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L’illégitimité du G 8 et du G 20

lundi 6 juin 2011

Ancien éditeur, spécialiste de questions géopolitiques et des relations internationales, membre du Conseil scientifique d’ATTAC.

Le G 8/G 20 sera présidé en 2011 par la France. Sarkozy a annoncé ses priorités : réformer le système monétaire international ; renforcer la régulation financière ; lutter contre la volatilité des prix des matières premières ; soutenir l’emploi ; lutter contre la corruption ; agir pour le développement. Du côté du mouvement de la contestation de la mondialisation néolibérale et de la domination du capitalisme contemporain, des mobilisations unitaires vont rythmer l’année, en particulier à l’occasion du G 8 à Deauville en mai, et du G 20 au novembre à Cannes. Sarkozy développera son axe « moraliser le capitalisme » tout en intégrant dans son discours des bribes de positionnements critiques en tentant de créer quelques illusions sur son positionnement. Compte tenu de l’instrumentalisation du G 8/G 20 par le Président en vue des élections de 2012 et de la présence de Dominique Strauss Kahn à la tête du FMI, les confrontations revêtiront également un aspect de politique intérieure.

Par Nils Andersson

Des directoires qui décident de la guerre et de la paix

À chaque crise ou sortie de crise grave, pour affirmer leur autorité et imposer leur domination, les principales puissances se constituent en directoire. Il en fut ainsi en 1815 lors du Congrès de Vienne, première grande rencontre multilatérale réunissant belligérants et non-belligérants. Bien que toutes les nations européennes aient été invitées, jamais le Congrès ne se réunit en séance plénière les négociations qui décidèrent de la carte de l’Europe furent menées exclusivement entre les «  quatre grands  », l’Autriche, le Royaume-Uni, la Prusse et la Russie – la puissance vaincue, la France, gardant un strapontin grâce à l’habileté diplomatique d’un Talleyrand.

En 1919, au terme de la Première Guerre mondiale marquant la fin de la domination des pouvoirs légitimistes, la Conférence de Paris redessine la carte de l’Europe et se fixe pour objet de «  développer la coopération entre les nations  » et de «  leur garantir la paix et la sécurité  ». Si trente-deux pays sont présents, cinq États bénéficient du statut de «  puissances principales  », les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon  ; et le traité de Versailles sera l’émanation du Conseil des Quatre, baptisé le «  club des vainqueurs  », duquel le Japon se voit écarté.

Lors de la Conférence de San Francisco, en 1945, cinquante délégations, les pays ayant déclaré la guerre à l’Axe, se réunissent pour créer l’Organisation des nations unies «  fondée sur l’égalité souveraine de tous les États pacifiques et ouverte à tous les États grands et petits.  » À l’encontre de ce principe, les Grands imposent un directoire, le Conseil de sécurité, dans lequel les membres permanents, États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France et Chine se dotent d’un droit de veto.

Ces directoires ont tous été mis en place au sortir de conflits majeurs  ; ils pouvaient se réclamer d’une légitimité, celle des vainqueurs. 
Cette «  légitimité  », celle des vainqueurs, qui ne relève pas du droit international, mais du rapport des forces, ni le G 8, ni le G 20 ne peuvent l’évoquer.

Les fondements idéologiques du G 8

Il y eut d’abord le G6, créé en 1975, dans un contexte précis  : celui de la crise du système monétaire international après la décision, en 1971, de Nixon, en abandonnant la convertibilité en or du dollar, de mettre fin au système de Bretton Woods et, en 1973, celui de la guerre du Kippour, à l’origine du premier choc pétrolier qui marque la fin des «  trente glorieuses  ». Ce moment est aussi celui où s’amorce le grand tournant conservateur avec la mise en place de politiques économiques néolibérales. On a là les ressorts géostratégiques et idéologiques des déclinaisons à venir allant du G 6 au G 20.

Le G6 ne ressort pas d’une décision prise lors d’une conférence internationale mais de conciliabules informels entre les ministres des principales puissances économiques, une démarche qui germe dans le cadre «  think tanks  » comme le groupe de Bilderbeg ou la Trilatérale. Son origine fut la conférence des ministres des Finances convoquée en 1973 par George Shultz, secrétaire au Trésor de Nixon, réunissant les États-Unis, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, mais l’initiative en revient à Valéry Giscard d’Estaing, devenu président, qui a participé à ces réunions comme ministre des Finances et à Henry Kissinger, secrétaire d’État de Gérald Ford après avoir été celui de Richard Nixon — deux hommes en communauté de pensée tant en ce qui concerne la défense des intérêts du camp occidental que pour imposer l’économie de marché, objectifs aux fondements du G 6. [1]

Ces réunions sont présentées comme un moyen de «  discuter des affaires du monde en toute franchise et sans protocole, dans une ambiance décontractée  ». [2] Plus sérieusement, l’intention est de se réunir entre tenants de l’économie de marché, hors du cadre de l’ONU. Exeunt l’Union soviétique et la Chine. Autre motif, le serpent de mer de la réforme du Conseil de sécurité rendant impossible l’obtention d’un siège de membre permanent à l’Allemagne, au Japon et à l’Italie, leur cooptation au G 6 détourne cet obstacle. Il s’agit donc, sous un habit informel, d’instituer un lieu de concertation et de décisions en dehors du cadre de l’ONU.

Le G6 se réunit pour la première fois à Rambouillet avec les chefs d’État de l’Allemagne, des États-Unis, de la France, du Japon, de l’Italie et du Royaume-Uni, six puissances ayant une histoire impérialiste et coloniale. Dès l’année suivante, le Canada, membre de l’Alliance atlantique, comme tous les autres participants à ce cénacle (à l’exception du Japon pour des raisons géographiques), est intégré au G 6 qui devient le G 7. Sa configuration politique est claire, comme est claire sa vision géopolitique partisane du monde. (...)

La gestion des «  affaires du monde  » par le G 7

Les réunions du G 7 et ses déclinaisons ultérieures sont préparées et balisées par les réunions du G 7 Finance, celles des ministres des Affaires étrangères, du Commerce, de l’Environnement, du Travail… Dans chacun des gouvernements nationaux, un grand nombre d’experts travaillent sur les objectifs recherchés, confirmant ainsi le caractère de «  gouvernement mondial  » que lui attribuent ses protagonistes.

Au fil des sommets, se substituant à l’ONU, le G7 devient l’instigateur des politiques appliquées en matière économique, financière et sociale dans le FMI, la Banque mondiale, le GATT puis l’OMC, l’OCDE… Quelques exemples.

Ce rôle de directoire de la mondialisation libérale va être affirmé dès le IIIe sommet du G 7 à Tokyo, en 1979. Reagan et Thatcher au pouvoir, les options économiques sont claires  : «  Les pénuries d’énergie et les prix élevés du pétrole ont provoqué un réel transfert de revenus… Toute tentative de compenser ces dommages par une augmentation correspondante des revenus n’aboutirait qu’à une inflation accrue.  » [3] Emploi, salaires et chômage deviennent des variables d’ajustement.
En 1986, alors que la crise de la dette déstabilise l’Argentine et des pays asiatiques, la Déclaration finale du sommet de Tokyo souligne  : «  la nécessité d’appliquer dans tous les pays des politiques d’ajustement structurelles [… ]Ces politiques incluent l’innovation technologique, l’adaptation des structures industrielles, la croissance du commerce et des investissements directs étrangers  ». En même temps, «  les pays en développement et notamment les pays débiteurs  » sont appelés «  à encourager le rapatriement des capitaux [ceux des transnationales s’entend], à améliorer l’environnement pour les investissements étrangers et à promouvoir des politiques commerciales plus ouvertes.  » C’est la voie ouverte à la libre circulation des capitaux et au libre-échange sans entrave, à une mise en concurrence mondiale, politique qui sera appliquée par le FMI et la Banque mondiale dans le cadre du Consensus de Washington. Les membres du G 8 peuvent affirmer que le G 8 «  ne se réfère à aucun corps de doctrine spécifique, qu’il n’est animé d’aucune idéologie  » ce sont bien les fondements de la «  gouvernance  » néolibérale qui dictent ses politiques.

En 1988, alors que le Sud s’enfonce sous le poids de la dette, le sommet de Toronto glorifie «  la mondialisation des marchés  ». La chute du Mur amplifie ce contentement, c’est le temps du Nouvel ordre mondial et de la fin de l’Histoire. Mais le rappel à la réalité ne tarde pas, le cycle de nouvelles crises se profile et la contestation du rôle du G 7 s’exprime avec toujours plus de force  ; en témoignent le contre sommet de l’Arche et le concert «  Ça suffit comme ça  » en 1989 à Paris annonçant les Forums sociaux et Seattle.

Le G 7/G 8, instrument de l’économie libérale dans le Nouvel ordre mondial

Dans le cours des années 1990, les équilibres mondiaux sont profondément bouleversés. Si, jusqu’ici, l’objectif des principales puissances capitalistes a été de définir dans le cadre du G 7 des politiques communes pour surmonter les crises et imposer les règles de l’économie néolibérale, conséquence de la mondialisation dont elles sont les instigateurs et les accélérateurs, la défense des intérêts du monde occidental les oblige à accorder quelques prébendes au pays du Sud, exploités et pillés depuis les premières conquêtes coloniales et auxquels elles continuent d’imposer implacablement leur loi. Des mesures d’ajustement de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE) sont prises lors du sommet de Toronto en 1988  ; pour juger de «  l’efficacité  » de ces mesures, il suffit de se reporter aux chiffres de la Banque mondiale entre 1989 et 2001, la dette des PPTE est passée de 141 à 214 milliards de $  !

Afin d’assurer la sécurité globale de la zone euro atlantique, le G 7 se préoccupe également de «  la transition financière de la Russie vers une économie de marché  ». En 1993, Eltsine reçoit le soutien du G 7 qui lui apporte une aide financière importante. 

L’entrée de la Russie dans le G 7 va s’effectuer par étapes. Il est très important pour les sept grandes puissances capitalistes d’avoir un regard sur l’économie de la Russie et un contrôle sur l’utilisation de l’aide accordée. Pour la Russie, en étant admise dans le G 7, dans lequel elle se présente comme le représentant des intérêts des pays en voie de développement (le G20 va lui faire perdre ce rôle), elle garde un statut de Puissance. En 1997, lors du Sommet de Denver, avec son admission comme membre presque à part entière (la Russie reste écartée des réunions des ministres des Finances), le G 7 devient le G 8.

Le G 20 un directoire mondial

Si l’économie et la finance demeurent le champ d’intervention privilégié du G 8, pour ses participants l’économie néolibérale est «  une valeur universelle  », le but est de faire de ce cercle fermé un lieu de décision globalisé. Ainsi, usurpant le rôle de l’ONU, les sommets du G 8 mettent à l’ordre du jour de leurs discussions les guerres dans le Proche et le Moyen-Orient, la crise des Balkans, le terrorisme (dès 1995), la prolifération nucléaire, les questions énergétiques, l’environnement, l’emploi et le travail, l’éducation, la criminalité internationale, la société d’information…

Cet objectif va être clairement affirmé lors du sommet de Denver dont le communiqué final précise qu’on y a décidé «  des mesures nécessaires, sur le plan mondial comme à l’échelon national, pour modeler les forces de l’intégration de manière à assurer la prospérité et la paix à nos citoyens et à l’ensemble de la planète en cette veille du xxie siècle.  » C’est là un rôle de «  gouvernement mondial  », illégitime du fait que le G 8 s’est constitué hors de toute décision internationale, qu’à l’encontre du multilatéralisme, il est réservé à des Puissances qui se cooptent entre elles et qu’en 1967, si les États qui le composent représentent plus de 67 % du PNB mondial, ils ne sont que 14,5 % de la population mondiale. Enfin, si le droit de réunion existe pour tout État, aucun État ou groupe d’États n’a la légitimité de prendre des mesures «  sur le plan mondial […] pour modeler les forces de l’intégration  » non pas comme ils l’affirment, «  pour la prospérité et la paix  » mais en les coulant dans le moule du capitalisme néolibéral.
Politique de guerre, crises économiques et montée en puissance des économies émergentes multiplient les contradictions et déstabilisent plus encore les équilibres mondiaux. La domination des principales puissances impérialistes et capitalistes se voit mise en question avec la montée de nouvelles puissances concurrentes, de nouveaux rapports de force se créent dans le monde.

Le centre n’est plus hégémonique et «  du fait que des pays émergents ne soient pas représentés au sein du G 7 amenuise la capacité de ce dernier à traiter adéquatement de certaines questions relatives à l’évolution du système économique et financier international  », il est donc décidé de créer le G 20 comme lieu de discussion entre pays industrialisés et pays en développement. Comme lors de l’intégration de la Russie, l’élargissement du G 8 en G 20 va s’effectuer par étapes. Le processus s’amorce dès 1999 lors d’une réunion des ministres des Finances, le poisson-pilote du G 7.

Le G 20 marque la nécessité, pour gérer les antagonismes centre-périphérie et pour renforcer «  l’architecture financière internationale  » néolibérale, d’intégrer de nouvelles puissances mondiales ou régionales. Ainsi, son cooptés par les membres du G 8  : la Chine, le seul des cinq Grands qui n’était pas membre du G 8, l’Inde, la Corée du Sud, l’Indonésie, l’Arabie saoudite, pour l’Asie ; pour l’Océanie, l’Australie ; pour l’Afrique, l’Afrique du Sud ; pour l’Amérique du Sud et centrale, le Brésil, l’Argentine, le Mexique ; et pour l’Eurasie, la Turquie. Bien qu’elle soit déjà représentée par cinq États [4], l’Union européenne devient également membre à part entière du G20, l’euro-centrisme ne s’est pas encore dissous dans l’universalisme.

Pour confirmer la volonté que le G 20 se substitue à l’ONU et marquer qu’il constitue un instrument privilégié de la «  bonne gouvernance  » de l’économie de marché, le directeur général du FMI, le président de la Banque mondiale, le président du Forum de stabilité financière (ex Conseil de stabilité financière) et le directeur de l’OMC participent à ses Sommets.

En 2008, s’est tenue la première réunion au niveau des chefs d’État du G 20.

Opposer le multilatéralisme au pouvoir autocrate du G 20
De nombreux exemples témoignent du dessein de dessaisir l’ONU de ses prérogatives et de doter le G 20 de pouvoir de décision. Rappelons l’exemple de la Conférence convoquée par le président de l’Assemblée générale Miguel d’Escoto, en juin 2009, sur la crise économique et financière mondiale, lors de laquelle fut discuté le rapport Stiglitz. Cette initiative, dénommée G 192, en référence au nombre des membres de l’ONU, marquait une volonté de donner voix à tous les États dans le débat suscité par une crise mondiale. Le G 192 fut boycotté par les principales puissances et le G 20 imposé comme instance de décision pour imposer, face à la plus grande crise du capitalisme depuis les années 1930, des mesures conformes à la pensée unique néolibérale.

Le fait que le G 20, comme le G8, se constituent en organismes supranationaux pour imposer les lois de l’économie de marché, sans contrôle démocratique et citoyen, les rend illégitimes comme il est illégitime que des décisions politiques, économiques, financières et militaires, touchant à la menace écologique et à la guerre et dont dépend l’avenir de l’humanité, soient prises lors de conciliabules au sein de directoires et non dans un cadre multilatéral. Ceci aggrave plus encore la hiérarchisation des pouvoirs et l’inégalité entre les nations et réduit plus encore les droits d’expression et de représentation des citoyens.

On invoque, pour légitimer le G 20, qu’il représente 85 % du commerce mondial, les deux tiers de la population mondiale et plus de 90 % du produit mondial brut (somme des PIB de tous les pays du monde). Certes, mais il en est du rapport de force entre les nations comme des rapports de force au sein de la société entre capital et travail. Comme il est affirmé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, «  tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit  », la Charte des Nations unies affirme «  l’égalité des nations grandes et petites  » ; en raison de ce principe fondamental, rien n’autorise des États, en arguant de leur puissance politique, économique, démographique ou militaire, à se constituer en «  gouvernement mondial  » et d’en exclure 173 États membres des Nations unies.

Par ailleurs, l’admission dans le G 20 de «  nouvelles puissances  » d’Asie, d’Afrique et d’Amérique ne le rend nullement plus démocratique. Aucun des États membres du G 20 n’a reçu mandat de la part d’un autre État de le représenter et l’histoire passée et récente est là pour le démontrer, toutes les nouvelles puissances, comme celles qui les ont précédées, ont des intérêts propres, régionaux ou globaux, à défendre, intérêts nullement conciliables avec ceux d’un ordre mondial équitable qui ne peut exister que dans le respect du multilatéralisme.

Faire l’Histoire et non la subir découle des luttes sociales et politiques des peuples. C’est du développement démocratique à l’intérieur de chaque espace national et en maillant ces luttes au niveau international que l’ont peut acquérir la capacité de rendre plus démocratique le système des relations internationales. Dénoncer l’illégitimité du G 8 et du G 20 c’est lutter pour faire prévaloir un ordre mondial libéré de l’emprise de ces directoires dans lesquels les gouvernements des grandes puissances décident, entre eux et pour eux, sans contrôle démocratique, du devenir de la Terre et de l’Humanité.
4) De plus, l’Espagne et les Pays-Bas sont également invités lors des sommets du G 20.

Notes

[1Pour l’anecdote, signe des liens étroits qui existent entre les deux hommes, Kissinger sera invité à l’intronisation de Giscard d’Estaing à l’Académie française.

[2Site officiel du G 8 organisé à Évian en 2003.

[3Article 5 de la Déclaration finale du Sommet de Tokyo.

[4De plus, l’Espagne et les Pays-Bas sont également invités lors des sommets du G 20.

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