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La contribution de Maryse Dumas

vendredi 9 juillet 2010

Avant de vous dire comment j’ai structuré mon intervention, quelques commentaires sur le titre du séminaire : « Mouvement social, résistance, engagement, transformation sociale, politique, quoi de neuf ? ». Je dirais que ce qu’il y a de neuf c’est que les voies et les moyens de la transformation sociale, évoquée aussi dans le titre, s’estompent. Il y a un flou qui grandit sur les identités sociales et la nature des communautés d’intérêt. Or, elles me paraissent absolument indispensables si on veut pouvoir envisager un changement de société. Le flou sur les communautés sociales et les communautés d’intérêt conduit à un flou sur la nature des changements à produire. Et donc sur la possibilité de vraiment changer le présent et l’avenir. Ce doute, sur la nature des changements à produire et sur la possibilité d’y parvenir, conduit souvent à un retrait. Un retrait que l’on retrouve au plan politique sous la forme de l’abstention, comme on l’a vu dans les dernières élections régionales et que l’on retrouve, au plan syndical sous la forme de l’abstention des luttes. 800 000 personnes étaient dans la rue le 23 mars. C’est à la fois bien, surtout deux jours après les élections régionales, mais loin du compte si l’on pense aux vingt millions de salariés. Il faut donc regarder les choses dans leur complexité, et se forcer à la lucidité.

Mouvement social ou mouvements sociaux ?

Ma deuxième remarque, toujours sur le titre, c’est sur le singulier de « mouvement social ». Je pense que ce singulier est une source de grandes ambiguïtés et de représentations qui empêchent en fait d’aller au fond des choses. J’ajoute que, à partir du singulier donné à « mouvement social », on fait des assimilations rapides : de « mouvement social » on arrive à « organisations du mouvement social », aux « organisations » dont on pense qu’elles composent le mouvement social. Et de là, on en arrive aux « dirigeants » de ces organisations. Et quelquefois on voit, dans certains appels, dans certains textes, dans certains articles de la presse qui nous est proche, l’idée que, parce qu’on a deux ou trois dirigeants d’une ou deux associations, on a « le » mouvement social. Non ! Je préfère dire d’emblée que c’est une erreur majeure, qui fait qu’on ne voit pas la réalité de ce que l’on a à produire. Je vais caricaturer à l’extrême, ce qui peut être un sujet de débat. Depuis plusieurs années nous n’avons pas affaire à « un » mouvement social mais à « des » mouvements sociaux. « Ces » mouvements sociaux ont leurs identités, leurs logiques, leurs échéances, leurs thèmes, leur composition sociologique. Parce que nous n’arrivons pas à en faire « un » mouvement social, nous sommes en difficulté sur les questions de transformation de la société. Simplement, pour illustrer mon propos : aujourd’hui même trois mouvements sont en cours : les cheminots, les médecins libéraux, et les crèches. Il n’y a pas « une » journée avec « un » mouvement social sur telle ou telle exigence, vis-à-vis du pouvoir politique ou vis-à-vis du pouvoir économique mais plusieurs mouvements avec chacun leur logique propre.

Dans les entreprises, actuellement, nous avons beaucoup de luttes. Ce que disait Baptiste Giraud au cours de la dernière séance montre qu’il n’y a pas une baisse de la conflictualité en France. Il y a bien une baisse du nombre de journées de grève, ce qui n’est pas la même chose. Les entreprises touchées par les conflits sont en nombre croissant, et ce sont des conflits qui prennent des formes diverses : débrayages, arrêts de travail, pétitions, etc. Le nombre d’entreprises où il y a des conflits augmente. Ce sont des conflits tantôt sur l’emploi, tantôt sur les salaires, tantôt sur les conditions de travail. Mais nous n’arrivons pas, même au plan syndical, à fédérer ces conflits. À fédérer et à faire que ces conflits s’additionnent, se dynamisent mutuellement, pour faire une lutte d’ensemble.

On a donc besoin de réfléchir à la vraie question qui est : comment passer de mouvements sociaux – qu’il faut connaître, on n’a jamais fini de savoir ce qu’ils disent – comment passer de cette réalité plurielle des mouvements sociaux à quelque chose qui pourrait prendre la forme d’« un » mouvement social. Étant entendu qu’un mouvement social, pour moi, c’est un mouvement qui accumule, qui se construit autour d’une colonne vertébrale, cette colonne vertébrale posant des enjeux de société. C’est cela qui pour l’instant nous manque. Et ce à quoi, je pense, on doit tendre. En tout cas, la CGT essaie d’y contribuer.

Le problème, pour passer de « mouvements sociaux » à « mouvement social », c’est comment et sur quoi fédérer ? Le plus simple, et ce dont souvent on se contente, c’est le front du refus. C’est-à-dire : il y a des remises en cause, on est contre, et on se bat avec tous ceux qui sont contre. Cela donne une apparence de mobilisation. On s’aperçoit que, très vite, cette mobilisation atteint ses limites. Et qu’en tout cas, dans le contre, elle ne peut justement pas se fédérer « en mouvement social » avec d’autres. Il faut absolument réfléchir à comment, à partir des luttes telles qu’elles sont, on peut arriver à faire grandir des enjeux transformateurs à l’intérieur de ces luttes, à mettre en débat, à faire élaborer par les gens eux-mêmes, de façon à donner envie de construire des mobilisations solidaires beaucoup plus larges. C’est à partir de cette réflexion, d’ailleurs, que la CGT a conçu depuis 2006 un projet de Nouveau Statut du Travail Salarié. Depuis le 49ème congrès de décembre 2009, notre objectif d’un développement humain durable s’ajoute à cette proposition de nouveau statut de travail salarié. La CGT essaye de construire un projet alternatif – évidemment syndical et non politique – pour construire des luttes avec des enjeux de transformation et pas simplement en réaction de défense.

Toujours sur la question : « quoi de neuf ? », je pense que le rapport au politique et à l’alternative s’inscrit dans ce qui bouge dans la société. On m’interroge très souvent sur le rapport que le mouvement social (encore lui ! au singulier…) entretient avec la politique. J’ai surtout envie de poser la question à l’envers, c’est-à-dire interroger les politiques sur les réponses que la politique se propose d’apporter aux enjeux, aux questionnements qui émergent dans les mouvements sociaux. Jusqu’à ce jour, je reste sur ma faim ! Je pense qu’il y a là aussi un vrai sujet à travailler.

La place incontournable du syndicalisme

Un autre commentaire avant d’attaquer le sujet du militantisme, à propos de la place du syndicalisme dans ce qu’il y a de neuf par rapport à ces enjeux : mouvements sociaux, transformation, etc. Un constat d’abord : depuis à peu près vingt ans, il n’y a pratiquement pas de mouvements sociaux d’ampleur réelle dans le pays sans la participation, voire l’initiative syndicale, même si tous les syndicats n’y sont pas toujours impliqués. Cela n’a pas toujours été le cas. Il y a quelques années on disait : les syndicats sont débordés. Dans les années 1986-88 par exemple, il y a eu des coordinations, cheminots, infirmières. On disait : « les syndicats sont dépassés ». Cette remarque est datée et n’a plus lieu d’être aujourd’hui. En un sens j’avoue que j’aimerais bien qu’on soit « débordés », cela signifierait qu’il y a un bouillonnement de luttes dans la société et dans le travail. Or, pour l’instant, ce n’est pas le cas.

Par ailleurs si, en dehors des syndicats, il ne se passe pas grand-chose, avec eux, il peut par contre se construire de grandes mobilisations. On peut citer le mouvement contre le CPE en 2006 : une intersyndicale composée de la totalité des organisations de salariés et des organisations syndicales lycéennes et étudiantes – 12 organisations – qui conduisent pendant quatre mois un mouvement avec plusieurs millions de personnes dans les rues, les facs en grève, etc., et qui aboutit au succès. En 2008-2009, une intersyndicale sur les questions de la crise, une plate-forme commune, plusieurs mobilisations là aussi avec plusieurs millions de personnes dans les rues ; et puis, le 23 mars : je viens d’en parler. Donc, une capacité importante de mobilisation des organisations syndicales, mais en même temps des limites. Des limites à ce que ce qui est produit en termes de mobilisation puisse aboutir à un vrai mouvement social et à des transformations importantes dans la société. On atteint une limite dans le rapport de force. On bute sur l’absence de réelles perspectives et alternatives politiques.

Je commencerai par rappeler quelques caractéristiques du syndicalisme, parce que je crois qu’on n’a jamais fini de le faire si on veut bien comprendre de quoi on parle. La France est réputée – et c’est vrai – pour avoir le plus faible taux de syndicalisation en Europe. C’est une réalité historique mais c’est aussi lié au système social. Il n’y a en France, contrairement à d’autres pays, aucun avantage à être syndiqué. Il y a même des inconvénients puisque, quand vous n’êtes pas syndiqué, vous bénéficiez de tous les acquis obtenus par le syndicat sans prendre le risque d’être mal vu de votre employeur Quand vous êtes syndiqué, vous n’avez pas plus d’avantages que les non syndiqués, vous pouvez être victime de discriminations, même si des batailles sont menées à ce sujet. C’est donc le système social qui conduit à ce que le syndicalisme français soit un syndicalisme plus de militants que d’adhérents. Et j’ajoute que s’il veut pouvoir se développer, compte tenu de ce système social, le syndicalisme doit apporter un certain degré de satisfaction à ses adhérents. Celle-ci ne peut résulter de l’acquis social puisque le droit social prévoit que les acquis sont valables pour tout le monde, mais doit donc relever de ce qu’apporte en interne la participation au syndicalisme.

Certaines organisations essaient les services privilégiés aux adhérents – la CFDT en particulier – mais rien ne prouve que ça marche mieux. A la CGT, nous essayons de cultiver des valeurs notamment le fait que dans le syndicalisme on apprend à se libérer, c’est-à-dire qu’on se confronte à un collectif, on apprend la solidarité, on apprend à prendre la parole, on apprend à se faire respecter de l’employeur, des autres, etc. C’est ça la valeur ajoutée d’être syndiqué, en quelque sorte, c’est une valeur ajoutée qualitative.

La France a donc le plus faible taux de syndicalisation en Europe mais, un taux de présence du syndicalisme dans les entreprises supérieur à la moyenne européenne. Le syndicalisme français, tout en ayant moins de syndiqués, touche un plus grand nombre d’entreprises que les autres syndicats. On est devant l’Allemagne et la Grande-Bretagne, par exemple, en pourcentage d’entreprises où le syndicalisme est présent. Le problème c’est que, quand le syndicalisme est présent dans une entreprise, c’est le plus souvent au travers d’une ou deux individualités : le délégué du personnel, le délégué syndical, quelques fois l’élu CHSCT ou les élus au CE. Mais le nombre de syndiqués autour de l’élu ou du mandaté est très faible. Ce qui explique qu’on puisse à la fois avoir un très faible taux de syndicalisation et une grande présence dans les entreprises.

Le taux de syndicalisation global dans notre pays est de 8 % depuis maintenant plusieurs années, à peu près depuis la fin des années 1980, début des années 1990. Ce taux est stabilisé, globalement, tous syndicats confondus ; il l’est aussi pour la CGT. La CGT a beaucoup perdu de 1975 à la fin des années 1980. Nous avons perdu la moitié de nos syndiqués, essentiellement du fait de la casse industrielle. Mais pas seulement. Nos discours, nos pratiques, n’étaient plus en adéquation avec les réalités d’un salariat en plein mouvement.

Si les bases traditionnelles d’implantation de la CGT sombraient avec la casse industrielle, elles auraient pu être remplacées par de nouvelles implantations dans les secteurs du tertiaire en plein développement. Cela n’était pas le cas, témoignage de difficultés de plusieurs ordres.

Parmi ces difficultés, la question du rapport au politique était omniprésente, en particulier pour la CGT, compte tenu de son rôle historique, de son compagnonnage plus ou moins direct avec le Parti communiste. Je pense cependant que celui-ci a moins compté dans la perte des adhérents que le soutien au Programme commun de gouvernement et l’arrivée de la gauche au pouvoir. Des confusions terribles ont été créées avec l’idée que nous n’étions pas un syndicat indépendant, moins du Parti Communiste que du gouvernement et de la gauche au pouvoir.

Taux de syndicalisation et caractéristiques du salariat

Le taux de syndicalisation est globalement plus fort dans le public que dans le privé, tous syndicats confondus, parce que tout simplement dans le public il y a des droits, notamment les statuts, même si cette différence s’amenuise du fait de l’affaiblissement des statuts et des privatisations.

Mais il y a aussi d’autres caractéristiques qui peuvent choquer, mais qui sont la réalité :

- plus le niveau de diplôme est faible et moins on se syndique. On se syndique davantage quand on a un niveau de diplôme plus élevé et, en fait, on voit que quand on monte dans la hiérarchie le taux de syndicalisation augmente ;

- on se syndique moins quand le contrat de travail est plus flexible. Je pense que ça se comprend. Et c’est pareil pour tous les syndicats, et pas seulement la CGT, même s’il ne faut pas s’y résoudre ;

- on se syndique moins quand on travaille dans des petites unités. Par exemple, les syndicats sont présents dans 15 % des établissements où il y a moins de 100 salariés, mais ils sont présents dans 70 % des établissements où il y a plus de 100 salariés. Le problème, c’est que la majorité des salariés travaillent dans les petites unités ! Ceci explique cela dans les difficultés de syndicalisation.

Un dernier point sur ce qu’est le syndicalisme dans notre pays : on critique beaucoup le syndicalisme pour ce faible taux de syndicalisation, en en déduisant que le syndicalisme français ne serait pas représentatif. Or, quand on en parle avec nos collègues européens, ils en ont une autre vision parce qu’ils admirent la capacité de mobilisation des syndicats français. Ce qui montre que, même s’ils n’ont pas beaucoup de syndiqués, ces syndicats ont des capacités de mobilisation importantes. La CGT, tous les ans à la même date, fait réaliser un baromètre d’image avec CSA. En septembre dernier, 79 % des Français soutenaient la démarche unitaire de la CGT, c’est-à-dire la démarche de rechercher l’action avec toutes les organisations syndicales sans exclusive. 79 %, c’est un taux très élevé. Et on retrouve des taux très élevés depuis plusieurs années, dans les soutiens aux mobilisations. Quand il y a des mobilisations et que les instituts de sondage consultent l’opinion publique en demandant « est-ce que vous soutenez, etc. », l’opinion publique soutient, en général entre 60 et 70 % selon les mobilisations et selon les moments. De la même façon, il y a un degré élevé de confiance et d’attente à l’égard des organisations syndicales. Il est plus élevé pour l’ensemble des Français – pour les salariés, c’est normal – à l’égard des organisations syndicales qu’à l’égard des partis politiques, qu’à l’égard du gouvernement (qui arrive après les partis politiques) et qu’à l’égard du MEDEF (qui arrive alors vraiment tout à fait en queue de peloton avec un indice de confiance très faible).

Ces commentaires sur le titre du séminaire étant exposés, j’en viens au cœur de la contribution qui m’a été demandée sur les militants. Je l’ai construite à partir du fil conducteur contenu dans le titre : Quoi de neuf ?
De plus, la notion de « militants » me paraissant beaucoup trop restrictive (j’expliquerai pourquoi) je l’ai construite en 1er lieu sur la problématique « adhérents » :

Avant de militer, il faut en effet adhérer, « Quoi de neuf dans l’adhésion ? », « Quoi de neuf dans le militantisme ? » et, en dernier point, « Quoi de neuf dans la place du syndicalisme dans la transformation sociale ? » sont donc les trois questions que je vais aborder.

Alors, quoi de neuf dans l’adhésion à la CGT ?

J’ai essayé de regarder deux paramètres : d’une part le volume global des adhésions, ce qu’on appelle en économie « le stock », et d’autre part d’autre part « le flux », c’est-à-dire les adhésions nouvelles.

Quand on regarde le volume global, je le disais tout à l’heure, c’est comme pour tous les syndicats, nous sommes dans une situation de relative stabilité après une très forte chute. Nous avons perdu la moitié de nos adhérents, en gros, des années 1970 au début des années 1990. Et depuis, nous oscillons entre 640 000 syndiqués au 45e congrès de la CGT en 1995 et, actuellement, 655 000 au congrès de décembre dernier. Ce n’est pas un progrès significatif, même si évidemment tout ce qui s’est passé, la transformation des entreprises, la flexibilité, etc., a joué. Mais on est quand même loin du compte. On peut considérer que la chute est stoppée, mais elle est stoppée à un niveau très bas en termes de syndicalisation. Cela étant, ce bas niveau objectif est élevé lorsqu’il est comparé à d’autres organisations, des organisations associatives ou des organisations politiques. Par exemple, dans le débat sur la représentativité, la droite systématiquement conteste la représentativité des syndicats. Et, systématiquement, je leur fais remarquer que la CGT, à elle seule, a plus d’adhérents que tous les partis politiques réunis !

Deuxième caractéristique de la CGT c’est d’avoir un turn over considérable de ses syndiqués. Nous réalisons entre 30 000 et 50 000 adhésions nouvelles chaque année. 2009, est une année forte, donc on est presque à 50 000 : or, avec 40 000 à 50 000 adhésions nouvelles chaque année, on n’arrive cependant pas à progresser en nombre global de syndiqués. Cela veut dire que chaque fois que des syndiqués nouveaux arrivent, d’autres partent. D’où la question : pourquoi les départs et qui sont ceux qui partent ? Ensuite, on regardera ceux et celles qui arrivent et qui ils sont.

Pourquoi les départs ?

La plupart du temps, ils résultent de modifications de la situation professionnelle : fermeture de l’entreprise, mobilités internes ou externes, retraite, chômage. Le chômage est un facteur de désyndicalisation incroyable, une rupture de l’adhésion syndicale. La retraite en est aussi un élément, nous avons beau faire des efforts pour dire : « il y a la continuité syndicale et quand on prend sa retraite, on doit garder sa carte syndicale », ce n’est pas si simple car la retraite conduit à quitter l’entreprise, base de structuration CGT. Notre type d’organisation, en cours d’évolution, pose aussi problème : il conduit à demander aux syndiqués de ré-adhérer « chaque année ». Nous avons commencé à passer au carnet pluriannuel de cinq ans. On réfléchit maintenant à une carte permanente. Il faudrait parvenir à un système où, tant qu’on n’a pas manifesté sa volonté de quitter la CGT, on y reste syndiqué même si on a changé de situation professionnelle. C’est cependant beaucoup plus difficile à organiser qu’il n’y parait.

L’aspect déception vis-à-vis de l’organisation est aussi un facteur de départ : par exemple, en raison d’une faible intégration dans la vie syndicale. Rappelons nous qu’il n’y a aucun avantage à être syndiqué ; si on veut donner une plus-value au fait d’être syndiqué, ce ne peut-être qu’une plus-value en terme de vie collective, d’apprentissage des solidarités, de dignité vis-à-vis de l’employeur, de capacité à s’exprimer, etc. Or, sur nos 600 et quelque mille syndiqués, 80 000 restent « isolés », c’est-à-dire sans intégration dans une structure de base syndicale collective : l’un dans tel commerce, une autre dans un autre commerce, un dans une clinique, une autre dans un cabinet dentaire, etc. A part recevoir un journal de la CGT quelques fois – et encore ! – ils n’ont pas le sentiment que quelque chose change dans leur vie quand ils ou elles se sont syndiqués. Le lien et la fidélisation sont alors très fragiles. Il faut absolument parvenir à ce que, quand on se syndique, on ne soit justement plus isolé, qu’on soit intégré dans une vie syndicale collective. D’où les débats de congrès sur l’évolution des structures de la CGT mais ce n’est pas le sujet de ce soir.

Autre raison de désaffection : la difficulté à se sentir défendu ou soutenu. Il faut savoir que c’est la première raison pour laquelle on se syndique. Donc, si on se syndique pour être défendu et soutenu, et qu’on s’aperçoit qu’on ne l’est pas, on quitte le syndicat.

Enfin, il y a ce que j’appelle un « déficit démocratique ». La question de la démocratie est une question complexe, il y a une pluralité d’opinions, une pluralité de situations. Or, il faut arriver à faire du commun. Ce n’est pas si facile, de parvenir à prendre les décisions qui rassemblent. On prend les décisions le plus souvent à la majorité, et on essaie bien sûr de les mettre en œuvre avec le plus de monde possible. Mais, de plus en plus souvent, quand les gens sont en désaccord avec telle ou telle décision, même s’il y a un respect des désaccords – pas toujours, pas partout, mais quand même on a beaucoup progressé sur ce sujet – il y a alors une tendance à se retirer de l’organisation. On n’est pas d’accord, on claque la porte. On a maintenant beaucoup de conflits de ce type, qui sont difficiles à résoudre. Je ne sais pas si ça fait partie du sujet, mais il me semble que oui !

Si on peut lister les raisons pour lesquelles on quitte la CGT, il n’y a pour autant pas une typologie de ceux qui le font. Ce ne sont pas forcément ceux qui viennent de se syndiquer qui s’en vont le plus vite. Cela peut être des anciens : il y a des strates de départs en fonction des restructurations industrielles, mais aussi en fonction des grands problèmes politiques à tel ou tel moment, ou des raisons strictement personnelles.

Pourquoi est-ce qu’on se syndique ? Pourquoi et comment ?

Ma première remarque est que les raisons de se syndiquer ne varient pas beaucoup par rapport à des périodes plus anciennes. Je me suis retrouvée dans l’exposé de Baptiste Giraud quand il disait que les raisons de mener des conflits ne varient pas beaucoup par rapport à des périodes plus anciennes, et la façon de les mener non plus. Il en est de même des raisons de se syndiquer ! Il y a là des tendances lourdes.

La première raison pour laquelle on se syndique, aujourd’hui comme hier, c’est la défense, la volonté d’être défendu. Soit collectivement : on annonce que la boîte ferme, les salariés débarquent à l’UL et disent : « on veut créer un syndicat pour se défendre parce que la boîte ferme ». Soit individuellement. Le patron vous convoque à l’entretien de licenciement, on appelle la CGT, « comment est-ce que je fais par rapport à l’entretien préalable ? » Ou bien : « il ne m’a pas payé mes heures supplémentaires ». Soit dans l’entreprise, soit à l’extérieur de l’entreprise si le syndicat n’existe pas dans l’entreprise, la première raison de se syndiquer, la plus fréquente est là.

La deuxième raison, c’est la dignité. On pense qu’en se syndiquant on va être plus fort, individuellement ou collectivement, pour se faire respecter, se faire craindre de l’employeur. Cette question de dignité, se faire craindre, se faire respecter, se faire entendre, est l’une des bases les plus importantes pour les adhésions collectives. Il y a, en effet, de plus en plus souvent des groupes de salariés qui viennent à l’UL et qui disent : « on veut créer un syndicat ». Ce phénomène a été particulièrement fort au moment des négociations sur les 35 heures. Il n’est plus au même niveau actuellement, mais reste significatif alors même que l’enjeu « négociations 35 heures », a, lui, disparu.

En troisième point seulement, arrive l’adhésion à des valeurs, de solidarité, de justice sociale, de combativité, que la CGT incarne. La volonté de participer à quelque chose de collectif, qui ne concerne pas seulement l’entreprise mais qui peut aller au-delà. La transmission familiale (on a eu des parents militants, on décide soi-même de se syndiquer ou de militer) est assez marginale, . C’est difficile de comparer avec les années 1950 ou 1960. En tout cas aujourd’hui, avec tout ce qui s’est passé, ce n’est pas la première raison. C’est même loin de l’être. Car, même lorsque les jeunes ont eu des parents militants, ils considèrent que ce n’est pas leur monde, que ce n’est pas la même situation, que cela ne les engage pas. C’est en fait leur propre expérience qui va faire ou pas leur syndicalisation, en fonction des réalités qu’ils vont vivre.

Les raisons de se syndiquer ne varient donc pas, ou varient peu selon les périodes historiques. En revanche, le poids de chacune d’entre elles, oui, sans aucun doute, en fonction des situations. Par exemple, la question de la défense (la boîte ferme, on crée un syndicat) existe évidemment beaucoup plus dans des périodes de crises que dans des périodes de plus grande croissance. Elle existe plus dans l’industrie que dans le commerce. Par contre, dans le commerce, les hôtels, cafés, restaurants, il y a moins de fermetures, mais on adhère plus sur la question de la dignité, se faire respecter, se faire entendre. On peut mesurer la diversité. Ce qui alerte le plus la CGT aujourd’hui, c’est la capacité limitée de l’organisation à accueillir les nouveaux adhérents, surtout ceux qui sont les plus mobiles. Nous savons que nous pourrions réaliser, avec une organisation plus performante, probablement le double d’adhésions que ce que nous faisons. Mais nous sommes en déficit dans notre capacité d’accueil, de formation d’intégration.

Par exemple, au moment des négociations sur les 35 heures, les salariés voulaient absolument être partie prenante de la négociation. Mais il n’y avait pas de syndicat dans leur boîte, ils se réunissaient, ils faisaient une liste de ce qu’ils demandaient aux syndicats, ils faisaient le tour des organisations syndicales, ils choisissaient celle qui leur répondait le mieux, et ils créaient leur syndicat. Quand c’était la CGT, au début, on arrivait à répondre à la demande mais plus après parce que créer un syndicat, c’est bien. Mais il faut former, il faut donner des éléments, le Code du travail, les aspects juridiques, comment on formule une revendication, comment on négocie, etc. Donc, pour cela, il faut des militants pour former ! Au début, cela a été l’enthousiasme général, on a vu des milliers de gens arriver, très bien. Et puis au bout d’un moment, il y a eu saturation ! On ne peut plus ! On n’a pas assez de militants aguerris dans l’organisation pour former et accueillir les nouveaux. D’où une relative déception.

Autre exemple : les sans papiers. Tout le monde voit la bataille que mène la CGT pour la régularisation des travailleurs sans papiers. Ils se mettent en grève – soit dit au passage : pour exister en tant que travailleurs, ça passe par la grève, c’est une symbolique qu’on retrouve, un corps social, pour exister en tant que travailleur doit très souvent passer par la grève. C’est ce qu’on a vu au moment du mouvement des infirmières de 1988, pour les caissières des grands magasins, etc. En fait, l’entrée dans le salariat – en termes de représentation et de visibilité – se fait très souvent par la grève. On voit d’ailleurs qu’à partir du moment où ils agissent en tant que « travailleurs sans papiers » et pas seulement en tant que « sans papiers », il y a un soutien populaire qui se modifie et qui fait bouger les choses. Cela étant, ils et elles se syndiquent. (il y a pas mal de femmes sans papiers maintenant). Il faut ensuite que l’organisation CGT soit capable de former – surtout eux – pour leur éviter les pièges, pour leur éviter de se retrouver dans des charters, etc. Et au bout d’un moment, l’organisation dit « stop, on ne peut plus », parce que même en y consacrant cent pour cent de notre temps, on n’arrive plus à fournir, et il y a tout le reste de l’activité syndicale à assurer.

On le voit aussi pour les nouvelles bases syndicales qui se créent, plus de mille l’année dernière. Ce sont des besoins de formation considérables. À un moment donné, nos unions locales territoriales disent ne plus pouvoir assurer. On continue à enregistrer les adhésions, mais si les nouveaux adhérents ne trouvent pas dans la CGT ce qu’ils espéraient y trouver, si on leur dit « non, là, on ne peut plus », évidemment ils sont déçus et parfois s’en vont.

Comment se syndique-t-on ?

Là, il y a du neuf. Autrefois – en tout cas dans ma jeunesse – on « faisait adhérer ». Il y avait des équipes syndicales dans les boîtes ou à la porte des boîtes, elles faisaient du parrainage et « faisaient adhérer » des gens. C’est fini. Aujourd’hui la majorité des adhésions sont le fait de salariés qui adhèrent spontanément. Cela donne une idée de ce qui serait possible si on menait des vraies campagnes ! Par exemple, en 2009, nous avons reçu 4 000 demandes d’adhésion sur le site Internet confédéral. Dès qu’il y a un grand mouvement, de grandes manifs qui ont des répercussions dans le pays, on a un afflux de demandes d’adhésions, par Internet, sur les bas de tracts, par téléphone où les gens demandent comment ils peuvent se syndiquer. Par exemple, au moment des grandes mobilisations du début de l’année 2009, nous avons mis en place à la CGT un dispositif de réponse au téléphone. On passait en effet la journée à nous téléphoner : « comment fait-on pour venir à une manifestation ? », est-ce que j’ai le droit de venir à une manifestation ? Je ne suis pas syndiqué(e) », « est-ce vous n’allez pas m’empêcher de manifester, est-ce que je vais être bien accueilli(e) ? », et puis : « comment je peux faire pour adhérer à la CGT ? » On adhère aussi (ce que j’appelle aussi une adhésion spontanée) quand on ressent le besoin de créer un syndicat dans la boîte, pour les raisons que j’ai dites précédemment. Et tout ceci aboutit à ce que la majorité des adhésions nouvelles sont réalisées dans des entreprises où la CGT n’existe pas ! Ce qui renforce le problème de la formation d’accueil.

On pourrait donc réaliser plus d’adhésions que ce qu’on fait, essentiellement là où la CGT n’est pas. En revanche, là où des équipes existent déjà, elles ont énormément de mal à accueillir des nouveaux syndiqués. Soit ces équipes sont trop anciennes, soit elles donnent l’idée que rien ne peut changer, qu’on ne fait pas de place aux nouveaux et aux nouvelles. C’est un vrai sujet. Il faut dire aussi que le système social français fait du syndicalisme un syndicalisme de militants qui n’a pas besoin des adhérents. Le collectif militant ne mène donc pas vraiment les campagnes d’adhésions parce qu’ils estiment qu’ils n’en ont pas besoin, voire même que ça peut leur poser quelques problèmes. Quelques fois, on est un peu paternaliste, aussi. Quand on a des précaires employés dans une boîte où il y a un corps de syndiqués en CDI, ceux-ci travaillent avec eux, ils s’intéressent à eux, mais ils leur disent : « non, ne te syndique pas ; tu vas te faire licencier… ».

Qui sont les adhérentes et les adhérents ?

On a beaucoup de mal à le savoir, la CGT étant une confédération basée sur le principe du fédéralisme. Donc ce sont les syndicats qui ont ces informations… Quand on adhère à la CGT, on adhère à un syndicat d’entreprise, et c’est ce syndicat qui paie les cotisations à l’Union Départementale, à la Fédération et qui a la maîtrise de ses adhérents. La confédération est donc une superstructure qui a une très grande méconnaissance de ses adhérents individuels. Mais on progresse. En 1995, nous avons lancé une étude qui portait sur 240 000 syndiqués, pas très loin de la moitié. Il y avait à l’époque 26 % de femmes parmi nos adhérents. En 2009, c’est plus fiable, nous avons modifié le système des cotisations, qui est informatisé. De ce fait il livre des informations permettant de construire une typologie des syndiqués. En 2009, les femmes sont 35 % des syndiqués, mais 43 % des nouvelles adhésions. Cela veut dire que les femmes, pour adhérer à la CGT, n’ont pas plus de difficultés que les hommes, (elles sont 44 % dans le salariat). La CGT est donc attrayante pour elles, en revanche elles ne sont que 35 % parmi les syndiqués stables. Cela peut s’expliquer par des raisons historiques (nous étions plus présents dans l’industrie où il y a beaucoup d’hommes, que dans le commerce et les services). Mais l’explication est peut-être un peu facile. Il faudrait creuser un peu plus pour savoir s’il n’y a pas – à notre corps défendant – un écrémage, une difficulté à considérer que les adhérentes ont autant d’importance dans la CGT que les adhérents.

La proportion entre public et privé chez les syndiqués évolue lentement. L’étude de 1995 déjà citée donnait 43 % des syndiqués dans le public et 57 % dans le privé. Nous en sommes aujourd’hui à 63 % dans le privé. Ce n’est pas forcément positif, puisque c’est aussi le résultat des privatisations : les salariés du public sont moins nombreux dans le pays.

Pour ce qui concerne les jeunes, actuellement, je n’ai pas de comparaison avec le passé parce qu’on ne regardait pas cela. Mais aujourd’hui, 6 % des syndiqués de la CGT ont moins de 30 ans. Ils représentent 19 % des adhésions nouvelles. Ce qui est quand même très important parce que, vous le savez, on devient salarié de plus en plus tard. 6 % de syndiqués de moins de 30 ans, ça fait 32 000 adhérents. Juste pour mémoire : la JOC revendique 10 000 adhérents dont 3 000 salariés et 7 000 scolaires. La CGT peut donc s’affirmer comme la plus grande organisation de jeunes, et d’ailleurs la plus grande organisation de femmes. Et j’ajoute : « féministe », même si c’est une bataille ! Je pense en effet qu’une organisation mixte peut être féministe.

Les militants et militantes. Quoi de neuf ?

J’ai un gros problème sur la définition du militant. Je ne sais pas si les initiateurs du séminaire ont défini ce qu’ils entendent par « militant ». Je pense que chacun en a une idée mais sans que l’on n’en ait tous la même. La définition de Wikipedia cite celle du Dictionnaire de l’Académie française du début du 20e siècle : « militer, c’est mener une bataille des idées afin de convaincre ». Je pense que cette conception du militantisme est typiquement un militantisme politique, idéologique. Ce n’est pas une critique que je fais, je pense qu’il en faut, j’en fais partie, quelquefois. Mais au plan syndical, c’est autre chose. L’article 1 des statuts de la CGT précise : « quelles que soient les opinions politiques, philosophiques, religieuses… ». On se syndique parce qu’on est salarié, quelle que soit l’opinion que l’on a. Et, par conséquent, on milite sur la même base. Toutes les opinions et tous les engagements se côtoient.

Dans le syndicat, qu’est-ce qui peut bien distinguer le militant, ou la militante, du non militant ou de la non militante ? Cela peut être le mandat donné par l’organisation, par exemple pour désigner les délégués syndicaux. Cela peut être le mandat électif, donné par les salariés, ce qui vaut pour les délégués du personnel, les élus du Comité d’Entreprise. Ou alors le mandat donné par les syndiqués, pour la direction syndicale. Ou tout simplement la présence et l’implication dans la vie interne de l’organisation, même si on n’est pas délégué syndical, même si on n’est élu ni par les syndiqués ni par les salariés. Mais on distribue des tracts, on fait signer des pétitions, on organise une assemblée générale ou une participation à la grève. Cela peut être aussi la participation à des initiatives de l’organisation pour se déployer parmi les salariés, etc. Le militantisme syndical est sans doute un peu de tout ça avec, des dosages différents entre les différents aspects du militantisme, selon les individus, selon les moments de la vie des individus, mais aussi selon les moments de la vie de l’organisation.

De ce point de vue, je reviens à la question « militantisme post-it ». Je me retrouve assez dans ce que disait Lilian Mathieu sur le militantisme. Il disait à propos du militantisme des années 1950 qu’on en a une représentation qui n’est pas la réalité. Il y avait comme aujourd’hui des moments forts et des moments qui ne l’étaient pas. On n’était pas complètement dévoué, à cent pour cent, tout le temps. On en a tous des exemples. Nous devons donc interroger nos représentations du militantisme. J’ai en tête un dessin que Wolinski avait offert à un congrès de la CGT. Il représentait un ouvrier en bleu de travail, avec un Marcel et des gros muscles, qui prenait sous son aile la petite secrétaire, malingre, avec une minijupe soit dit au passage, parce que c’est Wolinski et qu’il ne peut pas s’en passer ! C’était la représentation qu’il avait et de la CGT et des ouvriers et du militantisme. Je pense qu’on continue à véhiculer cette représentation-là. Alors même qu’elle ne correspond plus – si tant est qu’elle ait jamais correspondu – à la réalité, qu’elle est en voie de disparition.

Des militants politisés, disponibles pour l’organisation, il y en a toujours. Ils sont présents à toutes les manifs, aux initiatives, etc. Mais ils sont une infime minorité. Et on ne peut même pas dire que c’est sur ceux-là ou celles-là (il y a moins de femmes que d’hommes) que repose la colonne vertébrale de l’organisation. Bien sûr, ils sont utiles, bien sûr on les valorise. Mais l’organisation repose sur des milliers de petits militantismes, de petits apports, sur le lieu du travail, autour de soi, avec ses collègues, dans sa localité.

C’est un peu la même problématique que celle que je suggérais à propos de « mouvement social » et de « mouvements sociaux ». Ce que je constate c’est l’émergence d’un militantisme plus indépendant. On dit « plus individualiste »… je ne suis pas sûre que ce soit ça. Je préfère dire « plus indépendant » : les sources d’information et de formation sont aujourd’hui multiples – ce n’est pas forcément positif, mais on discute plus de ce que disent les grands médias que de ce que La Vie Ouvrière a traité, ou même le site Internet de la CGT, on est très perméable aux campagnes médiatiques. C’est donc un militantisme qui est indépendant vis-à-vis de la direction syndicale. Nous sommes, comme dans toutes les organisations, confrontés à un doute sur les directions, quelles qu’elles soient et quel que soit leur niveau. A priori, autrefois, quand un dirigeant ou une dirigeante parlait – c’était souvent un dirigeant, il y avait plus d’hommes que de femmes – d’abord on considérait qu’il avait raison, et après on réfléchissait. Mais on essayait de comprendre ce qu’il disait. Aujourd’hui, quand un dirigeant ou une dirigeante s’exprime, d’abord on doute. Et après, s’il ou si elle a fait ses preuves, s’il ou si elle a bien argumenté, alors on consent. Ce changement est venu à la fin des années 1980, au début des années 1990. La chute du mur de Berlin l’a accéléré. Quand les dirigeants et les dirigeantes vont dans des réunions, il faut qu’ils mouillent la chemise !! Les premières minutes de débat, c’est un véritable choc d’idées, ce qui vient en premier et le plus fortement ce sont les désaccords et les critique. Et ce n’est qu’après, si vous réussissez à convaincre, qu’un nouveau climat se crée. Donc voilà pourquoi je dis : un militantisme plus indépendant des directions.

Militantisme plus exigeant aussi, et plus demandeur. Pour définir ce qu’il y a de neuf dans le militantisme, il faut revenir à la création du syndicalisme. Celui-ci a en gros deux fonctions. Il y a la présence et l’efficacité sur tous les problèmes concrets et immédiats de la boîte. Et puis il y a en même temps le travail sur les questions transversales, au-delà de la boîte, les questions économiques, sociales, de société, etc. Les deux existent et depuis toujours. Mais l’équilibre entre les deux a beaucoup changé ces dernières années. Autrefois, l’intérêt pour les propositions de nature transversale était au moins aussi important que l’intérêt pour la situation locale. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Et dans tous les nouveaux syndicats qui se créent, les nouveaux syndiqués ont besoin d’abord d’efficacité sur les problèmes qui les ont motivés à se syndiquer. Ce qu’ils demandent d’abord aux dirigeants, c’est de répondre à leurs préoccupations. En quelque sorte, un service en interne. Un syndicalisme de service, mais interne, pour les militants et pour les syndiqués, en termes d’information juridique, de formation syndicale, de formation à la négociation, etc. Or là-dessus, pour les raisons que j’ai dites tout à l’heure, on n’est pas forcément très bons. Autrefois, l’information, la décision descendaient de la direction. Ce n’était pas le centralisme démocratique, qui n’a jamais été un principe de fonctionnement de la CGT. Mais l’information était descendante. Aujourd’hui, l’exigence est remontante. Les militantes et les militants ne sont pas en attente du compte rendu de la dernière réunion de la direction confédérale, mais ils ont besoin qu’on leur réponde concrètement par rapport aux problèmes qu’ils et elles rencontrent dans leur boîte. Construire du transversal dans une situation éclatée n’est pas simple, ne tombe pas sous le sens, n’a rien de spontané. D’autant qu’on est confronté – mais ça, j’enfonce des portes ouvertes – à la complexité, à la rapidité des évolutions, à l’éclatement du salariat, l’éclatement des forces, l’éclatement des demandes, etc.

En 2003 par exemple, au moment du mouvement des retraites, la CGT avait estimé que seulement un tiers de ses syndicats avaient participé aux luttes sur les retraites. Nous avons toujours ça en tête, avec la volonté, cette fois de parvenir à impliquer la totalité des forces CGT. Mais il ne suffit pas que la direction appelle à un mouvement, qu’elle l’organise, qu’il y ait des gens dans la rue, pour que tous les syndicats de la CGT se sentent concernés – y compris les militants d’entreprises, reconnus, respectés, dans les formes que j’ai dites, dans leur entreprise.

Quoi de neuf dans la relation entre syndicat et axes de transformation sociale ?

Tout le syndicalisme – et en particulier le syndicalisme confédéré – est selon moi traversé des mêmes problématiques. J’insiste sur le syndicalisme confédéré, parce que c’est la forme confédérale qui est la plus difficile à faire vivre aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que c’est la forme qui unit, qui a vocation à unir les salariés à partir de réalités contrastées entre le privé et le public, les petites boîtes et les grandes, les différentes conventions collectives et les statuts, etc. Pour des raisons que je crois avoir déjà développées, c’est cela qui est le plus difficile. Et, par conséquent, la forme confédérale est fortement interrogée dans cette période. Pour la CGT, le défi à relever – outre celui de la confédéralisation – c’est de faire vivre des valeurs, des pratiques quotidiennes, qui conçoivent la transformation sociale à partir des réalités du travail et permettent de concevoir les pratiques quotidiennes en perspectives de transformations fondamentales. On a à la fois besoin de regarder exactement ce qui se passe dans le travail pour arriver à formuler des propositions transformatrices, mais on a aussi besoin de faire vivre ces propositions dans les pratiques quotidiennes de luttes, d’élaboration des revendications. Ce n’est pas facile mais c’est ce qui fait la spécificité de la CGT dans le mouvement syndical.

Je voudrais insister sur le fait qu’il ne faut pas projeter sur le syndicalisme les configurations politiques : « La CGT ce n’est pas le Parti Communiste », « la CFDT ce n’est pas le PS », « la CGC n’est pas l’UMP ». Tous les syndicats, absolument tous, sont traversés par des courants d’idées, selon les syndicats, tel ou tel courant d’idées, sera plus marquant mais aucun syndicat ne peut s’y résumer. Du point de vue des salariés, il n’y a pas adéquation entre les comportements sociaux et syndicaux d’un côté, et les comportements politiques de l’autre. Il peut y avoir de grandes luttes sociales et un vote politique désastreux ! Et réciproquement, même si c’est plus rare. Le temps syndical n’est pas non plus le même que le temps politique. Au plan politique, quand on prépare des élections, on est sur un programme, on fait des projets, on s’occupe peu de l’application. Au plan syndical, élections ou pas, ce sont les conséquences des lois votées dans la législature précédente qui, quand elles produisent leurs effets, sont à la source de bien des mobilisations syndicales. Mais il n’y a pas adéquation entre les deux. Ce qui peut aussi expliquer qu’il n’y ait pas adéquation des comportements des salariés sur l’un ou l’autre sujet. Et puis, de toute façon, que vous ayez voté à droite ou à gauche, quand vous avez un problème de salaire, vous avez envie de lui trouver une solution !

Des sondages sont faits, à la sortie des urnes, à chaque élection politique. On demande aux gens comment ils ont voté, pas comment ils se préparent à voter, mais comment ils ont voté en fonction de leur proximité syndicale. Il est tout à fait intéressant qu’aux régionales 2010, ceux qui se disent proches d’un syndicat (pas les adhérents, ceux qui se disent « proches d’un syndicat ») s’abstiennent moins que les autres (48% contre 55). Selon les mêmes sondages, ils votent aussi plus à gauche (58 %), alors que ceux qui ne se disent proches d’aucun syndicat ont voté à gauche à 35 %. On dira : « peut-on voter à gauche et ne pas être proche d’un syndicat ? », vaste sujet ! 76 % de ceux qui se disent proches de la CGT votent à gauche : 42 % pour le PS, toujours aux dernières régionales, 16 % pour le Front de gauche, 11 % pour Europe Écologie. Je n’ai pas détaillé le reste. Mais dans les 24 % qui restent et qui ne votent pas à gauche, il y en a quand même 10 % qui votent Front national. Ces pourcentages ont très peu varié depuis les régionales de 2004, et sont assez stables – même si les modes de scrutin sont différents – par rapport à la présidentielle. En 2007, parmi ceux qui se disent proches de la CGT, 42 % ont voté Ségolène Royal au premier tour, 7 % ont voté Marie-George Buffet et 14 % ont voté pour un ou une des candidats de « l’autre gauche » (dénommée ainsi pour la facilité). 12 % de ceux qui se disent proches de la CGT ont voté Le Pen, en 2007.

Cette relative stabilité dans les choix politiques de ceux qui se disent proches de la CGT est une source de réflexion au moment où on parle beaucoup de zapping électoral.

A propos du rapport du syndicalisme à la transformation sociale, l’expérience de l’intersyndicale est intéressante. Celle-ci existe depuis presque deux ans maintenant, depuis le début de la crise, avec une plate-forme commune à 8 organisations syndicales pour surmonter la crise. Il y a eu plusieurs mobilisations autour de cette plate-forme. Je voudrais dire les sujets de débat entre les organisations syndicales, ce qui est important par rapport à la transformation sociale.

Ces débats portent sur :

- le rôle du syndicalisme face à la crise : doit-il s’en tenir aux conséquences sociales ou doit-il aussi s’attaquer aux causes ? Tous les syndicats tiennent aux deux, mais évidemment dans des proportions un peu différentes. Il y a donc débat à chaque réunion de l’intersyndicale, à ce sujet.

- la place de la négociation collective dans la démarche syndicale. Tous les syndicats – même Solidaires, qui n’est plus le même, de ce point de vue, qu’il y a quelques années – considèrent que la négociation collective fait partie de la démarche syndicale. D’une certaine façon, être pour la négociation collective pour un syndicat, c’est comme être un parti de gouvernement pour les partis politiques. Cela coule de source. En revanche, la question de la façon dont on aborde la négociation et dont on conçoit le rapport entre négociation et mobilisation, différencie les organisations syndicales.

- les rapports du syndicalisme aux problèmes sociétaux, et dans ce cadre, la question du rapport à l’État et au service public. Les organisations syndicales n’ont pas – c’est le moins qu’on puisse dire – la même vision sur ces questions.

- la question de la fiscalité (progressive ?, directe ?, indirecte ?).

- le partage de la valeur ajoutée. Qu’est-ce que c’est, la valeur ajoutée ? Où est-elle est produite ? Comment doit-elle être partagée ? Entre qui et qui ? Ce sont des sujets très, très fréquents de débat entre nous.

- la nature de la protection sociale et des retraites. Doit-elle être financée par des cotisations sur les entreprises et sur le travail, ou uniquement par les impôts ? Et à qui doit-elle profiter ? Aux plus pauvres ou à l’ensemble de la population ?

- enfin, évidemment, le rapport à l’Europe et à la mondialisation.

Je n’ai fait que citer les thèmes de débat entre organisations syndicales, sans en détailler le contenu. Il me semble en effet que, plutôt que de demander aux syndicats comment ils réagissent par rapport aux politiques », on devrait demander aux politiques quelles réponses ils apportent aux mouvements sociaux tels qu’ils se créent. Des débats publics sur les sujets qui font l’objet de débats à l’intérieur des organisations syndicales seraient de nature, peut-être, à modifier la façon dont on appréhende ensemble les questions de la transformation sociale. Et donc, du passage de mouvements sociaux (au pluriel) à mouvement social (au singulier).

Louis Weber

Merci. J’ai notamment apprécié l’interrogation, qui court d’ailleurs à travers tout l’exposé, sur le titre même de notre travail. Cela montre d’abord que les choses ne sont pas simples. Derrière un simple mot, on retrouve des sujets extrêmement vastes, qu’on peut développer selon plusieurs directions. J’ajoute, pour dédramatiser la chose, que, comme dans toutes les organisations qui marchent au consensus, nous avons eu tendance à mettre tout ce que les uns et les autres ont proposé. C’est une façon peut-être un peu paresseuse de procéder, mais voilà.

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