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Miracle allemand ?

Intérêts et orientations des actions menées dans la crise – point de vue de personnes directement touchées

mercredi 8 juin 2011

par Richard Detje, collaborateur à WISSENTransfer, rédacteur du magazine Sozialismus ; Wolfgang Menz, Sarah Nies, Dieter Sauer, chercheurs en sciences sociales à l’Institut für Sozialwissenschaftliche Forschung (ISF), Département de recherche en sciences sociales de l’Université de Munich ;

Le paysage économique et social de l’Europe de l’Ouest s’est désagrégé. En Grèce, en Espagne et en Irlande la production de richesse sociale a reculé pour la deuxième, voire la troisième, année consécutive. L’Italie et la Grande-Bretagne ne parviennent pas à se sortir de la crise, et semblent être tombées dans le piège appelé stagnation. Même la France a beaucoup de peine à reprendre le chemin de l’expansion. Après la crise financière et immobilière, la chute conjoncturelle des banques et leur coup d’État perpétré pour assurer leur propre consolidation par injection d’argent public, notre continent se trouve désormais coincé dans la camisole de force imposée par la politique d’austérité. Le fait que l’UE et le FMI aient intitulé cette politique «  parachute de sauvetage  » amplifie l’inquiétude quant à l’éventualité d’un prochain «  effondrement  » de la zone Euro (Institut allemand de recherches économiques IMK 2011).

En Allemagne cependant la situation semble différente. Après une forte chute (- 4,7 %), l’année passée a vu la remontée la plus forte (+ 3,6 %) de l’UE (après la Suède). Alors que dans les pays voisins le taux officiel du chômage – notamment chez les jeunes – a fortement augmenté, il est resté stable en Allemagne, même au plus profond de la crise, et a finalement continué de baisser. Il semble que quelque chose d’incompréhensible se soit passé  : on parle de «  miracle allemand  » (The Economist, 11 mai 2010).

Cette impression est renforcée par une deuxième observation. Alors que les pays méditerranéens d’Europe ont connu plusieurs grèves générales, qu’en Irlande et en Grande-Bretagne certaines parties de la population sont aussi descendues dans la rue pour protester contre les coupes sociales, qu’en France a même été pratiquée une toute nouvelle forme de protestation à l’entreprise, la «  séquestration des patrons  », en Allemagne le diagnostic a plutôt été celui d’une «  crise sans conflits  » (OFFE 2010). En fin de compte, donc, «  une crise sans conscience de crise  » – un autre «  miracle allemand  »  ? L’un des facteurs – la détente sur le marché du travail – explique-t-il l’apparente absence de frictions sociales et politiques dans cette «  crise du siècle  »  ?

Nous avons examiné ces questions dans un projet d’étude pour lequel nous avons, en plein cœur de la crise, mené des entretiens et des discussions de groupe avec des responsables et des membres de comités d’entreprise de l’industrie de l’électrométallurgie, où, dans certains secteurs, la production avait brutalement chuté de 30 à 40 % [1] au premier semestre 2009. Ci-après nous présentons quelques résultats de cette étude.

De la crise économique à la crise de légitimité

L’inexactitude du diagnostic «  une crise sans conscience de crise  » avait déjà été démontrée par de nombreux sondages d’opinion au cours des dernières années (Bischoff et al. 2010)  :

● Bien qu’il y ait eu des appréciations disparates, une nette majorité de la population d’Allemagne exprime l’opinion que l’injustice sociale progresse, surtout en ce qui concerne la distribution de la richesse sociale entre, d’une part, les revenus du capital et du patrimoine et, d’autre part, les revenus issus des salaires et des prestations sociales.

● La perception de l’injustice, désormais fortement ancrée dans les esprits, a mis en question les certitudes traditionnelles sur la légitimité du capitalisme. Parmi celles-ci, figure l’idée de la présence d’une «  économie sociale de marché  » dans laquelle l’opposition entre travail salarié et capital se serait «  pacifiée  » dans un compromis symétrique entre les classes. L’opinion que le «  modèle allemand de l’économie sociale de marché  » aurait fait ses preuves était celle de 70 % de la population au début du nouveau millénaire, mais en octobre 2010 elle n’était plus partagée que par à peine 50 % des gens. À cela s’ajoute ceci  : le dogme situé au cœur du néolibéralisme selon lequel il «  faut plus de marché  » n’est approuvé que par une minorité  ; une nette majorité estime qu’il est nécessaire d’avoir «  plus de sécurisation sociale  ».

● Les perspectives d’avenir sont considérées avec scepticisme  : presque la moitié de la population s’attend à «  moins de justice sociale  » dans les prochaines années. Même dans la relance de l’économie, les trois quarts de la population n’entrevoient aucun espoir d’amélioration.

L’importance de la perte de légitimité du système est soulignée par une étude faite par l’un des plus importants Think Tanks privés d’Allemagne  : «  La confiance est absente – à l’égard des banques et prestataires de services financiers, à l’égard des chefs d’entreprises et des gestionnaires, des politiciens et du système politique dans son ensemble, des médias traditionnels et même à l’égard de l’art et la manière dont l’économie sociale de marché est actuellement dirigée – donc à l’égard de ce qui constitue l’identité même de notre modèle de société  ». (Bertelsmann 2010 : 11f.).

Qu’est-ce que la crise et quand y a-t-il crise  ?

Cette question et d’autres questions comparables posées lors de sondages d’opinions sur la perception d’une injustice sociale croissante rendent nécessaire, et d’autant plus urgent, de soulever le problème des expériences vécues pendant la crise et de leur traitement.

Notre premier constat  : bien qu’elle soit la préoccupation centrale des sondés, la crise n’agit pas comme un grand égalisateur qui alignerait de la même façon toutes les opinions. Bien au contraire, nous avons trouvé toute une palette de perceptions diverses de la crise. Pour donner un aperçu de l’amplitude de cet éventail d’opinions  :

Pour les uns la crise est perçue comme un «  coup dur  : « …il y a trois ans tu avais encore des perspectives très différentes… Et là, d’un seul coup… Tu as une telle crise… et là on te repousse littéralement en arrière. À nouveau tu t’es retrouvé en bas de l’échelle… c’était vraiment un coup très dur.  »

Pour d’autres, la crise apparaît comme une mise en scène orchestrée par les tenants du pouvoir politique  : « La prétendue crise est organisée par les entreprises pour augmenter les profits.  » «  Cela a été monté en épingle par tous les médias, par nos banques. Ils sont en pleine crise… on le voit bien. Puisqu’ils sont tous dans la mouise  !  »

Il est vrai que, dans les années 2008 à 2010, la crise a été le thème pratiquement omniprésent dans la société, les médias et la politique. Toutefois, il n’est absolument pas évident pour tout le monde quelle situation économique précise de l’entreprise désigne le mot «  crise  »  ; cela nécessite des éclaircissements et des explications. Pour ce faire, il faut notamment faire appel aux syndicats. Leur ancrage dans les entreprises et leurs capacités d’accomplir le travail de formation syndicale sont déterminants pour qu’une bonne compréhension de la crise soit globale et ne reste pas quelque peu fragmentaire.

À cela s’ajoute une autre composante structurelle. Ce qui caractérise la «  conscience citoyenne  » est la capacité de faire la distinction entre «  la perception du degré d’implication personnelle  » et «  l’estimation de la situation de l’ensemble de la société  ». La situation sociale est perçue comme lourdement chargée mais la situation individuelle peut souvent être ressentie comme tout à fait supportable. Deux mécanismes peuvent y contribuer. Dans le premier, le sentiment d’avoir une situation individuelle très supportable repose sur l’hypothèse que d’autres personnes vont encore plus mal. Un deuxième mécanisme est basé sur la certitude de savoir se contrôler, donc par exemple sur l’idée qu’on continue à exercer le «  contrôle  » de sa propre vie  ». (Heitmeyer 2010a  : 28). Dans ce cas également, nous tirons la conclusion suivante  : il faut expliquer ce qu’est la crise, quelles sont ses causes et les circonstances dans lesquelles elle se produit.

L’absence de transparence s’accroît

Deuxième constat  : La nature spécifique d’un processus de crise, qui porte la marque des marchés financiers, est d’une signification déterminante. Le monde des marchés financiers apparaît, dans nos entretiens, comme un monde virtuel, où «  de l’argent fictif est expédié… par ci par là  », très éloigné du monde de la production industrielle dans lequel sont créées des «  valeurs réelles  »  :
« Obligations… SICAV, et autres…, quelle que soit leur appellation, c’est simplement du papier imprimé. Si j’approche une allumette, il n’y a plus rien.  »

En même temps, l’économie «  fictive  » s’empare plus fortement de l’économie réelle  : soit du fait des dépendances directes du crédit (dans la crise, le crédit est bloqué), soit du fait que l’entreprise est pilotée en fonction de la valeur de ses actions boursières.

« Par la seule spéculation, uniquement des affaires fictives, tu peux ruiner une entreprise très saine… Certaines années Siemens a plus gagné par la spéculation que par la production. Chez Porsche… le montant des profits dépasse leur chiffre d’affaires  ! C’est démentiel. Uniquement par la spéculation.  »

La dépendance des entreprises à l’égard de l’évolution des marchés boursiers et des objectifs de profit en conformité avec les taux de revalorisation du capital financier est l’expression d’un renversement du rapport entre accumulation réelle et accumulation monétaire, dans un capitalisme dirigé par les marchés financiers.

Nous sommes donc arrivés à un point décisif  : la mystification du mode de production capitaliste devient encore plus grande [2] dans le monde de l’accumulation monétaire. On sait encore moins ce qu’est une crise, à quel moment il y a crise et où se situent ses causes, à une époque où la vie économique est marquée par les marchés financiers que lors de crises conjoncturelles. De ce fait, la conscience actuelle de la crise est basée sur d’autres structures – plus hermétiques – que celles des grandes crises de suraccumulation des années 1970/1980.

Si l’économie réelle est pilotée par une économie «  fictive  », il devient difficile pour les salariés de repérer leurs possibilités réelles d’agir. La crise échappe à la sphère de proximité visible, elle ne paraît plus causée par la présence de stocks débordants, mais par des opérations financières qui ont mal tourné et des restrictions qui en ont résulté pour les entreprises. Les marchés financiers se situent non seulement hors du monde connu des personnes interrogées, mais aussi de celui de la grande majorité de la population. Ils se trouvent, pour ainsi dire, dans un lieu d’exterritorialité. En tout cas, en un endroit sur lequel on ne pourrait pas intervenir par des formes de résistance classiques. Dans les entreprises, les personnels, s’ils sont organisés de manière adéquate, disposent de possibilités d’infliger des sanctions allant jusqu’à l’exercice du droit de veto contre la direction – mais pas contre les marchés financiers. Aux questions  : «  la crise, qu’est-ce que c’est  ?  » et «  quand y a-t-il crise  ?  », s’ajoutent les questions «  où  ?  » et «  contre qui  ?  ».

La crise actuelle se combine à des expériences de crises antérieures

Troisième constat  : la question de savoir pour quelles raisons, dans notre pays, «  une crise du siècle  » a pu, pour ainsi dire, ne pas avoir de répercussion perceptible sur la scène sociale et politique jusqu’à ce jour, repose très souvent sur la thèse selon laquelle cette crise serait perçue comme un évènement singulier, de caractère exceptionnel. Notre sondage parvient à un autre résultat  : pour une partie des salariés, la crise «  ne nous a jamais quittés  »  ; on pourrait dire qu’elle est considérée comme un «  processus permanent  ». En sciences économiques cela sonne comme un paradoxe et un contresens absolu, puisque la crise n’est qu’une phase transitoire du cycle industriel, dans laquelle la dévalorisation du capital excédentaire crée la base permettant de nouveaux investissements de capitaux et donc une nouvelle relance.

Mais, dans les propos rapportés par nos collègues, le mot «  crise  » ne correspond pas au sens économique strict de ce terme. Par «  crise  » on entend la pression durable et l’insécurité permanente de l’emploi, des revenus et des conditions de travail. Par le mot «  crise  », on désigne la restructuration constante des déroulements opératoires à l’intérieur de l’entreprise, les changements de postes, les délocalisations, les programmes de réduction des coûts, l’intensité croissante du travail, etc. Dans les discussions sur les restructurations permanentes, même les «  réactions contre la crise  » deviennent presque routinières.

La crise survient sur le terrain d’un scepticisme basé sur de longues expériences d’une détérioration des conditions de travail et de vie. Dans les entreprises, dans de nombreux cas, les expériences de la crise actuelle se combinent aux réalités d’une crise «  constamment présente  ». Encore plus  : la perception de la crise comme un «  processus permanent  » contient aussi des expériences défensives suivies de défaites sociales et politiques. Dans le contexte de la marchandisation progressive des rapports internes dans l’entreprise, il n’a été possible d’empêcher ni la pression croissante sur la productivité, ni la détérioration des conditions de travail et des allongements du temps de travail, ni la répartition unilatérale de la richesse nouvellement produite en faveur des revenus du capital et du patrimoine.

« Mais qu’est-ce que tu veux faire  ? Tu ne peux rien faire. Les règles du jeu sont ailleurs… donc le ton est donné ailleurs. Et à nous, il ne nous reste que son écho pour vivre. C’est comme ça, tout simplement.   »

Parfois c’est plus profond  : il y a la perception que le travail porte «  atteinte à la dignité  ». Le lien entre le travail et la dignité humaine est brisé. Or, de ce fait, est aussi brisé l’ordre méritocratique selon lequel «  l’effort est méritoire  ». Pour une partie des salariés, cette motivation essentielle de la légitimité du capitalisme est mise en question – mais sur une toile de fond d’expériences de luttes et de défaites.
Le prix élevé du «  miracle allemand  »

Quatrième constat  : le «  miracle allemand  », c’est-à-dire la certitude que l’emploi est sécurisé pour les salariés en place en dépit de réductions drastiques de la production, contient deux messages  ; l’un positif, l’autre négatif. Le positif  : il est possible de sécuriser l’emploi en réduisant massivement la durée du temps de travail. Pour y parvenir, il n’y a pas seulement la méthode, devenue également célèbre dans d’autres pays européens, du «  travail à temps partiel  » qui requiert l’aide de l’Office du travail et de l’État. Plus significatif, au plan quantitatif, a été la diminution du temps de travail grâce aux «  comptes d’heures de travail  ». Dans les années précédant la crise, de tels comptes ont été «  crédités  » d’importants contingents d’heures supplémentaires entre autres notamment dans l’industrie métallurgique, où la durée contractuelle de la semaine de travail est de 35 heures, mais où la semaine de 40 heures était redevenue la norme (Lehndorff 2010). Dans la crise, ces crédits en heures de travail ont non seulement fortement baissé mais souvent les comptes ont fondu jusqu’à un niveau minimum, voire ont été transformés en «  comptes débiteurs  » – les débits allant jusqu’à 300 heures et, dans certains cas, bien au-delà. Pour bien comprendre l’ordre de grandeur  : 300 heures de travail équivalent à 8,5 semaines de travail.

Les messages négatifs

La sécurisation de l’emploi ne s’applique pas aux secteurs du travail précaire. Selon ce que nous ont dit les responsables et membres de comités d’entreprise que nous avons interrogés, le recours transitoire au travail intérimaire, en cas de besoin temporaire de main d’œuvre, a bien fonctionné pour les entreprises, mais aussi pour les personnels en place qui n’ont pas critiqué cette procédure. Or, pour les entreprises cela a continué même après la crise. La politique des ressources humaines n’est pas marquée par des embauches nouvelles mais par le renforcement du travail intérimaire. En un an, le travail intérimaire est monté à des niveaux maximaux inconnus jusqu’alors. Ainsi, au moyen de l’instrument «  flexibilisation externe via travail intérimaire  », les entreprises ont fait de nouvelles expériences sur les situations d’emploi à durée déterminée et sur le travail soi-disant indépendant.

Les mouvements «  à la hausse et à la baisse  » des comptes d’heures de travail se sont succédé dans le contexte de la soumission – expérimentée depuis déjà longtemps – des besoins vitaux privés aux exigences de l’entreprise. Cet instrument de flexibilisation interne a été, le plus souvent, accepté sans récriminations par les personnels frappés et endurcis par la crise – parfois après de douloureuses réductions de leurs revenus. S’il est vrai que, même avant la crise, l’Allemagne était l’un des pays – sinon le pays – dont la régulation de la durée du travail était la plus flexible, les entreprises ont pu expérimenter en 2009/2010 que leurs marges de manœuvre de flexibilisation étaient encore beaucoup plus grandes.

L’interaction entre travail à temps partiel et rapidité de traitement des commandes, a rendu encore plus forte la pression exercée sur la productivité et sur la durée du travail. De ce fait, la crise a aussi été un champ d’expérimentation de l’intensification encore plus poussée du travail, en dépit du retour à des durées de travail plus longues. Or, puisqu’en matière de politique sanitaire, déjà avant la crise, l’exploitation inacceptable de la marchandise «  force de travail  » avait amorcé une bombe à retardement, le délai requis jusqu’à son explosion devrait désormais se raccourcir encore  ! (Pickshaus/Urban, 2011)

La flexibilité a conduit à l’insécurité professionnelle et à une perte de statut. C’est surtout dans les grandes entreprises que des personnels qualifiés, venant de secteurs tertiaires, ont été déplacés vers la production directe – ce qui a non seulement déclenché chez eux la peur de la déqualification mais a aussi aggravé leurs conditions de travail (par exemple dans le montage). Les personnes que nous avons interrogées l’ont accepté, en grinçant de dents, mais uniquement s’il s’agissait de mesures transitoires. Même au cours de la crise, il n’y a pas eu d’accord officiel d’acceptation du nouveau poste. Le thème «  avoir un bon travail  » n’a absolument pas été traité.

Les entreprises se sont renforcées. Dans la crise, on a expérimenté les voies futures permettant de rationaliser une organisation «  dégraissée  ». Si, dans la crise, les entreprises font l’expérience qu’avec un personnel réduit cela «  marche  » aussi, alors, au moment de la relance, les effectifs ne seront numériquement pas ramenés au niveau d’avant la crise.

D’autre part, les instruments de la flexibilisation extrême (de l’emploi, de la durée de travail et de l’intensité du travail) qui ont fait leurs preuves pendant la crise auront été perfectionnés. L’entreprise «  flexible  » a fait un pas en avant  ; les contours de «  l’usine qui respire  », où les durées de travail sont variables, sont devenus encore plus nets après l’ultra-flexibilisation imposée par la crise. «  L’individu flexible  » s’y adaptera-t-il  ? Cela semble extrêmement problématique.

Impuissance et «  colère sans destinataire  »

Cinquième constat  : l’apparence d’une «  crise sans conflit  » n’est pas sans fondement – il n’y a pas eu de conflits sociaux de grande ampleur pendant la phase aiguë de la crise. Mais derrière l’apparence surgissent des expériences profondes d’impuissance contre une dynamique éloignée, incontrôlée  ; « …le ton est donné ailleurs. Il nous faut vivre avec les échos.  »

Dans le même temps se fait jour un potentiel protestataire, il est vrai, très diffus. Dans nos entretiens et discussions, s’exprime un grand mécontentement qui, dans de nombreux cas, s’accompagne de peu d’espoir en un changement prochain. Cependant, cette colère ne laisse pas penser qu’il s’agit d’apathie ou de fatalisme. Il s’agit de mécontentement, d’examen approfondi de la situation, du désir de la changer et du doute quant à la possibilité d’y parvenir.

La colère était présente depuis longtemps, dès avant la crise, et elle s’est accumulée. Mais le plus souvent, elle n’a pas de destinataires concrets et, s’il y en a, ils semblent hors d’atteinte. Pour la plupart des personnes interrogées, les «  coupables  » – ceux qui ont provoqué la crise – ne se trouvent pas à l’entreprise. Surtout dans les entreprises dépendantes des grands groupes où les directions locales sont considérées comme impuissantes, mais même ceux qui détiennent le «  pouvoir économique  » sont moins considérés comme des acteurs autonomes que comme des rouages du système.

Il n’en résulte pas de perte de la distanciation à l’égard de l’employeur et des rapports de domination à l’entreprise. Le conflit d’intérêts est bien perçu, même au niveau de l’entreprise et pas seulement au niveau de l’ensemble de la société. Le plus souvent, les concessions faites à l’entreprise sont acceptées à contrecœur et non pas parce qu’on est persuadé d’être embarqué sur le même bateau que le management local.

« C’est vrai, les gens sont sur les dents… ils ne se laissent plus faire n’importe quoi. C’est très émotionnel… ça ne continuera pas longtemps sans problèmes, ensuite ça va devenir plus agressif. Après arrivent les agressions et je ne veux même pas m’imaginer ce qu’il y aura après…  »

Sur cette toile de fond, le «  corporatisme de crise  » dans l’entreprise est, au mieux, un compromis temporaire installé sur une pente glissante. Il s’y mélange beaucoup de choses  : la résignation, l’épuisement, les peurs sociales, mais aussi la colère et la protestation. Il ne signifie pas renoncement durable à des revendications et absence de critique. Notre constat est le suivant  : la formule «  crise sans conflit  » repose sur des avis beaucoup trop situés à la surface de l’opinion publique médiatisée. Ce que nous observons est autre chose  : la colère, la peur et l’impuissance. Le sentiment d’impuissance, la «  colère sans destinataire  », ne se dirigent plus contre l’entreprise mais contre «  l’État et le politique  ». Cette colère se crée son espace de manière relativement diffuse et conduit à rêver concrètement à la résistance et la protestation. Chez les personnes interrogées dans nos sondages, la France est souvent considérée comme un exemple positif. Il leur semble que, dans ce pays, – grâce à des actions de protestation visibles allant de pneus enflammés dans les rues et d’actions devant les ministères jusqu’à la séquestration de patrons – on ait au moins réussi à attirer l’attention publique sur son propre sort et ses revendications.

« Et comme nous sommes très proches de la frontière française et probablement aussi de la mentalité des Français, il pourrait être possible que de temps en temps des pneus de camions brûlent devant la porte.  »

« Mais si cela continue de cette façon, alors à un certain moment tout le monde va s’organiser et ça va vraiment craquer. Je doute fort que cela se passe dans le calme. Parce qu’entretemps tant de choses se sont accumulées que je dois dire que quelque chose va les faire réagir, ce qui en soi n’est pas vraiment étonnant… Cela monte lentement et ensuite ça craque, mais alors ça craquera violemment.  »

Certaines personnes interrogées ont appris à débattre à l’entreprise de la situation de crise. Dans certaines entreprises placées sous la menace constante d’une délocalisation, les personnels et leurs représentants ont appris à résister au chantage permanent. De ces combats, les salariés tirent la leçon qu’ils détiennent eux-mêmes un certain pouvoir d’intervention  :

« Dans l’entreprise où je travaille, les gens ont l’impression que nous ne nous laisserons plus faire, que nous ne voulons plus rien céder. Nous disons  : à partir de là on n’ira pas plus loin. Ça suffit  ! Ça n’a plus de sens de vouloir céder encore. Parce que si nous cédons encore, cela partira de toute façon dans les bénéfices ou les taux de profit des capitalistes et des patrons, et, à mon avis, aussi dans les poches des politiciens. Donc chez nous, j’ai l’impression que le moment est arrivé  : jusqu’ici, mais pas plus loin.   »

Cependant, l’expérience du pouvoir d’intervention se trouve de plus en plus limitée par les dépendances structurelles (par exemple celle du fournisseur vis-à-vis de l’entreprise de production). Les combats sont des luttes défensives, pas des attaques offensives sur la base de leurs propres idées d’une alternative.

Les syndicats doivent devenir «  plus politiques  »

Sixième constat  : à côté des exemples d’une résistance réussie et d’un pouvoir d’intervention ayant fait ses preuves, dans nos sondages sont constamment évoquées les conditions qui rendent les activités politiques fondamentalement plus difficiles. Parmi elles figurent, à côté des peurs existentielles et du durcissement des conditions de travail, les tendances à la division présentes chez les personnels  : entre les ouvriers en place et les intérimaires, entre les ouvriers productifs et les employés, entre les différentes nationalités et les cultures, etc. C’est là, entre autres, que se situent d’importantes barrières s’opposant aux objectifs collectifs et aux possibilités d’actions solidaires. Cela touche aussi les possibilités de mobilisations syndicales et de réalisations d’objectifs. Alors que nul ne conteste la valeur qualitative, fondamentalement politique, des syndicats, dans la crise leur rôle n’est pas unanimement considéré comme positif.
Bien que l’on reconnaisse aux syndicats une gestion en grande partie réussie par temps de crise, dans la crise actuelle, ils n’ont pas joué leur rôle d’institution qui oriente et analyse. Ils ont donné trop peu d’explications de la crise, trop peu discuté avec les militants et les membres des comités d’entreprises sur la situation qui a brutalement changé  ; ils ont été trop peu présents dans les entreprises pour jouer ce rôle. Compte tenu de l’influence dominante des médias sur la conscience citoyenne, toute interprétation divergente et autonome de la crise est absente.

Devenir plus politiques et mobiliser plus fortement, voilà les exigences critiques adressées aux syndicats – qui s’ajoutent à la demande de plus d’éclaircissements et plus d’explications,

« …le syndicat doit devenir plus politique. En tous cas plus politique et plus radical. Pour que nous ayons à nouveau plus de poids et que nous puissions à nouveau faire face à des gens comme Westerwelle et Merkel.  »

Mais dans toutes les critiques adressées aux syndicats s’exprime aussi une solidarité de fond avec eux  :

« Les syndicats sont tout ce qui nous reste encore ici. Parce que nous ne pouvons plus compter sur rien d’autre, ici, dans notre pays. Au plan politique, au plan du contrôle des entreprises, il ne nous reste plus rien à part les syndicats.   »

« Les politiques, tu peux les oublier  »

Septième constat  : à l’inverse, l’État et la politique sont, de manière constante, très mal jugés. La «  colère sans destinataire  » se porte sur eux. Les politiques sont corrompus et l’État en général impuissant – voilà le bilan brièvement énoncé. Il est vrai que l’on compte encore sur l’État – par exemple lorsqu’il s’agit de la régulation des marchés financiers – mais la teneur de fond reste sceptique, voire résignée. Pour l’avenir aussi on prévoit essentiellement des évolutions négatives  : poursuite de la destruction de l’État social, conséquences ultérieures de la crise qui seront supportées surtout par «  les petites gens  ». Les politiques auraient, en grande partie, coupé les ponts entre eux et le monde des salariés.

« Les politiques ne regardent pas les gens en face… Ils sont déjà tous corrompus, d’ailleurs c’est l’argent qui détient le pouvoir… Et tant qu’ils ont l’argent, rien ne changera. Je ne prévois aucun changement.  »
Le constat est sévère  : conscience de la crise et conscience sociale (politique) sont peut-être plus étroitement liées que ce ne fut le cas dans des périodes antérieures – mais la nature même de ce lien est telle que la politique ne paraît pas capable de résoudre les problèmes au contraire, elle est considérée elle-même comme une partie du problème. Cela renforce les deux pôles  : la colère et l’impuissance.

Entre impuissance, colère et espoir

La crise se déploie non seulement sur le terrain du scepticisme, déjà riche de longues expériences de dégradation des conditions de travail et de vie, mais aussi sur certains processus de longue portée, de délégitimation des rapports de domination économiques et politiques et de leurs institutions. La crise est perçue comme la confirmation d’une critique qui a mûri au long des années. La promesse, faite par le système, qu’une importante disponibilité professionnelle de haut niveau sera récompensée par la reconnaissance, la promotion, la sécurité, a explosé. Nous avons affaire à une très grande perte de légitimité d’un système économique qui ne tient pas sa promesse d’assurer le bien-être.

Comme contrepoint à la critique du système, se place – précisément dans la crise – l’expérience de la contrainte quotidienne imposée par le système. Cela génère de l’impuissance (pas du fatalisme) et de la colère. De la rage parce qu’«  on continue de descendre la pente  » et qu’ils ne cessent pas de «  se foutre de notre gueule  ».

Mais, il reste l’espoir de briser le statu quo cimenté par la logique du système et les contraintes matérielles, de trouver l’espace porteur d’idées nouvelles et de rêves de changement, afin de vaincre l’impuissance. Cependant, quelque chose reste hautement incertain  : où se situent les points de départ  ? Qui est le destinataire  ? Où se situent les points d’intervention et les zones de rupture  ?

Des espérances demeurent  :

● Que la protestation deviendra visible et que cela s’embrasera.

● Qu’un point commun existe qui mettra fin au recul.

● Qu’à un moment quelconque cela «  va violemment craquer  ».

Notes

Bibliographie

Fondation Bertelsmann/Institut de sondage d’opinions Allensbach (2010)  : Einstellungen zur sozialen Marktwirtschaft in Deutschland am Jahresanfang 2010. Erkenntnisse aus repräsentativen Trendfortschreibungen, Gütersloh.

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Heitmeyer, Wilhelm (Hrsg.) (2010)  : Deutsche Zustände. Folge 8. Frankfurt a.M.

Lehndorff, Steffen (2010)  : Arbeitszeitpolitik nach der Kurzarbeit, in  : Schwitzer, Helga/Ohl, Kay/Rohnert, Richard/Wagner, Hilde (Hrsg.)  : Zeit, dass wir das drehen  ! Perspektiven der Arbeitszeit- und Leistungspolitik. Hamburg, S. 39-62.

Marx, Karl (1861-63)  : Théories sur la plus-value, IIIe partie, MEW 26.3, Berlin.

Offe, Claus (2010)  : «  Keine Aussicht auf eine Repolitisierung in Zeiten der Krise  », Claus Offe im Gespräch mit Gunter Hofmann und Wilhelm Heitmeyer, in  : Heitmeyer, Wilhelm (Hrsg.)  : Deutsche Zustände, Folge 8. Berlin, S. 283-295.

Pickshaus, Klaus/Urban, Hans-Jürgen (2011)  : Das Nach-Krisen-Szenario  : Beschäftigungspolitische Entspannung und arbeitspolitische Problemzuspitzung  ?, in  : Schröder, Lothar/Urban, Hans-Jürgen (Hrsg.)  : Gute Arbeit 2011. Handlungsfelder für Betriebe, Politik und Gewerkschaften. Francfort-sur-le Main.

Notes

[1Richard Detje/Wolfgang Menz/Sarah Nies/Dieter Sauer  : «  Crise sans conflit  ? Intérêts et orientations des activités dans la crise – l’opinion de personnes concernées.  » Hambourg 2011. Les citations suivantes émanent des entretiens et des discussions de groupe menées pour la réalisation de cette étude.

[2Dans le capital porteur d’intérêts, «  le fétiche automatique  » est parfaitement réalisé  ; la valeur qui se valorise elle-même, l’argent qui fait de l’argent qui, sous cette forme, ne porte plus aucune trace de sa création. Le rapport social s’achève et devient un rapport entre la chose (argent, marchandise) et elle-même  » (Marx 1861-63  : 447)

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