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Expertise scientifique et citoyenneté

vendredi 14 janvier 2011, par Janine Guespin

Forum sciences et démocratie, 27 Novembre à Lille

session : La science, l’expertise scientifique et ses limites

Intervention de Janine Guespin

Le thème de cette session s’intègre doublement dans la thématique « science et démocratie », puisqu’il concerne à la fois les rapports entre les scientifiques et « la cité », et l’organisation même de la science.

S’agissant des rapports entre la science et l’expertise scientifique on peut faire un double constat.

En continuité avec l’histoire des sciences du 20 e siècle, les disciplines sont éclatées en sous disciplines, compartimentées par les enseignements, (avec en plus, la séparation universités/écoles) et les instances de gestion de la recherche et de ses personnels. La classification d’Auguste Compte est encore fortement utilisée, et par exemple, l’enseignement de l’histoire et de la philosophie des sciences aux futurs scientifiques reste très marginal.

Mais une rupture s’est faite depuis un quart de siècle environ sur les finalités de la science telle que les États la conçoivent. Il ne s’agit plus de connaissances (que la société pourra ensuite utiliser) mais d’innovation, (il suffit de jeter un œil sur les textes officiels, où le vocable ’recherche et innovation’ est omniprésent). Ce terme ambigu désigne majoritairement la capacité de l’économie de la connaissance à booster la compétition et l’économie en termes de profits financiers. La recherche, la science qui se fait, doit être au service de l’innovation.

Il en résulte que l’expert scientifique d’une part est totalement myope, car il ne connait qu’une petite partie des connaissances nécessaires pour traiter un sujet, et d ’autre part, est généralement choisi parmi les scientifiques qui acceptent la rupture de « l’économie de la connaissance », et qui, en conséquence raisonnent, explicitement ou implicitement en fonction de critères financiers.

Je vais prendre des exemples en biologie.

Naturellement, on peut parler des OGM végétaux. Du point de vue des disciplines, ils concernent au minimum, la génétique, l’agronomie, l’écologie, l’économie, la sociologie, la toxicologie, voire la médecine (sans compter les industriels, les paysans et les consommateurs). Quel expert est capable, non pas de posséder toutes ces compétences (ça c’est impossible), mais de discuter de façon fructueuse et pertinente avec les autres experts nécessaires pour traiter la question ?

Mais un sujet moins conflictuel, permettra de mieux cerner les problèmes dans leur complexité. On peut parler des résistances aux antibiotiques, qui viennent de défrayer la chronique avec l’apparition d’un nouveau gène de résistance particulièrement dangereux. Quels sont les experts capables de comprendre l’origine et de trouver des remèdes à long terme à cette situation ? Sont impliqués dans la genèse du problème, les laboratoires pharmaceutiques qui choisissent leur stratégie de mise des antibiotiques sur le marché, les médecins, les malades, les parents qui travaillent et ont besoin que leurs enfants malades retournent vite à l’école, les élevages qui n’appliquent pas la réglementation, l’hygiène insuffisante des personnels de ces fermes, le pèlerinage à la Mecque, et aussi les mauvaises conditions de vie qui retardent les guérisons et nécessitent des antibio-thérapies prolongées. Pour parler valablement (expertiser) de cette question on a besoin non seulement de microbiologie et d’épidémiologie, mais aussi des concepts économiques, sociologiques, médicaux, pharmacologiques, institutionnels, voire juridiques. Et on a aussi besoin de quelque chose qui ne se trouve pas dans les disciplines académiques, le point de vue des utilisateurs, des citoyens.
Une telle expertise aurait nécessairement un impact sur la politique scientifique. Par exemple, on a très fortement diminué les recherches fondamentales sur les maladies infectieuses (à exception de la tuberculose) dans les programmes de recherche publique de microbiologie. (Corrélativement, d’ailleurs, Aventis a fermé au début du siècle le centre prestigieux sur les maladies infectieuses de Romainville). Or même si l’on réunit toutes les connaissances nécessaires, il y a en plus, des choix de société, qui vont aussi retentir sur les politiques de recherche. C’est moins par manque d’informations que par recherche du profit maximum qu’Aventis à supprimé la recherche sur les médicaments « des maladies des pauvres ». Or les syndicalistes CGT d’Aventis Romainville avaient soumis au gouvernement un plan pour transformer leur centre (avec les 800 chercheurs et techniciens de haute compétence) en pôle public/privé sur les maladies infectieuse. Jospin (conseillé par quels experts ?) a tergiversé, laissant Chirac refuser le projet. C’est donc un pan de recherche publique qui a été refusé. A l’époque, le projet syndical (baptisé NEREIS), n’avait pas fait l’objet d’un débat, ni scientifique, ni citoyen, en dépit des efforts de ses promoteurs.

On a là je crois tous les ingrédients pour réfléchir à des propositions concrètes, pour inventer une relation entre science et démocratie, permettant une expertise démocratique. Pour ce faire, il ne suffit pas de dire qu’il faut que les citoyens soient consultés, il faut aussi modifier certaines pratiques de la science elle même. Ce sera d’autant plus difficile peut être que les pratiques sont fortement modifiées de nos jours par la gestion managériale des chercheurs (indices de citation par exemple), qui rend difficile de prendre le temps de réfléchir de façon un peu large. Inversement cependant, les bouleversements qu’imposent la technoscience actuelle peuvent également favoriser la levée de certaines pesanteurs.

Au niveau de la science, il faudrait introduire ce que le philosophe des sciences Hugh Lacey appelle une science contextualisante, une science capable de prendre en compte les niveaux d’imbrication nécessaires pour chaque problème, y compris lorsque cela requiert une mise en commun de sciences de la nature, de sciences sociales ou humaines et des technologies. Il ne s’agit pas seulement de faire appel à des experts eux même myopes, et selon le bon vouloir des dirigeants. Je pense en effet que chaque scientifique devrait alterner la nécessaire routine spécialisée, décontextualisée, avec, par moments et selon les sujets traités, la participation à une étape contextualisante, de discussions et de travail avec des chercheurs des autres disciplines concernées par le problème traité, par l’environnement du problème traité. Y compris les citoyens concernés, échanges rien moins que faciles dans les conditions actuelles d’ignorance mutuelle. Ceci exigerait du temps, et suffisamment de connaissances portant sur les autres disciplines, ce qui revient à dire qu’il faudrait modifier les enseignements, et la culture du rendement en publications. Mais cela modifierait grandement la pratique de la science et celle de l’expertise

L’utilité de tels échanges dépasserait la question sociétale qui les aurait fait advenir, en permettant de se poser à nouveaux frais, de nouvelles questions scientifiques, générant éventuellement de nouvelles recherches dans plusieurs des disciplines concernées. Les problèmes posés par les résistances aux antibiotiques auraient mérité une telle étape de contextualisation, il y a déjà longtemps, et celui des maladies infectieuses bactériennes (tuberculose, mais pas seulement), ou des maladies nosocomiales, justifie un travail commun entre microbiologistes, médecins et personnel hospitalier, épidémiologistes, sociologues, chercheurs des laboratoire pharmaceutiques et associations de malades ou habitants de régions particulièrement touchées par ces maladies.
Un tel travail existe, de façon parcellaire au niveau de certaines ONG. Il devrait devenir partie intégrante du métier de chercheur.

Or un tel objectif peut se mettre en place progressivement dès maintenant. Dans l’immédiat, il pourrait être promu, au niveau de quelques laboratoires plus conscients de son intérêt, sous forme de petits colloques ou rencontres. On peut imaginer que des conseils régionaux partisans de la démocratie participative réussissent à aider des chercheurs et des associations de citoyens à réaliser de tels colloques, pas seulement sur les maladies infectieuses, bien sur, mais sur tout thème en particulier ceux lié au développement et aux recherches régionales.

Les panels citoyens ont montré qu’une telle démarche était possible. Mais, à la différence des panels citoyens, il s’agirait ici d’impliquer progressivement et de façon durable et aussi large que possible, la communauté scientifique (sciences dure et molles ensemble), les technologues et les citoyens, dans des pratiques de dialogue, dans l’invention de nouvelles pratiques de dialogue. Les scientifiques ne seraient pas là simplement pour faire part de leurs connaissances aux citoyens, mais pour discuter, entre eux, entre disciplines différentes, et avec les citoyens, des différentes facettes d’un même problème.
Cette conception de la science modifierait la pratique de d’expertise, à la fois du côté des experts, et du côté de la possibilité pour les citoyen de donner leur avis. En effet, dans la mesure où des citoyens seraient de plus en plus appelés à prendre part à ces séances de travail, de façon très décentralisée, à terme presque partout où il y a des laboratoires de recherche, cela modifierait leur regard sur la science, cela faciliterait, (et permettrait ultérieurement de rendre incontournable), la consultation citoyenne sur des choix de politique de recherche publique.

Inutile de dire que ce n’est pas la tendance dominante actuelle, mais il me semble néanmoins qu’il n’est pas impossible d’initier dès maintenant sa mise en place .

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