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Lien croissance et emplois : mythe ou réalité ?

vendredi 15 octobre 2010, par Chantal Delmas

Depuis plus d’un siècle, la croissance est au coeur du développement économique et social de nos sociétés occidentales, mais de quelle croissance parle-t-on ?

Lien croissance et emplois : mythe ou réalité ?

Depuis plus d’un siècle, la croissance est au coeur du développement économique et social de nos sociétés occidentales, mais de quelle croissance parle-t-on ?
Face à la crise financière et sociale , le maître mot de nos dirigeants pour sortir de la crise est de retrouver la croissance. Cette croissance a pour critère essentiel l’augmentation du PIB qui est censé donner prospérité, abondance à un pays et à l’ensemble de ses membres et par ricochet à l’ensemble de la classe laborieuse.
Les pays présentés comme modèles sont ceux qui continuent à avoir de « la croissance » telles la Chine ou l’Inde.
Cette croissance reflète-t-elle réellement le développement de l’emploi et plus largement de l’humain ?
N’est-ce pas l’enjeu d’une bataille idéologique et, si oui, comment la mener ?
Quelles pourraient être les autre références permettant au mouvement social et écologique de se retrouver, de construire des alliances pour un autre mode de développement ?
Telles sont les interrogations que soulève aujourd’hui la question de la croissance face à la crise écologique, sociale, politique...

Lorsqu’il est question de croissance la référence immédiate est le PIB.
Qu’en est-il de cet indicateur qu’est le tout puissant PIB ?
- Selon Dominique Meda,* « lePIB est un indicateur de flux et ne tient pas compte de la valeur estimée des actifs et passifs (du patrimoine) publics et privés. Il ne mesure donc pas les externalités positives ou négatives qui font évoluer cette valeur et qui contribuent à un gain ou une perte de moyens.
Il présente trois grandes limites : il ne tient pas compte de temps et d’activités essentiels pour le développement de la société, comme le temps avec les proches, le temps pour les activités domestiques et activités politiques. Il n’est pas affecté par les inégalités dans la participation à la production ou à la consommation, il ne tient pas compte des dégradations apportées au patrimoine naturel ».

- Le PIB prend en compte un certain nombre de critères plus relatifs à la quantité qu’à la qualité de la vie. De nombreuses statistiques sur l’espérance de vie, la santé, l’éducation prouvent qu’il n’y a pas forcement corrélation entre la croissance dont le symbole est l’augmentation du PIB et le bien être social et écologique. En témoignent certains chiffres concernant l’espérance de vie en relation avec le PIB par habitant qui montrent clairement qu’au-dessous d’un certain seuil établi à 18 000 dollars de PIB par habitant, l’espérance de vie s’accroît avec le PIB, mais qu’à partir de ce seuil le PIB n’est pas déterminant. Par exemple, les USA avec un PIB de 38 000 dollars par habitant sont en ce qui concerne l’espérance de vie (78 ans) au même niveau que le Portugal avec moins de 20 000 dollars par habitant mais aussi que Cuba.*(étude Jean Gadrey).

- Le PIB est une valeur qui ne prend pas en compte et donc externalise les dommages environnementaux, sociaux, de santé. De plus il n’est aucunement question des dommages causés aux pays africains suite à la colonisation ni de l’enrichissement des pays occidentaux au détriment des pays africains, indiens ou d’Amérique Latine considérablement appauvris par notre croissance occidentale de type capitaliste et productiviste.
En d’autres termes, c’est un indicateur éminemment politique qui rend transparent, invisible tout rapport de classe.

- Dans le cadre d’une société capitaliste qui fait tout pour réduire la part des salaires dans « ses coûts » cet indicateur de croissance ne peut pas être considéré comme un indicateur de création d’emplois.
Pire, la capacité d’un pays est mesurée à son taux de productivité. Or plus le taux de productivité par salarié est élevé moins la main d’oeuvre recrutée sera abondante mais plus cela agira positivement sur le PIB par habitant.
La croissance via l’augmentation du PIB par habitant demeure encore aujourd’hui le seul credo des économistes libéraux qui ne souhaitent pas regarder en face les dommages collatéraux causés par la toute puissance d’une société basée sur le profit maximum et par le modèle productiviste qui détruit les écosystèmes, pollue, développe des inégalités croissantes et favorise un stress permanent des salariés, attaquant gravement leur état de santé, les poussant même parfois au suicide (suicide « professionnel » dans de grandes entreprises telles que France Telecom et Renault en France) ...
Si les gouvernements ultralibéraux défendent ce type de croissance, c’est en vue d’un profit immédiat.
D’où l’importance dans la lutte de classe du 21ème siècle de contester ce critère d’évaluation de la croissance et d’exiger de se référer à d’autres indicateurs de richesses tels que l’indicateur du développement humain, des inégalités sociales, de l’empreinte écologique.

L’ensemble des exploités de plus en plus précarisés n’a aucun intérêt à ce que cette situation perdure. Pourtant, longtemps, le mouvement ouvrier s’est construit sur le credo de la croissance productiviste se référant au modèle de la pensée keynésienne : seule la croissance peut créer des emplois qui eux-mêmes développeront la consommation qui recréera de l’emploi et de la croissance. Ne s’est-on pas battu pendant plusieurs décennies pour augmenter notre pouvoir d’achat plutôt que pour revendiquer un « mieux vivre » ou « mieux être » ?
N’a-t-on pas intériorisé dans le mouvement ouvrier cette notion de croissance ? Et plus largement n’a-t-on pas entraîné, via notre modèle occidental dominant, l’ensemble des pays colonisés et des pays dits communistes dans cette spirale du progrès humain lié à la croissance basée sur le PIB ?
L’appropriation de cette notion par la tradition ouvrière constitue, à mon avis, une aliénation majeure. Elle amène à une contradiction difficile à dépasser. Plusieurs dizaines d’années de lutte se sont appuyées sur cette croyance. Le lien entre croissance et abondance signifiait pour l’ensemble des exploités emplois et salaires.
Face à une société ultralibérale qui favorise les gains de productivité, le flux tendu au détriment de l’emploi, le dogme de la croissance garantissant le mieux être commence à être écorné.

- La notion de société d’abondance qui libèrerait l’humain n’est pas étrangère non plus à la culture communiste. En pleine crise écologique, de nombreux chercheurs posent la question
d’une autre croissance. Certains parlent même de décroissance pour sauver l’humanité.
D’autres préfèrent parler d’un autre type de développement ou de changement civilisationnel.

Un autre type de croissance et de développement est possible : créer des emplois sans croissance productiviste :

En voici quelques exemples :
- Produire des biens et des services de façon écologiquement durable : des services de meilleure qualité pour les personnes âgées, pour la formation exigent plus de travail que produire les mêmes services en détruisant les ressources naturelles et le climat ou en industrialisant les services.
- Remplacer progressivement l’agriculture productiviste provoquant d’innombrables dommages collatéraux sur l’environnement et sur la santé par une agriculture biologique de proximité. A production égale en quantité, il faudrait 40 à 50% d’empois en plus.
Les modalités de calcul actuelles nous diront que cette croissance est nulle et donc que la productivité du travail baisse. Et pourtant on aura créé de nombreux emplois, la part de la valeur ajoutée agricole aura progressé. La qualité et la durabilité de la production auront été bouleversées positivement.

- En ce qui concerne la question de l’énergie, le scénario negawatts (réseau d’une centaine d’experts) prévoit de produire en 2050 le même nombre de KWH qu’aujourd’hui. Cela équivaudrait à une absence de croissance selon nos références économiques dominantes actuelles. Mais ce scénario prévoit le doublement des utilisations de chaque KWH en raison d’une progression de l’efficacité énergétique : bâtiments mieux isolés, transports, machines et éclairages moins gourmands en énergie, réduction des gaspillages. Remplacer les énergies polluantes par des énergies renouvelables serait créateur d’emplois ; en France on estime à 680 000 le nombre d’emplois ainsi créés.
- Selon la CES , le transfert de la mobilité (les kilomètres parcourus) vers les transports en commun à l’horizon 2020 réduirait de 30% les émission de gaz à effet de serre ; 4,5 millions d’emplois disparaîtraient dans la production de véhicules individuels, mais 8 millions seraient créés dans les transports en commun à l’échelle européenne.
- Le remplacement des grandes surfaces par des commerces de proximité serait aussi créateur d’emplois.

- Les grands gisements d’emplois pourraient résider dans une économie dont le principe serait de prendre soin des personnes, mais aussi des biens pour les recycler, réhabiliter les logements… Il est souvent fait référence aux emplois industriels, mais ces emplois sont de moins en moins créateurs d’emplois car très automatisés. L’industrie, y compris l’énergie, ne représente que 13% des emplois totaux.
Ainsi, la possibilité de créer des emplois en sortant de la valeur « croissance type PIB », c’est-à-dire en adoptant une croissance plus qualitative que quantitative est assez facilement démontrable (voir tableau comparatif du conseil d’orientation pour l’emploi)

.Nous devons entendre les syndicalistes favorables à un développement plus durable écologiquement et socialement soutenable mais méfiants à l’égard de ces emplois pourvoyeurs de main d’oeuvre dite « non qualifiée » et permettant toutes les flexibilités.
La revendication d’emplois décents ne peut être ignorée dans un autre mode de croissance.
Il nous faut « repenser la pyramide des professions » nous dit Pierre Rimbert, journaliste au Monde diplomatique.
Une étude publiée fin 2009 par la New economic Fondation d’ Eilis Lawlor, Helen Kersley et Susan Steed aborde la question des inégalités en comparant les rémunérations de certains métiers sélectionnés aux deux extrémités de l’échelle de revenus et en estimant la valeur sociale de ces professions :
Pour un ouvrier chargé du recyclage payé 7 livres de l’heure, « chaque livre dépensée générera 12 livres de valeur sociale » pour l’ensemble de la collectivité. À l’autre bout de la chaîne, la rétribution des grands banquiers est de 500 000 à 10 millions de livres alors que pour chaque livre de valeur financière créée, ils détruisent 7 livres de valeur sociale (délocalisations, flux tendus, stress et problèmes de santé, de coût de l’emploi obéissant à des critères financiers).
Les auteurs de cette étude baptisent cela « retour social sur investissement ». La méthode utilisée pour quantifier la valeur générée par un emploi prend la théorie économique dominante à son propre piège.
Nous voyons bien que sur la question du rapport de l’emploi et de la croissance se déroule une bataille purement idéologique qui impose des changements de paradigmes de développements.
Cette étude avait pour but d’opposer la création de valeur pour la société à la création de valeur pour l’actionnaire, de suggérer de bouleverser un mode de rémunération qui valorise en les surpayant certaines professions particulièrement nuisibles et décourage systématiquement des activités profitables au plus grand nombre.

La question de l’emploi pour tous et d’un nouveau type de développement peut aussi se référer à des marqueurs plus traditionnels du mouvement social :

- La question de la réduction du temps de travail créatrice d’emploi et assurant des temps de mieux être pour tous (loisirs, éducation, politique…)
- L’égalité hommes - femmes dans les salaires ; la reconnaissance du travail dit « domestique »
- La retraite à 60 ans, en France et d’une manière plus générale en Europe, le maintien de la retraite par répartition plutôt que par capitalisation.
- L’augmentation des salaires.
- Le « parcours social sécurisé » permettant à chacun d’être, tout au long de la vie, soit en emploi, soit en formation, en congé parental, en reconversion avec un salaire assuré en fonction de la qualification.
Ce statut peut assurer une sécurité au salarié même en période de transition écologique
vers un nouveau type de développement.
- La notion de travail décent, campagne menée par la confédération syndicale internationale (CSI) :
« Le travail décent » est une stratégie pour atteindre un développement durable centré sur les gens. C’est un élément essentiel pour construire une société plus juste, équitable et inclusive, basée sur les principes de créations d’emplois, de droits des travailleurs, d’égalité entre femmes et hommes, de protection sociale et de dialogue social. La CSI justifie cette proposition en ces termes : « La croissance n’est pas suffisante, le commerce international et la croissance économique ne peuvent à elles seules éradiquer la pauvreté. »

Au-delà des revendications du mouvement social et écologiste

La question de la référence à un indicateur (le PIB) ne correspondant pas au développement humain mais au profit quantitatif que peut générer ce type de société capitaliste est une question éminemment politique qui pose la question du pouvoir.
D’autres indicateurs de croissance et de développement pourraient être pris en compte
et peut-être combinés tels l’indice de développement humain, l’indice de l’empreinte écologique, des inégalités sociales...
La première condition à poser est la question de savoir qui détient le pouvoir et pourquoi faire ?
Une reconnaissance du pouvoir des populations et des salariés dans l’entreprise, mais aussi dans les institutions et dans la gestion économique en général permettrait d’établir d’autres critères de développement humain et donc de définir, dans l’intérêt de l’ensemble de la société, d’autres critères de développement. Une des premières conditions pour assurer ce nouveau type de développement est de renverser la répartition des richesses actuelles qui a conduit, par la financiarisation de l’économie, à baisser la part des salaires de 9 points en 20 ans.
Ceci se justifierait d’autant plus que le pouvoir économique entre les mains d’une poignée de néolibéraux montre actuellement son incapacité totale à répondre aux besoins de la société, y compris dans les critères qu’il a lui-même fixés.
La contestation des indicateurs de richesse et de croissance de type PIB et l’alliance entre les mouvements sociaux et écologiques dans des revendications qui leur sont communes sont des points d’appui importants pour une alternative progressiste.
Cette nécessité est renforcée par la crise écologique mais aussi par la crise sociale et économique européenne dont la Grèce est l’un des meilleurs révélateurs. En ce qui concerne la seule question de la croissance et de son impact sur l’emploi pour tous, je conclurai par cette citation de Jean Gadrey : « La seule vraie question est celle du rassemblement des forces sociales et politiques capables de dégonfler la baudruche de la croissance comme préalable à tout ».

*Dominique Meda sociologue : au-delà du PIB, pour une autre mesure de la richesse (Champ Actuel, 2008)

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