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Intervention de Janine Guespin lors du FSE 2004 à Paris-Ivry-Saint-Denis

lundi 3 avril 2006, par Janine Guespin

Pour un politique de la recherche et citoyenneté en Europe

Intervention de Janine Guespin, pour la FMTS, lors de la séance plénière sur la science (axe IV thème 6) à Ivry le 14-11-2004.

Je tiens d’abord à dire à quel point je suis heureuse que l’on puisse enfin parler de politique de la recherche lors d’une conférence plénière d’un Forum social. En effet, ce ne sont pas seulement les applications de la science qui sont marchandisées, c’est la Science, c’est la Recherche scientifique, qui sont directement soumises à la logique du marché. Il est donc fondamental que les acteurs sociaux à tous les niveaux s’impliquent dans la politique de la science.

En mars 2003, le conseil des ministres européens, à Lisbonne décidait qu’il était temps que l’Europe passe à l’économie et société de la connaissance, pour « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ».( ou encore « rendre les
entreprises européennes les plus compétitives du monde d’ici 2010.
 »)

La Commission européenne a été chargée de mettre en oeuvre cette politique, qui est toujours considérée comme une des trois priorités de l’union européenne. Pour réaliser cet
objectif, la commission a créé le concept d’Espace Européen de la Recherche.

La recherche est donc ce qui doit permettre la réalisation de cet objectif de compétitivité.

Qu’est ce que l’Espace Européen de la Recherche ?

Un ensemble de méthodes pour pousser à la mise en conformité des recherches nationales et régionales européennes avec les objectifs de l’économie de la connaissance. La liste détaillée des recherches à favoriser, (dans des conditions qui ne devraient plus guère laisser de place aux autres recherches). C’est le 6e PCRD.

C’est une vision “totale” de la recherche avec la volonté d’avoir une coordination complète des politiques et des programmes de recherche des Etats-membres et de mettre
la recherche communautaire au service de tous les autres aspects de la politique de l’Union Européenne.

L’Espace Européen de la Recherche est un concept sans réalité institutionnelle. Le but est d’obtenir de tous les partenaires européens, états, régions, organismes de
recherche... et accessoirement scientifiques et population, qu’ils mettent leurs actions et décisions en matière de recherche en conformité avec l’objectif de construction de cette société et économie de la connaissance. Cet objectif, que la commission s’est donné 4 ans pour atteindre, s’appuie sur 11 objectifs opérationnels (chantiers), par lesquels la commission cherche à impliquer de plus en plus les états membres dans la mise en oeuvre de l’ERA. (Chose d’ailleurs qui ne va pas de soi.)

Il s’agit de :

- Obtenir que les états renoncent à leurs prérogatives en matière de recherche au profit de l’ERA. (réseaux, évaluation, politique internationale).
- Obtenir que les régions se sentent directement partenaires de l’ERA au même titre que les états.
- Aller vers une mobilité totale des chercheurs en Europe. (Le problème des statuts n’est jamais évoqué).
- Augmenter la part des budgets recherche des Etats jusqu’à 3% du PIB en 2010, en privilégiant la recherche privée au niveau des PME, par une implication importante de la BCI.
- Tout cela pour diriger et réorienter les activités de recherche nationales et régionales dans le sens des intérêts de la compétitivité des entreprises.

Comment réorienter, et vers quoi ? le 6e PCRD définit les programmes scientifiques et les moyens : formation de réseaux d’excellence, programmes intégrés, et activités
spécifiques aux PME.

Le 6e PCRD

Il nous faut être bien conscients, qu’en dépit de son numéro (le 6e), il est radicalement différent des précédents programmes en ce que il est destiné à créer l’ERA. Au principe de subsidiarité qui présidait à la définition des 5 premiers PCRD, se substitue en effet celui de coordination des objectifs de recherche nationaux et régionaux autour de ce programme.

Il s’agit d’un texte énorme, qu’il est impossible de détailler ici, et qui comprend 7 thèmes, dont la plupart concerne les sciences "dures".

L’étude des programmes scientifiques soutenus par ce 6e PCRD est un exercice édifiant auquel tout scientifique devrait se livrer dans sa discipline. En biologie et santé par exemple, les champs de recherche couverts par ce qui devrait devenir la totalité ou du moins le nec plu ultra de la recherche sont incroyablement restreints, se cantonnant pratiquement à la génomique et ses applications immédiates sur le plan de la thérapeutique (avec un zoom sur tests diagnostiques) et des biotechnolgies. Il s’agit en quelque sorte de rentabiliser les énormes sommes dépensées pour le séquençage en recherchant les thèmes les plus susceptibles de déboucher rapidement sur du développement « rentable » (tests de diagnostique, OGM, et médicaments onéreux.) Un paragraphe spécial traite des maladies de la misère (paludisme, tuberculose et SIDA, mais n’envisage que l’aspect médicaments, dont on a vu encore récemment comment il est géré ensuite). Des pans entiers de recherche sont simplement passés sous silence.

À cela s’ajoute la création de réseaux d’excellence européens, qui seront de très gros regroupements de scientifiques autour de thèmes correspondant à ceux définis par le 6e PCRD, leur permettant d’obtenir les sommes allouées aux programmes intégrés, et qui
faciliteront la mobilité des chercheurs
. Il est donc en train de se constituer une "aristocratie scientifique" sur ces thèmes de recherche, (par le bon vouloir de quel prince ?).

Même si les sommes allouées à cette opération peuvent paraître relativement faibles, (5% des crédits de recherche en Europe), elles sont suffisantes, jointes aux méthodes de pression de l’ERA, pour effectivement réorienter (marchandiser) durablement la recherche européenne si on n’y prend pas garde.

Cette politique aura des conséquences extrêmement dommageables dans deux domaines.

D’une part, la recherche fondamentale, qui était jusqu’à présent le domaine des Etats, va se trouver de plus en plus pilotée par l’ERA. Or il n’est pas question de cette recherche que j’appellerai « libre » faute de mieux, d’où seule peuvent surgir les découvertes ouvrant de nouveaux champs de connaissances (avec ou sans « retombées » rapides). Cette politique à courte vue fait que d’ici à 2010, la science européenne risque d’être morte.

Il serait d’ailleurs intéressant de confronter comment ces directives sont appliquées dans les différents pays. Peut-être la discussion ici permettra-t-elle de faire ces
comparaisons ?

Cette question soulève actuellement de nombreuses inquiétudes de la part de forces très diverses, et l’idée d’un Conseil Européen de la Recherche qui piloterait la recherche fondamentale est en discussion parmi les « experts ». En tout état de cause, alors que le 6e PCRD est en plein essor, un tel CER n’arriverait qu’en 2005... D’ici là, la recherche fondamentale qui ne correspond pas aux objectifs du 6e PCRD est menacée, pour autant en tous cas que les états suivent la politique Bruxelloise.

D’autre part, la recherche innovation dans les domaines intéressant "La Société" mais pas les sociétés, est notablement sacrifiée (c’est le cas de la solidarité pour la santé et les conditions de vie des pays dits du Sud, mais cela concerne aussi les problèmes de santé qui
demandent des recherches dont on sait qu’elles sont encore longues)... Il faut être conscient que cela prédétermine les futures retombées et applications.

S’il y a, dans le 6e PCRD quelques propositions pour une recherche sur les « maladies liées à la misère », les recherches sur les agents microbiens causant les maladies
infectieuses des pays « pauvres » sont par exemple quasi-absentes. Inversement, toutes les recherches visant à rentabiliser les énormes coûts du séquençage des génomes sont favorisées. Des pans entiers de recherche sont abandonnés dès qu’ils ne laissent pas présager des profits
rapides. Ainsi, les recherches qui vont déboucher sur des tests diagnostiques sont très « rentables », mais les efforts pour devenir capables de soigner les maladies ainsi
diagnostiquées peuvent être très longs et sont d’autant moins encouragés qu’ils nécessiteraient des approches ne débouchant pas forcément sur le "tout-médicament", ou ne
s’appuyant pas sur la génomique.

Cela va très loin, car on peut montrer que cela consiste à favoriser la science basée sur une conception réductionniste au détriment de la science intégrative, c’est-à-dire qu’il y a ingérence directe de l’Europe et des multinationales dans un débat qui pourrait sembler
devoir rester purement scientifique.

Ajoutons, pour conclure cette critique, que ce programme a été rédigé en toute opacité par des « experts » de la Commission européenne, sous pression d’un lobbying industriel énorme (les multinationales en particulier entretiennent toutes à Bruxelles des officines de lobbying).

C’est donc bien au niveau de la politique de la recherche, et non en aval que se détermine la politique de l’innovation et par voie de conséquence, que se prédéterminent les choix d’innovation et de développement.

Que faire ?

Je passe maintenant à une proposition, en me basant sur le constat suivant de l’état des luttes.

1) Le rôle de l’Europe est notablement sous-estimé, en tous cas en France.

2) Les scientifiques ont tendance à se préoccuper (à juste titre) des menaces contre la recherche fondamentale (y compris, en France, sur le statut de la recherche publique), mais à négliger le problème des « retombées ».

3) les associations et organisations de citoyens se préoccupent des « retombées » qu’elles soient économiques, environnementales ou éthiques, mais ne se rendent pas assez compte que le problème se situe en amont, au niveau des politiques de la recherche, qu’elle soit fondamentale ou finalisée.

4) Se battre contre la politique de recherche européenne et ses effets néfastes, et proposer des pistes pour une autre politique de recherche, corrélative à une autre politique tout court, nécessitera donc impérativement la synergie
entre les scientifiques
qui doivent d’avantage se considérer comme des citoyens, et les citoyens et leurs organisations qui doivent d’avantage se préoccuper de
politique de recherche, si difficile que cela soit, dans l’état actuel d’acculturation scientifique du public.

5) Et cette coopération doit en outre se faire au niveau européen, dans la mesure où il s’agit de répondre (combattre et remplacer) à une politique scientifique menée actuellement au niveau européen.

Or, ce débat-là, dans l’état actuel de la société, tout est fait pour l’empêcher.

C’est pourquoi nous proposons de lancer des Assises Citoyennes de la Recherche en Europe.

Ces Assises pourraient être organisées par un groupe d’organisations issu du FSE, et sur le modèle du FSE. Elles pourraient comporter des conférences thématiques préliminaires organisées dans les divers pays d’Europe.

Elles auraient un double but.

D’une part, faire participer très largement à la fois les scientifiques et les citoyens à la définition de politiques de la recherche (au sens large) en Europe. Cela serait une occasion concrète, précise, de mettre en pratique nos idées sur la démocratie et la participation.

Cela pourrait s’avérer un bon levier pour pousser la « communauté scientifique » à réfléchir collectivement à la politique scientifique qu’elle subit et à réfléchir à la signification de la participation des autres acteurs de la société dans la politique de la recherche.

Également, ce pourrait être un bon levier pour intéresser les acteurs du mouvement social puisqu’ils devront trouver des méthodes, (qui pourraient différer selon les pays), pour impliquer « les citoyens » dans une problématique dont ils sont tenus actuellement complètement à l’écart.

D’autre part, les propositions qui en sortiront constitueront des propositions alternatives aux diktats de la Commission européenne, qui pourraient ensuite être utilisées et défendues à la fois par des organisations (notamment syndicales), mais aussi au niveau du Parlement européen.

Si cette proposition rencontre l’intérêt des organisations représentées ici, je propose qu’elles s’inscrivent sur la
feuille qui va circuler, afin qu’une réunion de lancement puisse être organisée, après contacts électroniques préliminaires, dans le courant du premier trimestre 2004.

Il est grand temps que les citoyens se mêlent de la politique de la recherche, qui les concerne. Il est grand temps que les scientifiques réalisent que ce dialogue est la condition pour « sauver la recherche ».

Janine Guespin

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