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Que se passe-t-il en Europe à l’extrême droite du champ politique  ?

mercredi 8 juin 2011

par Jean-Yves Camus, politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), France.

Jusqu’au début des années 2000, la science politique, tout en donnant de l’«  extrême droite  » des définitions très différentes selon les auteurs, s’accordait pour considérer que cette famille politique différait des droites conservatrices et libérales sur divers sujets fondamentaux. L’adhésion des droites traditionnelles à une conception inclusive de la nation, donc à une définition contractuelle de l’identité nationale, semblait le point non négociable empêchant une recomposition complète des droites européennes, qui aurait mis fin à l’ostracisme dont est l’objet, depuis 1945, toute idéologie ou formation suspectée de complaisance envers le racisme et la xénophobie, pour ne rien dire de l’antisémitisme.

C’est alors que sont apparues plusieurs formations dont la nature, au besoin la pratique de gouvernement, l’histoire, ont démontré l’existence de droites populistes et xénophobes hybrides, à mi-chemin entre opposition globale au «  système  » et participation à celui-ci, rendue possible par des succès électoraux conséquents. Citons la mue idéologique du vieux parti agrarien suisse, l’Union démocratique du centre  ; la percée du FPÖ autrichien sous la houlette de Jörg Haider  ; la participation durable aux gouvernements Berlusconi de la Lega Nord et le rôle joué par le Dansk Folkeparti dans la vie politique danoise ainsi que le bref coup de tonnerre dans le paysage néerlandais que fut la Lijst Pim Fortuyn.

Pendant que l’antifascisme traditionnel continuait à penser l’émergence des populismes xénophobes selon les schémas habituels de la continuité entre les années 1930-1940 et aujourd’hui, les droites européennes révisaient leur logiciel politique. Les plus radicales prenaient acte du fait qu’elles demeureraient infréquentables si elles ne faisaient pas au moins quelques concessions aux règles du jeu démocratique  : il n’y a plus guère désormais d’extrême droite putschiste, le fascisme assumé amène l’ostracisation, le néonazisme est une contre-culture de marge sans avenir politique. Au sein des droites de gouvernement, la nécessité de récupérer les électeurs des partis nationaux-populistes et plusieurs évolutions de fond avaient pour résultat une offensive idéologique sans précédent autour de la promotion de trois valeurs  : la sécurité, la critique de l’immigration et une vision identitaire de la nationalité.

Que se passe-t-il à l’extrême droite du champ politique  ? Une nouvelle sous-famille de partis est née, celle des droites populistes et xénophobes radicalisées. Il s’agit de formations qui sont parfois des scissions droitières de partis libéraux ou conservateurs (Wilders vient du VVD libéral, sa trajectoire politique ressemble à celle de Philippe de Villiers), parfois des formations établies qui ont subi un cours de radicalisation (l’UDC suisse sous la houlette de Christoph Blocher), parfois des acteurs nouveaux comme la Ligue du Nord. Leur fond commun est une critique sévère de la déconnexion entre les élites et le peuple, débouchant sur une mise en opposition d’une démocratie représentative dévoyée et d’une démocratie directe qui permettrait de gouverner selon la voix provenant du «  bon sens populaire  ». Elles partagent également la volonté de distinguer entre une droite faussement de droite, car gangrenée par le relativisme culturel, la permissivité et le politiquement correct, et une droite entièrement décomplexée, idéologiquement offensive, promouvant une forme d’identité nationale rompant avec la tradition contractuelle. Au cœur du débat  : la critique du multiculturalisme, ou plutôt un habile paravent de celle-ci, qui en elle-même est légitime. On perçoit en effet sans difficultés que dans l’esprit d’Umberto Bossi, par exemple, il n’est pas demandé d’assumer des valeurs cataloguées à droite et la désignation de l’islam (pas de l’islamisme) comme une force conquérante, un facteur de dissolution de l’identité nationale et une idéologie totalitaire incapable de s’adapter à la civilisation européenne. Englobés par facilité dans la catégorie fourre-tout de l’extrême droite avec la charge disqualifiante que cela implique, ces mouvements méritent un examen approfondi qui permet de déceler des innovations importantes dans le discours et les pratiques militantes de cette sous-famille des droites européennes.
La première est incontestablement de construire un programme politique d’exclusion sur la base de valeurs d’inclusion habituellement portées par la gauche ou la droite modérée. L’agenda anti-islam de Fortuyn et Wilders est construit sur la nécessité pour les sociétés européennes de préserver les acquis de tolérance, d’égalité des sexes (voire de la liberté sexuelle), de laïcité sur la valorisation de la liberté individuelle, entrepreneuriale mais aussi comportementale. En corollaire ces partis – comme d’ailleurs nombre de formations de la droite décomplexée de gouvernement, italienne ou française notamment –, mordent électoralement sur les couches populaires naguère acquises à la gauche en réhabilitant l’autorité, le droit à la sécurité, le travail et la méritocratie qui ne sont pas que des fondamentaux de la droite réactionnaire mais aussi une partie intégrante d’une culture ouvrière, ou à tout le moins populaire, possédant un versant conservateur, autoritaire et parfois ethnocentriste.

Une nouvelle identité

La seconde nouveauté est de présenter une vision de l’identité nationale qui diffère assez fondamentalement de celle proposée par la tradition libérale-conservatrice, construite à partir des principes de 1789, donc de la notion d’une citoyenneté acquise contractuellement, par l’effet de la volonté et sur la base de valeurs universelles. Dans les formations du type populiste scandinave, chez l’UDC suisse Oskar Freysinger comme chez Umberto Bossi et sa «  jeune garde  » d’élus leghistes, l’identité prime sur la nation, le Heimat  sur la patrie  : elle est essentiellement invariante, fixée par l’espace, l’histoire et la tradition, parfois même par l’ethnie. Elle ne laisse aucune place aux modèles constructivistes que sont la nation républicaine, l’Europe fédérale du libre-échange, l’économie globalisée et le gouvernement mondial. Elle est souvent décrite comme ethno-différentialiste et reformulant politiquement sur ce sujet les idées de la Nouvelle droite, ce qui est radicalement différent en termes de vision du monde, de l’idée classique et consensuelle d’une identité nationale basée sur l’assimilation au corpus de valeurs majoritaires. Il s’agit d’une demi-vérité. En effet, les partis cités plus haut, tout comme d’autres d’une moindre importance (Plataforma per Catalunya  ; Bloc identitaire), proposent l’homogénéité du peuple sur un territoire donné alors qu’Alain de Benoist et le GRECE affirment que «  l’identité ethnoculturelle des différentes communautés qui vivent en France aujourd’hui doit cesser d’être rabattue sur le domaine privé, pour faire l’objet d’une véritable reconnaissance dans la sphère publique  » [1]. Le débat n’est pas anecdotique et il n’est pas confiné au milieu de la droite extra-parlementaire ou radicale. Dans les années à venir les droites de gouvernement seront confrontées à un problème majeur dans la définition qu’elles proposent de l’identité nationale. Ou elles choisiront de continuer à défendre un modèle de citoyenneté ouvert, ce qui ne leur permettra pas de récupérer en même temps l’électorat des partis nationaux-populistes du type Front national  ; ou elles feront de cette dernière manœuvre politique une priorité et leur discours sur la nature de la nation deviendra nécessairement «  identitaire  ». Le vieux modèle national-républicain de «  la terre et les morts  », l’exaltation de l’État-nation et d’une citoyenneté fondée sur des valeurs historiquement partagées, sera sans doute moins attractif que celui d’une identité ethnico-culturelle qui réussira à articuler enracinement local, régional et national, dans le cadre plus large d’une identité européenne qui n’est ni celle de l’Europe-marché, ni celle de l’Europe institutionnelle. Dans le cas français, cela signifie que la politique actuelle consistant à définir de manière de plus en plus restrictive les conditions d’appartenance à la communauté nationale buteront à un moment sur cette évidence  : pour les électeurs réguliers du FN et en particulier le noyau dur de ceux-ci, l’identité française ne peut s’acquérir que si on est ethniquement européen et elle suppose l’acceptation du fonds catholique de nos valeurs, au moins comme norme culturelle. Tous les efforts de la droite pour chasser – au moins en paroles – sur les terres du FN ont de grandes chances d’échouer parce que la mise en avant de la notion d’identité suppose une cohérence entre les différents niveaux d’identité, du plus proche (la province, la région, le «  pays  ») au plus lointain (la civilisation européenne) en passant par la nation. Or sur ce terrain, les droites identitaires ont l’avantage  : «  une terre, un peuple  » sera toujours plus facile à comprendre que de stigmatiser les Roms en faisant l’apologie de l’élargissement de l’Union européenne aux Balkans et de promouvoir la «  diversité  » des élites françaises en mettant en avant la notion, juridiquement inexistante, de «  Français d’origine étrangère  » [2].

L’idée identitaire

La dernière nouveauté de ces droites identitaires est de rompre avec certaines faiblesses structurelles de l’extrême droite traditionnelle telles que la structuration autour d’une personnalité charismatique, l’importance du «  gender gap  » et l’hyper-personnalisation de la direction politique. La question du charisme est essentielle pour comprendre le succès de Jean-Marie Le Pen et de Jörg Haider. Elle est beaucoup moins pertinente dans le cas de la Ligue du Nord, du Fremskrittspartiet ou du Dansk Folkeparti, qui ont réussi soit à pallier la déficience de leur leader en assurant le renouvellement générationnel des cadres et des élus et en laissant émerger non une, mais des personnalités emblématiques (Lega  ; UDC), comme l’avait déjà fait Alleanza Nationale après sa transformation de parti néo-fasciste en formation conservatrice de type démocratique et pluraliste. Le charisme du dirigeant est parfois même absent, ou très relatif, comme dans les cas de Siv Jensen et de Pia Kjaersgaard en Scandinavie, lesquelles ne font qu’incarner un courant de fond dépassant de loin leur aura personnelle. Ces deux derniers exemples témoignent également de la possibilité pour des femmes d’obtenir la confiance des électeurs de cette famille politique, nouveauté que confirme le succès de Krisztina Morvai à la tête du Jobbik hongrois, le rôle important de Fleur Agema dans la direction du PVV néerlandais et désormais celui de Marine Le Pen à la tête d’un FN dont la modernisation est la tâche essentielle.

L’avenir des thèmes identitaires participe du mouvement plus large qui a vu émerger dès les années 1970 l’idée ethno-différentialiste dont Pierre-André Taguieff a montré comment elle se substituait au racisme hiérarchisant. Reformulée après le 11 septembre 2001 dans le contexte nouveau du «  choc des civilisations  » et de la désignation de l’islam comme ennemi principal du devenir des peuples européens, l’idée identitaire semble à même de permettre à l’extrême droite de s’insérer progressivement dans une «  zone grise  » se situant à la limite des droites de gouvernement et des populismes radicaux. Son relatif succès électoral, outre qu’il force déjà les droites conservatrices à reformuler leur doctrine de l’identité nationale dans le sens d’un raidissement idéologique, prouve que la question du rapport entre les identités communautaires et la nation sera un des grands débats intellectuels et politiques des années à venir.

Notes
1) Alain de Benoist, Charles Champetier  : «  Manifeste de la Nouvelle droite de l’an 2000  ». Éléments n° 94, février 1999. Le GRECE des années 1980 a été agité par une controverse sur cette définition de l’idéologie identitaire. À la conception communautarienne d’Alain de Benoist s’oppose celle de Pierre Vial  : celle de «  la fin du monde blanc  » décrite par Jean Raspail en 1973 dans son roman Le camp des saints.
2) Laquelle par ailleurs est intuitivement comprise par la fraction la plus ethnocentrique de l’électorat comme signifiant «  d’origine non européenne  » et non chrétienne.

Notes

[1Alain de Benoist, Charles Champetier  : «  Manifeste de la Nouvelle droite de l’an 2000  ». Éléments n° 94, février 1999. Le GRECE des années 1980 a été agité par une controverse sur cette définition de l’idéologie identitaire. À la conception communautarienne d’Alain de Benoist s’oppose celle de Pierre Vial  : celle de «  la fin du monde blanc  » décrite par Jean Raspail en 1973 dans son roman Le camp des saints.

[2Laquelle par ailleurs est intuitivement comprise par la fraction la plus ethnocentrique de l’électorat comme signifiant «  d’origine non européenne  » et non chrétienne.

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