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A propos de la tentative de coup d’état en Equateur

vendredi 15 octobre 2010

Interview de Pedro PAEZ PERES ancien ministre de l’écologie et de l’économie de la République équatorienne et actuel Président du comité présidentiel de techniques de la nouvelle architecture financière régionale, au sein du gouvernement équatorien, par l’association ‘Ecologistes en action’ lors du Forum des peuples d’Asie et d’Europe qui s’est tenu du 1er au 5 octobre à Bruxelles ;

Ecologistas en Acción : Comment tout cela (le soulèvement contre le président de la république ) est arrivé ?

Pedro Páez Pérez Il était tôt le matin quand la nouvelle est tombée d’un soulèvement de la police pour des problèmes de salaires. Nous pensions qu’il n’y avait pas de problème majeur puisqu’on apprenait que le président était allé négocier de bonne foi avec eux accompagné d’une escorte minimale. Mais Il a été accueilli par des insultes et des coups qui ont nécessité des soins médicaux ( tenant compte d’une blessure qu’il a au niveau du genou). Des grenades lacrymogènes ont même explosé autour de lui. Les choses se sont compliquées, car nous avons appris que d’autres régiments de la police nationale et des segments de forces armées, avaient rejoint le mouvement et occupé les aéroports. Les agents chargés d’assurer la sécurité du pouvoir législatif, qui appartiennent également à la police, avaient empêché l’Assemblée nationale de se réunir pour résoudre le problème posé. Enfin tout était vraiment bizarre puisque nous avons été informés que le soulèvement avait été organisé pendant la nuit alors que son niveau d’organisation ne démontrait pas cela.
Heureusement, à 11 heures du matin, environ 8000 personnes se sont réunies devant le palais du gouvernement, à qui le ministre des affaires étrangères a demandé de le suivre en marchant jusqu’à l’hôpital où se trouvait détenu le Président. La répression des forces de police contre la marche a été implacable.
Mais la mobilisation sociale immédiate et la solidarité internationale ont fait que le coup d’ Etat s’est désintégré progressivement. Ils ont réalisé qu’ils n’avaient pas un rapport de forces suffisant et seuls les plus récalcitrants au sein de la police ont continué à résister. L’attitude arrogante de la police défendant le périmètre de l’hôpital montre toutefois qu’ils attendaient l’appui des grandes sphères.
Beaucoup pensent qu’il s’agissait seulement d’une revendication salariale. Mais cela n’était en rien le cas, car il s’agissait d’une question budgétaire mineure, et y compris selon la version des insurgés, on aurait pu régler le problème lors d’un nouveau round de négociation. Ce fut pourtant une action qui incluait la séquestration du Président de la République et un attentat mettant en péril sa vie car, au moment de sortir de l’hôpital, l’un des officiers qui l’accompagnait à sa voiture a été blessé à mort par plusieurs tirs. Ils continuent néanmoins de prétendre encore que cela n’avait rien à voir avec un coup d’Etat

Ecologistas en Acción : De quoi cet évènement est-il le symptôme ?

Pedro Páez Pérez Je pense que cela montre les fissures profondes existant dans les forces armées et dans la police, dont la grande majorité des membres soutient le processus constitutionnel, mais où certaines personnes sont infiltrées, face auxquelles le président doit examiner maintenant quelle est la meilleure façon d’agir. Cela montre le désespoir des forces obscures que l’on doit relier par ailleurs au déploiement de la Quatrième Flotte US, par exemple. Il est clair qu’il y a des secteurs qui cherchent à établir un agenda de conflits, un agenda de polarisation sociale, et face à cela, il est nécessaire de répondre par des moyens montrant que l’avenir de l’Amérique latine est ailleurs. Dans la Constitution de 2009 les solutions pour résoudre ces conflits sont explicites ; par exemple, le processus de "la mort croisée" par lequel le président dissous le Congrès, mais démissionne également, tous se présentant à nouveau à des élections générales.

Ecologistas en Acción : Quelle est la vraie raison du soulèvement de ces forces ?

Pedro Páez Pérez : Tout processus d’action contre le néolibéralisme en Amérique latine joue dans sur un terrain de jeu adverse, avec des arbitres vendus et avec une pente contre lui. Nous luttons, en effet, à contre courant, sur la base d’une construction historique des anciens pouvoirs, qui ne sont pas viables mais qui pourtant se maintiennent à tout prix. Le néolibéralisme, non seulement en Amérique latine, mais à travers le monde, a montré sa faillite au niveau de sa doctrine, mais aussi de sa théorie et de sa pratique. Cependant, dans son désespoir, il continue d’imposer avec arrogance ses recettes dans chaque secteur. Par exemple, la fraude et la comptabilité ‘créative’ qui ont été rendues publiques, montrent le degré d’audace de ces pouvoirs déjà vaincus par l’histoire, mais qui ont encore une capacité de nuisance énorme et immédiate pour les peuples. Les mécanismes les plus simples et les plus efficaces pour déstabiliser notre démocratie et nos acquis sociaux sont les attaques financières et économiques.
Les attaques spéculatives, comme celles dont la population européenne fait l’objet, sont des exemples du pouvoir oligarchique lié au néolibéralisme. La même chose s’est produite en Afrique, allant jusqu’à briser tout processus de création de tissu social, ceci afin d’améliorer les conditions permettant d’exploiter les ressources naturelles sans aucune réaction populaire.

Ecologistas en Acción : Cela signifie alors que l’échec du coup d’Etat suppose que le peuple soit uni face à l’attaque et gagne la bataille contre le pouvoir oligarchique ?

Pedro Páez Pérez : Je le pense. Mais les conséquences de la crise sont encore très graves. Je pense que tous les processus de développement en Amérique latine sont très précaires, car il leur faut se renforcer en s’appuyant, jour après jour, sur la reproduction des secteurs populaires. Tant que ceux-ci ne sont pas consolidés, la menace sera toujours là et c’est pourquoi nous avons besoin d’entamer un processus de création collective pour définir quelles initiatives responsables peuvent donner une forme institutionnelle à la construction de pouvoirs de décision pour les peuples.
Un autre élément me parait très important, c’est que le coup d’État a également été stoppé par la forte solidarité internationale. Je pense que nous vivons un moment nouveau dans l’histoire humaine : le réveil des peuples contre cette mondialisation, réveil qui renforce les liens entre les peuples et les organisations, de façon à créer un sentiment de solidarité avec les luttes des peuples frères. Nous devons trouver quels sont les objectifs de lutte communs qui nous permettront de définir des agendas spécifiques planétaires se traduisant par une amélioration des conditions de vie et de bloquer la progression du programme oligarchique et impérialiste qui provoque la crise de civilisation.

Ecologistas en Acción : Etes vous satisfait de la réponse des autres pays de l’Amérique Latine ?

Pedro Páez Pérez : Oui, parce que, quelle que soit la position idéologique de chaque pays et bien que l’UNASUR n’existe pas encore de manière formelle, car elle exige la ratification de certains parlements, elle fonctionne dans la pratique par la volonté des peuples auxquels les gouvernements doivent répondre en laissant de côté leurs antipathies personnelles. C’est ce qui a empêché la guerre civile en Bolivie, par exemple, ou explique que ne prolifèrent plus les coups d’Etat, malgré ce qui s’est passé au Honduras.
La construction d’une structure supranationale renforce la capacité de décision de chaque pays . Il en est ainsi avec la création, par exemple, d’une institution alternative au Fonds monétaire international, face à la nécessité de freiner les abus liés aux traités bilatéraux d’investissement de l’Organisation mondiale du commerce elle-même ou face au chantage de la Banque mondiale, sans oublier l’activité non soumise à réglementation des sociétés transnationales.

Ecologistas en Acción : Dans ce sens, et en rappelant par exemple les mauvaises pratiques de Texaco, qui, pendant des années, a contaminée l’Amazonie en déversant des déchets toxiques : trouvez vous une relation entre ces pratiques et le manque de souveraineté des gouvernements ?

Pedro Páez Pérez : Sans aucun doute. Ils ne comprennent pas que les entreprises transnationales finiront par tuer la poule aux œuf d’or parce que avec cette activité de détérioration, ils sont en train d ‘éliminer toute possibilité de marché au moment où la logique est fondée sur la sur-produciton
Avec les Accords de libre échange, mal nommés accords d’association, ils vont réussir à africaniser l’Amérique latine, et ensuite qu’est-ce que les marchés vont se disputer s’ils deviennent de plus en plus petits ? Et cela fait partie de la lutte acharnée entre les différentes factions en faveur du capital qui vont devoir se répartir un gâteau plus petit.
Lorsque nous rompons avec la logique néolibérale de la concurrence, les intérêts des peuples deviennent les mêmes : un travail décent, par exemple. Nous, en tant que citoyens, nous n’avons rien fait pour créer cette crise, et pourtant c’est nous qui devons la subir. Pourquoi groupe corrompu, qui jongle avec l’argent d’autres personnes, est-il récompensé avec des injections de capital ? Est une prime à l’incompétence ?. C’est fou. C’est comme les vampires qui cherchent à vivre plus que leur part équitable fondée sur le sang d’autres personnes
Retrouver l’humain devient une tâche urgente, car sinon c’est le monde qui va s’écrouler. Il ne s’agit pas seulement d’une crise financière. Ils ont violé les éléments fondamentaux du marché lui-même. Le marché se détruit lui-même en rompant les mécanismes de la propriété privée, par exemple, par la multiplication des titres de propriété sur les mêmes biens. Ce ne sont pas des terroristes qui ont détruit la propriété privée, mais le marché lui-même. Le problème est que cela n’affecte pas seulement les grands spéculateurs, mais aussi les petits agriculteurs.
Jusqu’à quel point, quand je vote, je vote pour un gouvernement pour légitimer un système économique dans les mains d’un pouvoir factice que personne ne peut contester ?
En effet, les procédures démocratiques sont soumis aux intérêts de ces puissances. Ainsi comme l’économie de marché finit par étouffer le marché, cette économie qui défend l’entreprise privée, ce qui est en train de faire est précisément de nous priver d’initiative. Ce processus implique une centralisation du capital et du pouvoir dans de très petits groupes que finit par priver l’ensemble de l’humanité de sa capacité à décider. C’est un système qui bloque l’initiative populaire. Beaucoup de gens pensent cela et il nous rend esclaves. Nous ne sommes pas libres.

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