plus de transparence des flux financiers, une nouvelle architecture financière mondiale face à l’“économie casino”. Il faut également conditionner les crédits publics à un contrôle public de leur utilisation et créer une agence publique européenne de notation. La FGTB propose aussi de mettre à la disposition des entreprises et de l’économie un fonds d’investissement européen, un contrôle des politiques publiques, une réduction des inégalités salariales, une fiscalité commune et la suppression des paradis fiscaux. La régulation des acteurs financiers passe par la taxation des flux financiers, la transparence des activités financières, la suppression du secret bancaire, la création d’une banque publique européenne et la suppression des Bourses. Selon la FGTB toujours, l’OMC devrait être soumise à un gouvernement économique et financier au niveau mondial sous l’égide de l’ONU chargé de réformer le système financier et d’assurer une relance par l’emploi. De ce point de vue l’emploi public ne devra pas être négligé, la qualité d’une société se mesurant à la qualité de ses services publics, instruments efficaces de redistribution des revenus. Dernière proposition, l’institution d’un contrôle des prix, sur les denrées alimentaires notamment.

Évelyne Zabus, syndicaliste belge de la CSC, insiste, elle, sur le rôle déterminant de l’État dans les politiques de rupture qui doivent être mises en place et le rôle fondamental des investissements publics pour créer une société solidaire responsable, plus égalitaire et plus durable au sens de la qualité de vie et du long terme. Face à l’accroissement de la dette publique des plans d’austérité sont mis en place dans tous les pays européens, mais d’autres pistes sont possibles et même indispensables. Il faut maintenir des administrations publiques suffisantes et soutenir l’activité économique, y compris par la prise de parts de l’État dans les entreprises. Trois objectifs prioritaires doivent être poursuivis :

1) Les services publics. La création d’emplois de qualité, notamment pour répondre aux besoins liés au vieillissement et au maintien à domicile des personnes âgées,

2) Abandonner les exonérations fiscales ou de charges sociales, conditionner les aides aux entreprises à la création d’emplois, à la pérennité des entreprises, au respect du droit du travail, à une représentation syndicale et au respect de critères environnementaux, et garantir des moyens financiers à la protection sociale (impôt sur les revenus financiers et taxation des flux financiers).

3) La relance. Il faut favoriser une nouvelle prospérité basée sur d’autres indicateurs, d’autres critères, et investir dans les économies d’énergie (BTP, transports, notamment).

Dierk Hirschel, de Verdi, labour and globalisation, Allemagne, pense, lui aussi qu’on peut transformer le rôle de l’État afin d’en faire un instrument d’accumulation du bien-être pour une majorité de la population, transformer le capitalisme et qu’il faut lui donner un nouveau rôle pour financer l’investissement et le développement afin de ne pas devoir faire appel à des banques trop importantes. Si la question de leur nationalisation se pose, il est en revanche opposé au maintien d’agences de notation privées, le contrôle du rapport entre crédits et fonds propres étant de la responsabilité des banques elles-mêmes. Lui aussi est favorable à la taxation des flux financiers, à une fiscalité progressive et qui s’attaque aux bénéfices des entreprises, à une distribution des richesses qui permette de garantir la consommation des plus pauvres et d’éviter l’“économie casino” des plus riches et donc à une politique salariale qui réduise les écarts de salaires et une régulation du marché du travail qui permette de lutter contre la précarisation de la main d’œuvre. Il propose la création d’un “Welfare State moderne” afin de stimuler l’investissement public dans l’éducation, la santé, les transports. Dans ces mêmes domaines l’extension de la propriété publique lui apparaît par ailleurs essentielle à la démocratie. Enfin il pose la question des droits des travailleurs dans les entreprises qui doivent pouvoir empêcher les licenciements, les fermetures d’entreprises, et influer sur les décisions d’investissement.

Le débat dans la salle a soulevé la question de l’économie sociale et solidaire considérée par UTOPIA comme une véritable alternative pour une démocratie dans le domaine économique, mais comment la développer ? Un autre participant insiste, lui, sur le rôle indispensable de l’État pour apporter, par la fiscalité, les moyens financiers indispensables à la démocratie et sur la nécessité de démocratiser la construction européenne. La question de la gouvernance européenne et de la construction d’une articulation entre les politiques , les acteurs sociaux et les ONG, a, de ce point de vue, été soulevée. Puis le débat s’est conclu sur la nécessité de mobiliser beaucoup plus en Europe sur ces propositions pour sortir de la crise, la nécessité donc de donner de l’espoir et de brasser mouvements sociaux et forces syndicales pour forcer les politiques à construire l’alternative crédible et populaire indispensable. De ce point de vue la participation du plus grand nombre à la journée de mobilisation européenne de la CES du 29 septembre prochain apparaît indispensable.

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