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Fukushima, mon horreur ou Le rêve d’une rationalité économique génère des catastrophes monstrueuses

Pour ouvrir un débat qu’il faudra poursuivre...

lundi 6 juin 2011

Par Elmar Altvater, professeur d’économie, Université de Berlin, membre du conseil scientifique d’Attac, Allemagne.

Le coprésident du parti «  Die Linke  », Klaus Ernst, a expliqué le maigre résultat obtenu par la gauche après les élections régionales allemandes du 27 mars 2011 (3,1 % en Rhénanie-Palatinat  ; 2,8 % en Bade-Wurtemberg) et la progression à deux chiffres des Verts en ces termes  : seuls les Verts ont profité de la campagne électorale, marquée par la nécessité d’un profond changement de cap dont le thème central, après la catastrophe de Fukushima, était la politique nucléaire. Le thème de la justice sociale, ajoute-t-il, a été relégué au second plan. Sa conclusion  : «  Quand tout est irradié, le salaire minimum ne sert pas à grand-chose.  »

C’est vrai. On parle moins de la crise économique mondiale qui continue pourtant ses ravages, qui a mené plus d’un État au bord de la faillite et pratiquement détruit l’espace européen, que du désastre nucléaire qui s’est produit au Japon à 9 000 kilomètres de l’Europe. C’est la mondialisation concrètement à l’œuvre. Chaînes commerciales et de sous-traitance, transactions financières et migrations, échanges culturels, Internet et téléphones portables, sans oublier les rencontres formelles ou informelles dans le cadre des G 8, G 20, etc., ont créé une proximité non seulement virtuelle, mais tout à fait réelle. Et maintenant on envisage de disperser dans le monde entier, éventuellement par containers, des matériaux radioactifs venus du Japon. Doit-on supprimer le container, symbole et véhicule de la mondialisation  ? Faut-il, après l’assouplissement des contrôles douaniers et des contrôles sur la circulation des personnes, instaurer de nouveaux contrôles sur la radioactivité  ? Où, par conséquent, se situent les frontières de la mondialisation  ? Réponse  : dans la nature, comme l’expose déjà Friedrich Engels avec une grande clairvoyance dans son avertissement extrait de La dialectique de la nature  : «  Ne nous flattons […] pas trop de nos victoires humaines sur la nature. Pour chacune de ces victoires, elle se venge de nous […] et nous sommes contraints de nous rappeler à chaque pas que nous ne maîtrisons en rien la nature, […] mais que, au contraire, nous lui appartenons avec notre chair, notre sang et notre cerveau, et que nous nous trouvons au milieu d’elle…  » Quand les forces productives et destructives sont développées avec suffisamment d’ampleur – comme c’est le cas à l’ère du nucléaire –, la rationalité économique se transforme non seulement en irrationalité mais en catastrophes.

La nature et notre rapport à la nature sont désormais des priorités absolues dans notre agenda. Jusqu’ici, les partis s’efforçaient de montrer avant tout leur «  compétence économique  »  ; c’est avec cette volonté affichée que le SPD a gagné les élections locales à Hambourg en février 2011. Le plus souvent, cela nous promet un opportunisme économico-politique sans scrupules dont la rationalité consiste à se mettre au service de puissants groupes à gros capitaux et à reproduire mot pour mot ce que disent leurs médias. La compétence dans la gestion économique a été et continue d’être mesurée au taux de croissance d’un pays ou d’une région. Il s’est formé sur ce point une maxi-coalition à laquelle participent également certains courants de «  Die Linke  »  : la croissance, et mieux encore une «  accélération de la croissance  », permettent de régler les problèmes économiques de notre temps. C’est pourquoi une loi sur l’accélération de la croissance est une des recettes miracles de la coalition libérale-conservatrice en Allemagne. Ce pourrait être une fois de plus un plagiat  ; comme l’a fait son ex-ministre de la Défense, Angela Merkel. Sur qui  ? Sur le gouvernement Lula au Brésil – un gouvernement de gauche qui, depuis 2007 déjà, met en œuvre un «  programme pour l’accélération de la croissance  » certes avec un certain succès sur le plan économique, mais avec un bilan écologique dévastateur.

À l’opposé, grâce à un «  Green New Deal  » – qu’entendent-ils par là au juste  ? –, les Verts promettent «  du vert  » et une croissance durable. «  Die Linke  » maintient (même si elle n’est pas unanime sur ce point) la nécessité de la croissance, respectueuse des équilibres sociaux et des ressources. Apparemment, la croissance reste l’ancre de stabilité idéologique et politique dans une société qui, comme l’écrivait Günter Anders dans les années 1950, «  travaille sans discontinuer à la production [de son] propre déclin  » et pense ne pouvoir continuer dans cette voie, jusqu’à l’issue fatale, que par une consommation accrue des ressources et de l’énergie, et donc par la croissance.

Mais cela est-il faisable  ?

On peut en douter. Car «  le rêve de la Raison engendre des monstres  », comme l’a montré Goya dans ses dessins des Caprichos [Caprices]. Il s’est produit quelque chose qu’aucun des scénarios de l’économie générale [mainstream economy] n’avait prévu. D’abord l’effondrement des finances mondiales après la débâcle des subprimes aux États-Unis et la faillite de la banque Lehmann. Des marchés financiers performants parce que néolibéralisés  ? – une théorie aussi dérisoire que ridicule. Ensuite vinrent les faillites dans l’«  économie réelle  » et l’augmentation vertigineuse de la dette publique qui ébranle l’espace européen. On va régler les problèmes de l’économie, espère-t-on, par l’argent puisé en masse dans les caisses publiques. C’est une erreur que paieront très cher surtout ceux qui ne sont pas assez mobiles pour «  optimiser  » leurs impôts par la fuite des capitaux, c’est-à-dire pour les réduire en évitant les contraintes fiscales. Mais les voix qui s’indignent sur ces impôts non perçus et la fraude fiscale sont couvertes par la stridence des sirènes d’alarme écologiques. On s’est déjà tellement habitué à l’annonce de catastrophes qu’on pourrait prolonger «  le sommeil de la raison  » [Goya]. Le changement climatique est presque inscrit dans la vie quotidienne des gens comme fatalité inéluctable. On sait que les résidus de la combustion des sources d’énergie fossiles subsistent pendant cent vingt ans environ dans l’atmosphère terrestre et la réchauffent. La responsabilité en incombe aux lois de la nature. Les réserves fossiles une fois consommées ne sont pas disponibles une seconde fois. Elles ont disparu en tant que sources d’énergie, mais les hydrocarbures si utiles ont été transformés en dioxyde de carbone, si nocif, lui. Selon les principes de la thermodynamique, dans la nature rien ne se perd mais, par un processus irréversible, la concentration de CO2 dans l’atmosphère provoque la catastrophe climatique avec ses conséquences secondaires et tertiaires contre lesquelles les climatologues nous mettent en garde  : inondations et périodes de sécheresse en des temps et en des lieux où elles ne devraient pas se produire, fonte des glaciers et disparition des calottes glaciaires, «  phénomènes climatiques hors normes  ». La vague de chaleur en Russie durant l’été 2010 pourrait avoir provoqué la mort de presque 55 000 personnes selon les comptes établis par les réassureurs dans leurs bilans annuels des sinistres.

Arrivé à ce point, on peut commencer à appliquer à la catastrophe climatique le «  B. A. BA  » du calcul des coûts et à trancher d’une manière économiquement rationnelle si l’on doit laisser libre cours au changement climatique en acceptant ses dommages ou s’il faut le combattre par des mesures de précaution.

Le principe de précaution résulte en droite ligne de la discordance soulevée par Hans Jonas dans son Principe Responsabilité [Prinzip Verantwortung] entre la portée spatio-temporelle de notre action – qui est en constante augmentation du fait de la croissance économique – et notre connaissance des conséquences de l’action. Cette incongruence a pour conséquence le paradoxe que d’une part notre savoir, comme l’économie, croît d’une manière géométrique, et que, d’autre part, nous sommes de moins en moins capables de savoir quelles conséquences involontaires notre action délibérée va entraîner, où et à quel moment. Jürgen Habermas a défini cela comme un «  nouveau manque de visibilité  ». Le principe de précaution fait débat. Personne ne le trouvera déraisonnable mais les conséquences à en tirer n’en restent pas moins controversées, du moins tant que prédomine la croyance (ou dogme) selon laquelle il serait possible de résoudre la plupart des problèmes mondiaux en stimulant la croissance et la compétitivité. Celui qui veut faire du principe de précaution un facteur politique d’importance doit lutter contre la rationalité et l’auto-certitude de l’économie en tant que science (présentée comme la seule voie possible), et combattre les lobbys qui font passer le profit à court terme avant la prévention à long terme. La possibilité de la catastrophe comme conséquence de cette rationalité est passée sous silence. Ainsi le glissement pervers de modèles d’action rationnels vers l’irrationalité qui imprègne la société dans son ensemble se trouve évacué du champ de la pensée et de l’action.
Ceci n’apparaît pas seulement à la fin de la chaîne énergétique fossile, lors des émissions de gaz à effet de serre, lors d’un effet irrationnel d’une action strictement rationnelle, mais dès le début de cette chaîne, lors de l’exploitation des sources d’énergies fossiles. Là non plus, manifestement, des catastrophes ne sont pas à exclure. La marée noire qui a pollué le golfe du Mexique, il y a un peu plus d’un an, après l’explosion de la plateforme pétrolière Deep Water Horizon a montré à quels risques énormes est liée l’exploitation du pétrole dit «  non conventionnel  » dans les profondeurs de la mer, suite à la raréfaction du pétrole «  conventionnel  ». L’ère fossile qui a commencé avec le charbon et la révolution industrielle vers la fin du xviiie siècle manque donc de combustible. C’est une révolution, qu’on la nomme et la perçoive ainsi ou non. Les sources d’énergie et leurs systèmes d’évolution et d’utilisation que l’époque moderne et l’époque postmoderne ont impulsés touchent à leur fin ou deviennent obsolètes. La culture fossile, fordienne ou même postfordienne, qui a marqué le xxe siècle disparaît. Mais elle ne sera pas abandonnée sans conflits. Pour s’assurer l’accès aux restes des ressources et pour influer sur leur commercialisation et la fixation des prix, on mène des guerres meurtrières en Irak et en Libye, dans le delta du Niger ou au Soudan.

On a cru longtemps que l’ère de l’atome constituait l’alternative à l’époque du charbon, du pétrole et du gaz. L’épouvante d’Hiroshima et de Nagasaki, en août 1945, a gravé dans la mémoire humaine l’énorme force de destruction de l’énergie nucléaire. Mais elle a également nourri l’illusion qu’on pouvait utiliser cette énergie énorme «  à des fins pacifiques  » dans le monde d’après la terrible Seconde Guerre mondiale. Le symbole de la première exposition universelle après la Seconde Guerre mondiale, à Bruxelles en 1958, était l’Atomium, reproduction de la structure d’un cristal de fer grossie 165 milliards de fois. On pouvait accéder par des escalators à l’atome domestiqué, au service des humains. L’optimisme «  atomique  » a trouvé en Allemagne son organe très critique dans la revue L’ère atomique. Mais depuis les années 1960 le scepticisme n’a cessé de croître, d’autant plus que le nombre des réacteurs atomiques a augmenté et que le problème du retraitement des déchets nucléaires est devenu de plus en plus grave.

La précaution, ce principe sur lequel des accords contraignants ont été conclus d’abord à la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (UNCED) à Rio de Janeiro en 1992, puis dans la législation européenne sur l’environnement, implique la sécurité dans le retraitement des déchets. C’est seulement ainsi que peut s’achever le cycle nucléaire, de l’exploitation des mines d’uranium jusqu’au stockage final des barres de combustible nucléaire consumées  : l’uranium est tiré de la croûte terrestre et enrichi de façon à ce que son énergie nucléaire puisse être, sous contrôle, transformée en énergie calorifique. Cette dernière, à son tour, peut être utilisée pour actionner des turbines à vapeur et, par ce biais, pour produire du courant électrique.

Or ici aussi on se rend compte que, suivant les principes de la thermodynamique, rien ne se perd. Les barres de combustible nucléaire consumées subsistent, elles doivent être stockées dans des endroits sûrs, et cela pour des dizaines de milliers d’années. Le retraitement des déchets implique une isolation totale face à l’érosion naturelle et aux interférences humaines. La catastrophe de Fukushima a montré qu’à l’échelle de 30 ans, sans même parler de 10 000 ans. Si le cycle nucléaire se clôt, alors cela se produit sous la forme d’une explosion avec retombées radioactives. Le cycle s’achève par une catastrophe, et c’est cela qui rend la technologie nucléaire si dangereuse.

Fukushima. Un joli nom pour un très grand malheur de l’histoire humaine et, à la différence de Hiroshima, mon amour, un lieu trop repoussant, trop irradié, pour une histoire d’amour. Reste à savoir si l’horreur de Fukushima nous ouvrira les yeux. Celle de Tchernobyl n’y était pas parvenue. Et après Fukushima  ? Le président Obama a annoncé non sans entêtement que, pour des raisons de politique énergétique, il allait faire construire des réacteurs atomiques supplémentaires. La Turquie prévoit de nouvelles centrales nucléaires, y compris dans des régions à fort risque sismique. La Corée du Sud ne voit aucune raison de ne pas construire les quatorze nouvelles centrales prévues et de ne pas pratiquement doubler leur capacité de 18,4 gigawatts à 35,9 gigawatts en 2024. Après les voitures, les semi-conducteurs et les bateaux, ce sont les centrales nucléaires qui doivent donner un nouveau souffle à l’offensive exportatrice sud-coréenne. Les centrales nucléaires, un produit comme les autres – le contrat d’achat, de crédit, d’utilisation et de maintenance peut bien s’étendre sur trois ou quatre décennies, mais quant aux conséquences de la production et de l’utilisation du produit «  centrale nucléaire  », c’est la société humaine dans la totalité de son histoire qui est concernée, et cela sur des dizaines de milliers d’années (la demi-vie du plutonium 239 s’élève à 24 110 ans), donc sur une durée deux fois plus longue (et même au-delà) que celle qui va des tout débuts de la protohistoire mésopotamienne, il y a onze mille ans, à l’époque actuelle.

Les partisans de l’énergie atomique savent-ils vraiment ce qu’ils font  ?
En Allemagne, tout de suite après la catastrophe japonaise, le gouvernement Merkel a plusieurs fois remis en question l’énergie atomique, après avoir annulé il y a moins d’un an, par un décret sur le prolongement de l’activité des centrales nucléaires allemandes, la sortie du nucléaire décidée par le gouvernement précédent rouge-vert. Or à présent les réacteurs les plus anciens sont retirés du réseau pour qu’on puisse vérifier leur sécurité pendant un délai déterminé. Une commission d’éthique doit accompagner cette vérification. Dans toute l’UE, 143 centrales nucléaires doivent être soumises à un test de résistance. Le ministre de l’Économie, Brüderle, lors d’une réunion avec la Fédération de l’Industrie allemande (BDI) a laissé échapper ce qu’en pense le gouvernement. Selon le procès-verbal de l’entretien, Brüderle a «  expliqué à plusieurs reprises que, vu l’imminence des élections régionales, la politique était sous pression et qu’à cause de cela les décisions n’étaient pas toujours rationnelles  ». Tel un parangon d’homunculus oeconomicus, Brüderle est doté d’une rationalité qui ne lui permet pas de présager ce qui se passera dans 24 000 ans mais qui prouve bien que son champ de vision est obstrué par des œillères. Figure pitoyable, mais qui se croit capable de concevoir une politique énergétique d’avenir. Il en va ici comme de la compétence économique en général  : la politique énergétique compétente sert les intérêts et les profits à court terme des trusts de l’énergie.

L’énergie atomique, contrairement à ce qu’espèrent et promettent les Brüderle de tous les pays, n’est pas une alternative aux sources d’énergie fossiles que sont le charbon, le pétrole et le gaz. C’est l’enseignement le plus important à tirer de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Elle a confirmé les leçons presque oubliées et occultées de Tchernobyl et de Harrisburg. Le lobby de l’atome, à l’œuvre dans le monde entier, les refuse, et la politique leur emboîte le pas sur ce point, sans doute pour une raison que mentionne Hermann Scheer dans son livre sur l’Impératif énergéthique paru en octobre 2010 juste avant sa mort  : «  Dans tous les États dotés d’armes atomiques la technique de l’atome est une technique «  à double usage” [double use]. L’armement atomique n’est pas pensable sans son potentiel propre de technologie atomique […] Stopper l’utilisation de l’énergie atomique signifie devoir désarmer les armes atomiques.  » Les centrales nucléaires font peur non seulement parce que ce sont des bombes à retardement, mais parce qu’elles démontrent qu’on possède le know-how technique et la capacité potentielle de construire la bombe atomique. Pourquoi sinon empêcher l’Iran de construire un réacteur atomique  ?

Le modèle énergétique des décennies passées au centre duquel se trouvent le charbon, le pétrole, le gaz naturel et l’atome, doit être abandonné au plus vite. Mais il est difficile de trouver des issues rapides. Naturellement, les énergies renouvelables pourraient être l’alternative. Mais cela ne pourra fonctionner que si non seulement on remplace le carburant, mais si en outre on transforme en profondeur les systèmes d’évolution de l’énergie et avec eux notre manière de vivre et de produire, donc également les rapports sociaux et notre rapport à la nature. Énergie solaire et économie solidaire – telle pourrait être la clé de voûte d’un socialisme du XXIe siècle.

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